CHAPITRE III
« Je regarde comme une faveur signalée de la part de Votre Majestée d'avoir bien voulu me confier la crainte où elle est que M. d'Usson ne soit pas assez fort ni assez expérimenté pour remplir l'ambassade de Suède dans un moment aussi difficile cpie celui-ci et de me demander cpiel serait le sujet qu'il conviendrait d'y destiner.
a Je ne connais, Sire, que très peu M. d'Usson. Il a dans le monde une conduite très décente ; il ne manque pas d'instruction ni de jugement, et je crois qu'avec du travail et de l'expérience il pourrait devenir très propre aux affaires. Mais, si Votre Majesté est décidée à ne pas l'envoyer en Suède pour le moment, je ne balance pas un instant à avoir l'honneur de lui proposer d'y placer M. de Vergennes, qui a toutes les qualités requises pour cette place. Sa réputation dans la carrière politique et son expérience lui donneront naturellement une grande influence sur un jeune roi, qui doit avoir besoin de conseils ; et, d'ailleurs, ce choix prouvera à Sa Majesté Suédoise l'intérêt que la France prend à ses affaires et à celles de son royaume.
« J'ajouterai, Sire, que ce choix n'ayant été indiqué à Votre Majesté par aucun de ses ministres, prouvera à son conseil qu'elle n'oublie pas les sujets de mérite et qui ont eu l'honneur de la servir avec succès ; et c'est une opinion qu'il est désirable de confirmer et qui ne peut qu'être utile à ses intérêts.
a II faut encore observer que le nouveau roi de Suède, qui annonce beaucoup de mérite, ne laissera pas, malgré cela, d'être embarrassant pour un ambassadeur de France. La chaleur de son âge et plus encore celle de son esprit rendent nécessaire de mettre vis-à-vis de lui un homme propre à le contenir et à le ramener; et M. de Vergennes sera vraisemblablement plus en état qu'un autre de lui en imposer.
« Je n'ai, Sire, d'autre motif, dans ce que j'ai l'honneur de dire à Votre Majesté sur le compte de M. de Vergennes, que de répondre à la confiance dont elle a daigné m'honorer. Je la supplie d'être persuadée que j'aurai toujours à cœur de la
justifier et que je me trouverai très heureux si elle nie met à portée d'être de quelque utilité à son service et de lui donner les preuves de mon attachement invariable à sa personne sacrée, ainsi que de la parfaite soumission et du profond respect avec lesquels je suis, etc.
« Le comte de Broglie (1). »
C'est bien, en effet, uniquement de l'intérêt du service que s'inspirait le signataire de cette lettre. Il ne connaissait pas personnellement beaucoup plus le chevalier de Vergennes que le comte d'Usson; mais il avait appris à apprécier ses rares qualités de tact, de prudence et de mesure, alors que celui-ci, ambassadeur pendant de longues années auprès de la Porte, était un des agents de sa correspondance secrète avec Louis XV; précisément ces qualités lui semblaient tout spécialement convenir à la tâche délicate qu'allait avoir à remplir en Suède le nouvel ambassadeur, chargé « de contenir, de ramener le jeune roi » , peut-être même obligé de lui « en imposer » .
Le comte de Broglie souhaitait aussi de voir prendre tin la retraite où était relégué un diplomate de haute valeur que le duc de Choiseul avait fait rappeler, deux ans auparavant, de Constantinople, pour avoir contracté, sans autorisation et à l'insu du roi, un mariage jugé peu conforme à sa naissance et à son rang (2).
Dans un document rédigé après la mort de Louis XV, il revendique, non sans une nuance d'orgueil, la part qu'il a prise à la rentrée en grâce du chevalier.
« Le comte de Broglie, explique-t-il, recommanda M. de Vergennes aux bontés du feu roi, fît connaître la perte que le service de Sa Majesté faisait par l'éloignement auquel on condamnait un sujet aussi distingué, et, lorsqu'elle daigna
(1) Archives du ministère des affaires étrangères. Correspondance secrète vol. 540.
(2) Voir notre ouvrage : Le chevalier de Vergennes; son ambassade à Constantinople.