CHAPITRE XX
Jusque dans les derniers jours d'avril rien ne pouvait faire prévoir, à Versailles, l 'éventualité si prochaine d un changement de règne. Le roi était en bonne santé. Le mercredi 27, se trouvant à Trianon, il s'apprêtait à monter à cheval pour chasser dans les hois d'alentour, lorsqu'il se sentit légèrement indisposé ; néanmoins, il voulut suivre la chasse en voiture; mais, le malaise persistant, il rentra de bonne heure et se coucha. Une lièvre assez forte survint; aussi, le lendemain, les médecins conseillèrent-ils le retour à Versailles, qui s'effectua en carrosse vers cinq heures après midi.
La nuit fut très agitée : le roi se plaignit de courbature et de pesanteur de léte. Le 29, la lièvre augmenta, et Sa Majesté fut saignée au bras une première fois à quatre heures du matin et une seconde fois à quatre heures du soir. Le 30, une petite vérole très caractérisée se déclarait; toutefois, au début, on chercha à tromper Louis XV sur la réalité de l'affection, en lui faisant croire qu'il n'avait qu'un érésipèle boutonné (1).
Nous n'avons pas à élucider ici la question de l'origine de cette effroyable maladie. Ceux qui désireraient savoir si elle est le résultat d'une rencontre fortuite au cours d'une promenade, d'un trouble constitutionnel ou d'une honteuse scène de débauche sénile, n'ont qu'à lire les détails, les bruits ou les inventions relatés dans les Mémoires et les Nouvelles à la
(1) Lettre du comte de Mercy a Marie-Thérèse, t. II
main de l'époque, ainsi quc dans les ouvrages des historiens modernes qui se sont occupés de la mort du successeur de Louis XIV (1).
Les bulletins officiels, rédigés deux fois par jour, constatent la marche exacte du mal, avec ses progrès, ses alternances de décroissance apparente et de redoublement Ces bulletins sont signés de huit médecins : Le Monnier, Lassone, Lorry, Bordeu, de Lassaigne, La Martinière, Andou.llé et Lamarque.
Dès que les symptômes d'une maladie essentiellement contagieuse avaient été reconnus, il fut interdit au dauphin et à la dauphine d'entrer chez le roi ; mais Mesdames Adélaïde , V.cto.re et Sophie, sans crainte du danger, auquel elles ne pourront cependant pas se soustraire, s'enfermèrent auprès de leur auguste père ; elles ne quitteront plus sa chambre et lui prodigueront les trésors de leur affection de leurs consolations et de leur dévouement à toute épreuve.' Le 4 mai, la situation, quoique grave, n'avait encore rien de desespéré ; malgré cela, on crut devoir faire connaître au roi la vérité. Le cardinal de la Roche-Aymon, grand aumônier de France, fut chargé de lui révéler le nom de sa maladie. En l'apprenant, Louis XV aurait répondu : « On n'en revient pas à mon âge. „ Hardy, qui rapporte ce propos, ajoute : «Ensuite, il demanda le duc d'Orléans, s'entretint assez longuement avec lui ; puis il fait venir la comtesse du Barry et bu adresse la parole en ces termes : « 11 est temps « madame, que nous nous quittions ■> ; ou, suivant une autre version : « Madame, comme je pense à demander les sacre- « ments, ù ne me convient pas que vous restiez ici, attendu « que je ne veux pas qu'il arrive la même chose qu'à Metz «Arrangez votre retraite avec le duc d'Aiguillon ; je lui ai « donné mes ordres pour que vous ne manquiez de rien (2). » Le jour même, à quatre heures, la duchesse d'Aiguillon emmenait elle-même dans sa voiture, à son château de Rueil,
{ S\ V r° ir n °, tarament Hlstoire de M ™ du Barry, par M. Charle 8 Vatel, t. II. {■&) Journal.