‹ Le comte de VergennesChapitre 36 sur 237 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

des hautes montagnes boisées qui, au nord, hérissent le pays, ou bien attachés à quelque coin de terre arable, au milieu des vastes solitudes émaillées de lacs bleus, descendant, du côté du sud, vers la mer, il se distingue par sa stature élevée, sa force, son courage.

La nécessité de lutter contre l'inclémence des éléments et l'ingratitude d'un sol dont le roc, à tout bout de champ, perce la surface, l'a rendu tenace, travailleur, industrieux, de même que les longues journées d'hiver passées à l'intérieur des maisons de bois peintes en rouge, en le contraignant, une partie de l'année, à des occupations sédentaires, lui ont inspiré le goût de la lecture, de l'instruction et l'habitude de la méditation et de la réflexion, entretenus et développés encore par la doctrine et la pratique fervente de la religion luthérienne.

Le Suédois a le sentiment inné de la beauté à la fois sévère et impressionnante de son pays, dont les multiples aspects lui inspirent « une admiration attendrie » .

»Cc sont des horizons larges, la mer, les grands lacs prolongeant leurs reflets entre les lignes noires des sapins, les landes où la roche s'étale en plateaux fleuris de bruyères, et des coins de poésie champêtre et tranquille dans les vallées creuses des fjords, où les bouleaux verdoient entre les pierres grises. Partout l'eau se précipite des hauteurs, se glisse entre les forêts. Le long des côtes, des milliers d'îlots émergent d'entre les remous blanchissants et semblent de fantastiques flottilles prêtes à s'en aller quelque jour à la dérive (1). »

Lorsque survient l'été, tout à coup ces escarpements prodigieux, ces forêts, ces vallées, ces prairies, sous l'action revivifiante et féconde d'un soleil réparateur, se débarrassent de leur immense et uniforme linceul de neige; le ciel devient d'azur; les fleurs s'épanouissent et se colorent; l'air acquiert cette légèreté et cette transparence que l'on ne respire qu'en ces régions septentrionales d'une attraction si puissante et d'un charme si pénétrant.

(1) Maurice Gandolpbe. Les artistes de la Suède. Revue des Deux Mondes du L" septembre 1797.

Par cette alternance de changements inopinés, quoique périodiques, on a cherché à expliquer certaines tendances faciles à constater chez le peuple suédois.

« Quoi d'étonnant, fait remarquer un écrivain qui l'a consciencieusement étudié, si l'homme de ces contrées s'est accoutumé aux contrastes violents; si jamais, eu revanche, il n'a pu acquérir la notion des transitions graduées, des nuances subtiles! Ces radieuses journées d'été, avec leurs longs crépuscules qui vont rejoindre l'aurore, toute eette nature brusquement éveillée à la vie, le calme des eaux, la douceur monotone des bois, le silence des vallées, tout cela porte aux émotions vagues, aux tendres rêveries, à cette mélancolie paisible que ne manque jamais de faire naître en nous une longue contemplation de la nature. Mais le retour subit des hivers, avec leur rigueur sans merci, lui a donné, en outre, un profond instinct d'énergie et de résistance ; comme si, devant l'hostilité du climat, il se sentait obligé 'le réagir par un effort vigoureux, et comme si même il avait besoin de cet effort pour se distraire et pour oublier (l). »

Si présentement ces observations, d'une ingénieuse sagacité, peuvent être vraies, au cours du siècle dernier, le Suédois, à peine sorti des rudes et lointaines expéditions guerrières du règne de Charles XII, était, nous le verrons bientôt, beaucoup moins rêveur, mélancolique, éthéré.

En dehors de sa capitale et de plusieurs villes importantes, comme Upsal, Norrkoping et Lùnd, la Suède possédait peu de grands centres de popidation. Le petit nombre des habitants rendait la dispersion presque forcée et les agglomérations difficiles. A l'intérieur du territoire, les fermes s'espacent, et çà et là se dressent des châteaux, résidence des principaux membres de la noblesse, autour desquels se sont groupés quelques rares et pauvres chalets de paysans. Dans les archipels « qui endettent les côtes » , de loin en loin, un rocher porte un campement de pécheurs, et, au fond des fjords, des

(1) L* roman suédois, par M de Heidknsïam. Revue des Deux Mondes ilu 15 juin 1896.

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