‹ Le comte de VergennesChapitre 30 sur 237 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

« Si vous ne me donnez rien, vous devez vous attendre que je serai parfaitement inutile en Suède; des conseils, isolés de tout appui, seront tout au moins regardés comme des horsd'œuvre. Si vous me donnez peu, vous me mettez à la discrétion de nos amis; le besoin de soutenir l'apparence d'une influence quelconque me réduira à la dure nécessité de n être que l'instrument de leurs caprices, de leurs passions et de leurs misérables intérêts particuliers. Armez-moi de tout l'effort que le roi peut être déterminé à faire. J'oserai leur donner le ton; s'ils ne veulent pas le recevoir, je les forcerai à se démasquer; il faudra qu'ils mettent à découvert leur involonté et l'intérêt particulier qui les prédomine. La cause que je serai chargé de soigner ne sera point étrangère au roi de Suède, qui aura la preuve la plus convaincante que l'opposition ne sera point notre fait. Enfin, si nous n'arrivons pas au terme le plus désirable, nous nous désabuserons, une bonne fois pour toutes, d'une illusion qui n'a peut-être déjà que trop duré, et je m'y conduirai de manière que nous n'ayons pas à regretter la dissipation des fonds que le roi aura bien voulu me confier.

« Ayez la bonté, Monsieur le duc, de mettre cette lettre sous les yeux du roi et de son conseil et de me prescrire la conduite et la direction que je dois tenir.

« Je suis avec respect, etc. (1). »

Cette lettre est significative : la forme en est à retenir autant que le fond. Il ne s'agissait plus d'une confidence personnelle du comte de Vergennes au duc de la Vrillière, mais bien d'un document officiel, destiné au roi et aux membres de son conseil (2). On remarque l'assurance et le degré d'au-

(1) Archives (lu ministère des affaires étrangères, Suède, 1771, vol. 259.

(2) Cette lettre était, en effet, tellement destinée au roi et à son conseil, que M. de Vergennes prend soin d'en adresser une copie au comte de Hroglie, afin très certainement que celui-ci la plaçât sous les veux de Louis XV. Nous trouvons dans la Correspondance secrète un billet du comte de Broglie au roi qui ne laisse aucun doute à cet égard.

« Du 1 er mai.

« En rentrant à une heure après minuit chez moi, je trouve la lettre de

torité avec lesquels l'ambassadeur se croit permis de s'exprimer. Ce n'est plus le style timide et soumis des dépêches que le chevalier de Vergennes adressait de Constantinople à ses chefs, sollicitant des instructions et des conseils, s'excusant de ses hésitations, invoquant à tout instant sa bonne volonté, son' dévouement et son zèle, pour se faire en quelque sorte pardonner ses embarras et sa crainte de ne pouvoir réussir. Aujourd'hui l'allure est autrement décidée. Le comte, en pleine maturité, est sûr de lui; il se sent maître de ses moyens : les instructions, il les inspire; les plans, il les propose; les conseils, il les donne. Il ne redoute pas de dire au souverain et à ses ministres : « Voila ce qu'il faut faire; tel est le sacrifice qu'il convient de vous imposer. Si vous ne me donnez pas ce que je vous demande, vous devez vous attendre à ce que je sois parfaitement inutile. » Et ce qu'il sollicite, non pour lui, mais pour acheter une assemblée, n'est pas une bagatelle : deux millions de la monnaie d'alors. En un mot, c'est le marché à la main qu'il charge le ministre de placer sous les yeux du roi.

M. de Vergennes avait vu juste : le coup porta; il aura ses deux millions.

En Suède, sa nomination avait été accueillie avec une vive sympathie, non seulement par la cour, mais par les principaux fonctionnaires et même par le peuple.

« La nation suédoise, fait savoir au duc de la Vrillière M. Barthélémy, est aussi satisfaite du choix que le roi a fait

M. de Vergennes que j'ai l'honneur d'envoyer ci-jointe à Votre Majesté, ainsi que la copie de celle qu'il a écrite à M. le duc de la Vrillière. Il m'a paru nécessaire qu'elle reçût l'une et l'autre avant le conseil pour avoir le temps de faire ses réflexions sur ce qu'il lui plaira d'ordonner.

« Il ne m'appartient pas, Sire, d'avoir une opinion sur une matière aussi importante et qui ne peut être décidée que par Votre Majesté même; mais je ne pourrais m'empêcher de regretter que les espérances, qu'il lui a plu de donner au roi de Suède, ne pussent être réalisées. Je la supplie de faire attention qu'il n'y a pas un moment à perdre pour faire partir M. de Vergennes, s'il doit arriver pour la Diète. Il n'a cependant pas encore ses instructions, et M. de la Vrillière les promet seulement pour la semaine prochaine. « (Archives du ministère des affaires étrangères, Correspondance secrète, vol. 540 bis.)

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