CHAPITRE III
sadeur auprès de la Porte Ottomane, ont détermine Sa Majesté à le choisir de préférence pour résider en Suède avec le même caractère; et elle est Lien persuadée qu'il justifiera de plus en plus la bienveillance et la confiance dont elle l'honore. »
Le 21 mars, le nouvel ambassadeur fut nommé (I); et, le 25, il était présenté au roi, en cette qualité, par le duc de la Vrillière.
Malgré le retour de la faveur royale, il est facile de comprendre qu'en raison du veuvage froissant et pénible qui lui était notifié, M. de Vergennes fut médiocrement satisfait de sa désignation. 11 vivait depuis quelque temps retiré clans sa terre de Toulongeon, en Bourgogne, se consacrant tout entier, après quatorze années consécutives passées sur les rives du Bosphore, à l'éducation de ses enfants et à la surveillance, jusqu'ici forcément négligée, de ses domaines. » Il ressentait, écrit avec l'emphase de l'époque un de ses panégyristes, cette joie dont Fabricius était enivré, alors que, redevenu homme privé, il retrouvait, dans son foyer, sa femme et ses amis; et, heureux d'être oublié, il ne tournait ses regards, ni vers la capitale, ni vers la cour (2). >>
Disons plus simplement qu'il jouissait de la douce satisfaction d'être chez lui, avec une épouse tendrement aimée, deux fils déjà grands, un frère et sa famille, avec lesquels il entretenait les plus affectueuses relations, « content, ainsi qu'il le déclare lui-même, d'un repos qui sympathise avec sa santé et avec ses goûts, et que la munificence du roi avait su rendre assez commode » . Il lui souriait fort peu de se séparer des siens pour repartir seul à l'autre bout de l'Europe, dans un pays constamment agité par des dissensions et des troubles et dont le rude climat pouvait lui être contraire. Il accepta donc son nouveau poste sans enthousiasme : en cela il eut tort.
(1) Ce même jour Gustave III se félicite de ce chuix, en l'annonçant au comte Sinclair : « M. de Vergennes, écrit-il, est nommé ambassadeur extraordinaire. C'est l'homme qu'il nous fallait. »
(2) De Mater, Vie publique et privée du comte de Vergennes, 178S.
50 LE COMTE DE VERGENiNES
11 aurait dû se rappeler Pomponne, comme lui, juste un siècle auparavant, envoyé en Suède parle prédécesseur de Louis XV, et, peu de temps après, rappelé en France pour être élevé au département des affaires étrangères; exemple qui, à moins de quatre années de là, devait se renouveler à son profit.
Au surplus, son peu d'empressement à répondre aux ordres du roi était-il sincère ou affecté? En diplomate avisé, n'usat-il pas, dans sa propre cause et en vue de son plus grand avantage personnel, d'une habileté assurément permise ? ÎSe cherchons point à pénétrer son secret. Constatons qu'il fut. à tous égards, comblé par Louis XV à l'occasion de son départ. Si les exigences pécuniaires qu'il manifesta ne furent pas toutes favorablement accueillies, le roi lui conféra le titre de comte en érigeant en comté, par lettres patentes, sa terre de Toulongeon (1) ; et il ajouta à son caractère d'ambassadeur l'allocation de généreuses gratifications en sus de son traitement, que, pourtant, par une grâce spéciale, on fit remonter au commencement de l'année.
M. de Vergcnnes ambitionnait plus encore. 11 souhaitait, pour être en état de remplir dignement son importante mission, de plus larges subsides, et, afin de tacher de les obtenir, il s'adresse au duc de la Vrillière, ministre de la maison du roi, chargé, depuis la disgrâce du duc de Ghoiseul, de l'intérim du département des affaires étrangères.
« Paris, le 27 mais 1771.
« Monsieur le duc, je pars demain pour la Bourgogne, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous en prévenir, et je serai de retour le dimanche de la Quasimodo. Mes préparatifs ne souffriront pas de mon absence; on y travaille avec la plus grande célérité. Comme rien ne donne plus de courage aux ouvriers que l'argent comptant, je leur ai fait quelques avances. J'en ai l'obligation à M. d'Harvelay, mon parent et ami.
(1) D'autres lettres patentes, signées par Louis XVI le 5 septembre 1779, substituèrent, au nom de Toulongeon de cette terre, celui de Vergcnnes. — Archives nationales, Lettres patentes scellées. 1 *, 310.