CHAPITRE II
mont? M. de Scheffer, à l'exemple de Mentor, prit-il sur lui d'arracher Télémaque aux charmes de Calypso? On le prétend. N'est-il pas tout aussi prohable qu'on fit comprendre à Gustave III qu'il n'avait déjà que trop tardé à aller prendre possession du trône, qui ne pouvait, sans les plus graves dangers, rester vide plus longtemps ?
Quoi qu'il en soit, le fils d'Àdolphe-Frédéric partit, laissant en France les plus sympathiques souvenirs. Nous trouvons l'écho de ces impressions favorables autant que méritées, dans une lettre adressée, à quelques jours de là, par d'Alcmbert à Frédéric II.
« Le roi de Suède, le digne neveu de Votre Majesté, écrit l'auteur du Dialogue entre la reine Christine et Descaries, parait vouloir marcher sur vos traces. Ce prince ne peut se proposer un plus lieau modèle ; ce prince emporte de la France l'estime universelle et l'attachement de tous ceux qui ont eu l'honneur de l'approcher. Son départ accéléré m'a privé du bonheur de lui faire ma cour, si ce n'est pendant quelques instants ; mais ses bontés m'ont pénétré de reconnaissance.
* On dit qu'il doit voir Votre Majesté en passant à Magdebourg. Qu'il aura de choses intéressantes à lui dire de ce qu'il a vu ! Et quelle matière de réflexions pour Voire Majesté, moitié tristes, moitié plaisantes, mais toujours très philosophiques et telles, en un mot, qu'elle les sait faire (1) ! »
Le roi de Suède n'oubliera jamais l'accueil sympathique et flatteur qu'il avait reçu en France. Au moment de franchir la frontière pour se rendre à Bruxelles, il éprouve le besoin de remercier encore, avec son cœur, son hôte auguste. Il lui fait parvenir cette lettre :
« Ce 26 mars 1771.
« Monsieur mon frère et cousin, je ne quitterai point les États de Votre Majesté sans lui témoigner encore une fois ma
(1) Correspondance (lu roi Frédéric II.
vive reconnaissance pour toutes les marques qu'elle m'a données d'une amitié dont aucun souverain ne connaît le prix mieux que moi. Si le bon Dieu me permet de rentrer sans aucun fâcheux accident parmi les miens, je m'emploierai sans relâche à affirmer les liaisons que mes sentiments personnels vont rendre désormais indissolubles.
a Je me plairai surtout à cultiver la correspondance directe que Votre Majesté m'a permis d'entretenir avec elle et qui me fournira plus d'une occasion de lui rappeler le tendre attachement avec lequel je serai toujours, monsieur mon frère et cousin,
« de Votre Majesté,
« le bon frère et cousin,
.1 Gustave (1). »
Ces sentiments, si simplement exprimés, n'étaient point des formules banales et de commande exigées par l'étiquette et les plus vulgaires convenances. Les deux souverains se quittaient sincèrement charmés l'un de l'autre. Louis XV appréciait, dans son jeune « frère et cousin » , la loyauté, le désintéressement de sa nature, unis à la plus réelle élévation de sentiments. De son côté, Gustave III avait trouvé dans le successeur de Louis XIV, auquel un règne de cinquante-six années déjà donnait tant de prestige, une protection aimable, empreinte à la fois de dignité et d'abandon, des conseils affectueux et paternels, non moins que de précieux encouragements. Dans sa correspondance avec ses ministres de Stockholm, il ne tarissait pas d'éloges émus au sujet de la bienveillance dont il avait été entouré à Versailles.
« On ne peut être mieux traité, écrivait- il au comte Ekeblad, président de la chancellerie suédoise, que je le suis ici. Je laisse aux relations de M. de Scheffer à vous détailler toutes les attentions qu'on a pour moi ; mais je ne puis assez me louer de la bonté, de l'aménité et de l'amitié avec les-
(1) Archives du ministère des affaires étrangères, Suède, 1771, vol. 259.
CHAPITRK II.
quelles le roi me traite. Ce prince est d'une bonté qui lui doit attirer tous les cœurs. Pour le mien, il lui est bien acquis ; et mon séjour ici n'a fait que redoubler les sentiments que j'ai toujours eus pour lui et pour la France (1). »
Le séjour prolongé que Gustave III venait de faire à Paris et à Versailles avait, en effet, contribué à rendre plus étroits encore les liens existant entre les deux couronnes. Les bases d'une véritable alliance avaient été arrêtées. La France déjà mêlée, par l'engagement d'acquitter de larges subsides, aux affaires intérieures de la Suède, allait s'y trouver engrenée beaucoup plus, sans doute, qu'elle ne l'aurait voulu et, peu s'en faudra, compromise.
(1) Archives du ministère îles affaires étrangères, Suèule, 1771, vol. 259.