‹ Le comte de VergennesChapitre 25 sur 237 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

lui demander son avis pour le choix d'un ambassadeur en Suède à l'avènement du nouveau roi, il la supplia de choisir M. de Vergennes, qui fut nommé le lendemain (1). »

Cette nomination ne fut pas tout à fait aussi prompte et aussi facile que ces dernières lignes le laisseraient supposer. Louis XV tenait toujours rigueur à son ancien représentant des circonstances de son union ; et il ne ratifia qu'avec peine la désignation qui lui était faite. Champfort nous l'apprend dans ses Caractères et Anecdotes, d'après le réciL de Favier, qui se vantait d'avoir vu la correspondance elle-même entre les mains du comte de Broglie.

« Le feu roi était, comme on sait, en correspondance secrète avec le comte de Broglie. 11 s'agissait de nommer un ambassadeur en Suède, le comte de Broglie proposa M. de Vergennes, alors retiré dans ses terres à son retour de Constantinople. Le roi ne voulut pas ; le comte insistait. Il était d'usage d'écrire au roi à mi-marge, et le roi mettait la réponse à côté. Sur la dernière lettre le roi écrivit : a Je n'approuve point le choix de M. de Vergennes, c'est vous qui m'y forcez ; mais je défends qu'il amène sa vilaine femme. »

M. Boutaric a raison de protester contre cette sévère et désobligeante qualification. « Il ne faudrait pas prendre à la lettre, fait-il observer, ce que Louis XV dit de Mme de Vergennes ; il est important d'expliquer ce mot de «vilaine » , qui étonne de la part de Louis XV. M. de Vergennes, étant ambassadeur de France à Constantinople avait épousé une belle Grecque : ce mariage lui avait nui dans l'esprit du duc de Choiseul et de Louis XV. Ce fut même une des causes de sa disgrâce. Pour l'amant de Mme du Barry, une mésalliance était un crime... Mme de Vergennes était une femme de mérite et avant tout estimable (2). »

Il n'est que juste de reconnaître que Mme de Vergennes, femme d'intelligence, de mérite et de cœur, fut une épouse

(1) Mémoire du comte de Broglie aux comtes du Muy et de Vergennes, publié par M. Boutaric dans la Correspondance secrète de Louis XV, t. II.

(2) Boutaiuc, Correspondance secrète de Louis XV.

pleine de dévouement et une mère parfaite; et MM. de Goncourt ont raison de citer, parmi n les plus grands, les plus éclatants exemples de l'amour, du bonheur dans le mariage au dix-huitième siècle, le ménage Vergennes (1) ». Toutefois, une question de « mésalliance » n'avait pas uniquement prévenu le roi contre la femme de l'ambassadeur.

Mme de Vergennes n'appartenait pas à la nationalité grecque, quoique née à Péra. Son père, ainsi que nous l'avons établi ailleurs (2), était un petit gentilhomme savoisien, originaire de Chambéry, nomme Henri de Viviers. Mariée à M. Testa, médecine Gonstantinople, elle avait quitté depuis peu les vêtements de veuve, lorsqu'elle connut l'ambassadeur de France. Ce que Louis XV reprochait surtout à ce dernier, et ce qui avait rendu nécessaire son rappel, c'était le mystère dont son mariage avait dû être entouré par suite de la naissance antérieure de deux enfants qui venaient d'être ainsi légitimés. Dans ces conditions, il était impossible que le chevalier de Vergennes continuât à représenter la France auprès de la Porte; et Louis XV pouvait craindre qu'à Stockholm, dans une cour protestante, entièrement dominée par la hère Louise-Ulrique, cette histoire, en raison de la notoriété qu'elle avait eue dans le monde diplomatique, ne fit du tort à son ambassadeur en soulevant de regrettables incidents (8).

L'intrigue et les sollicitations n'avaient donc eu aucune part à la nomination du chevalier de Vergennes, et le Mémoire pour servir d'instructions, qu'il emportera à Stockholm, pourra contenir, avec vérité, ces flatteuses mentions :

« Les preuves constantes que. le sieur de Vergennes a données au roi de son attachement à sa personne et de son zèle pour son service dans les différentes commissions qui lui ont été confiées, les talents, la sagesse et le succès avec lesquels il a rempli, pendant quinze ans, les fonctions d'ambas-

(1) La femme au XVIII e siècle.

(2) Voir notre ouvrage déjà cité.

(3) Ces réflexions se trouvent confirmées par ce qui est rapporté ci-Jessous lux chapitres ix et xx en note, touchant Mme de Vergennes.

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