CHAPITRE XIX
« Malgré cette attention, ces messieurs, au ministre d'Espagne près que je dois excepter, se sont formalisés; ils oui eu différents colloques entre eux, et, hier, les ministres de Vienne, de Russie et de Danemark en ont fait des plaintes au président de la chancellerie, qui ne doit pas les avoir prises en très lionne part.
" Jusqu'ici, ils ne m'en ont pas ouvert la houche; mais, s ils s'avisent de m'en parler, je les persiflerai de la bonne manière. C'est tout ce que mérite une tracasserie de cette espèce.
n S il y avait lieu à des plaintes, ce serait plutôt par rapport à la place qu'on nous avait assignée : elle ne pouvait être plus mal choisie, plus incommode e( moins décente; mais cette cour-ci est montée sur un ton qui ne nous permet de désirer autre chose, sinon qu'elle veuille bien nous oublier dans les occasions de fête (I). »
Quelle était donc cette place si peu " décente » qui avait été assignée à l'ambassadeur? La Gazette de France nous l'apprend, car, dans son numéro du 28 février, elle publiait, il après une correspondance de Stockholm, le compte rendu de la représentai ion
n Le 24 du mois dernier, jour anniversaire de la naissance du roi, .Sa Majesté ne reçut pas les compliments d'usage; mais la reine mère solcmnisa celle époque par une fête (pi elle lui donna, ainsi qu'à toute la cour. Elle fit représenter à ses frais, dans la salle des Etats, la tragédie de Zaïre, traduite en suédois. Le duc de Sudermanie, frère du roi, joua le rôle de Nérestan ; les autres rôles furent remplis par des dames et des seigneurs de la cour. Toute la noblesse et la principale bourgeoisie de la ville furent invitées à ce spectacle, auquel les ministres des cours étrangères assistèrent dans des loges grillées. Sa Majesté a fait présent d'une bague estimée deux cents ducats (environ deux mille cent livres) à l'auteur de la traduction de Zaïre. »
(1) Archives du ministère des affaires étrangères, Suède, 1774, vol. 265.
Cette « loge gnllée ,, , M. de Vergennes ne put la supporter. Elle provoque, chez lui, une recrudescence de ses tendances moroses. Décidément rien ne va plus en Suède : la désaffection du peuple devient générale; le ro, s'obstine à s'avancer dans une déplorable voie. Il en do.t faire l'aveu au duc d'Aïguillon.
« Stockholm, 3 février.
« Je n'ai pas manqué de faire observer au président de la chancellerie que ce n'est pas assez de s'occuper de résister aux orages qu'on peut craindre du dehors, si l'on n'est pas attentif à prévenir ceux qui peuvent se former au dedans La disposition des esprits n'est plus à beaucoup près la même ■ 1 enthousiasme que le roi de Suède avait fait naître, l'admiration qu'il avait inspirée, tout cela s'affaiblit et s'éteint La province, comme la capitale, le suit dans les plus petits détails de sa vie privée et publique. On n'y trouve rien qui justifie les hautes espérances qu'on avait conçues; on croit «apercevoir qu'un goût désordonné du faste, de la dissipation et du plaisir.
« Ce qu'il y a de vrai, Monsieur le duc, ce que je ne puis vous dissimuler et qu'il serait à souhaiter que le roi de Suède ne se dissimulât pas à lui-même, est que l'opinion n'est plus m ce quelle a été, ni ce qu'elle devrait être. La confiance chancelle; l'espérance s'évanouit; le mécontentement gagne Le roi ne l'ignore pas; bien des gens sages et vertueux lui ont parlé; ils ont cherché à l'éclairer sur sa situation.
"Le sénateur d'Hopken, revenu en dernier lieu de l'Ostrogothie, où il avait eu la permission d'aller pour un mois, ne doit pas lui avoir fait un tableau riant des dispositions qu il y a remarquées. Les malintentionnés y trouvent maintenant la plus grande facilité pour faire recevoir le poison de leurs insinuations malignes et même de leurs calomnies Gustave III écoute avec patience, il reçoit avec bonté ce qu on lui dit, mais il n'en va pas moins son train (1). »
(1) Archive, du ministère des affaires étrangères, Suède, 1774, vol. 265.