‹ Le comte de VergennesChapitre 40 sur 237 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Depuis son départ de Versailles, Gustave III continuait à se hâter lentement de rentrer dans ses États. Voyageant à petites journées, il s'arrête à Bruxelles, à Wesel, à Brunswick; au commencement de mai, il n'était pas parvenu à la frontière prussienne. Il ne connaissait pourtant pas encore personnellement son oncle Frédéric, comme l'explique ce prince à d'Alembert en termes assez sympathiques pour son neveu, mais singulièrement méprisants pour la Suède.

« 7 mars 1771.

« Je ne connais pas le roi de Suède ; je l'ai entendu applaudir par des connaisseurs, et je serais bien aise de le voir. 11 n'aura qu'à s'imiter lui-même et suivre la route qu'il s'est tracée; mais quel pays pour les arts que la Suède! Un de ses plus savants hommes soutient que le paradis perdu s'est trouvé en Scanie ! Un certain Linnœus assure que les chevaux et l'homme sont de même nature ! Je ne sais quel autre fou conjure les âmes et s'entretient avec tel mort qu'on lui propose.

« A considérer ces gens -là, on ne dirait jamais qu'un philosophe de la trempe de Descartes ait mis le pied en Suède. Ou il a mal cultivé ce terrain, ou les germes qu'il a répandus ont étrangement dégénéré. Ceux qui veulent faire honneur à la reine Christine de son abdication débitent, qu'indignée du peu de connaissances et des mœurs agrestes

des Suédois de son temps, elle préféra vivre en personne privée, au sein d'une nation civilisée et ingénieuse, au plaisir de commander à un peuple qu'elle n'estimait pas.

« Pour ce roi-ci, je parierais bien qu'il n'abdiquerait pas pour de telles raisons ; il essayera sans doute d'éclairer le Nord et de répandre le goût des arts et des sciences pour qu'ils régnent à la place d'anciens préjugés et d'une pédanterie gothique dont les universités ne sont pas encore purgées dans ce pays-là (1). «

Le roi de Prusse faillit ne pas voir, celte fois encore, son neveu. Celui-ci, bien que tout près de Berlin, hésita, au dernier moment, à s'y arrêter. De Brunswick, il écrivit, en effet, à son oncle, « qu'il s'était avancé jusque-là dans l'intention de lui faire sa cour, mais que, pressé de retourner en Suède, il lui serait impossible d'avoir cette satisfaction » .

Frédéric trouva, non sans raison, le prétexte assez mal choisi et l'impolitesse un peu trop flagrante. L'écrivain anglais que nous avons déjà cité, et qui se trouvait en situation d'être bien informé, puisqu'il était, à cette époque, secrétaire de l'envoyé de la Grande-Bretagne à Stockholm, rapporte que le roi de Prusse « n'eut pas plus tôt reçu cette lettre qu'il envoya chercher le prince Henri (son frère), auquel il dit qu'il craignait que son neveu n'eût été détourné de le voir et qu'il paraîtrait étonnant à toute l'Europe qu'il eût passé deux fois à Brunswick sans aller à Berlin » .

Shéridan ajoute : « Comme le prince Henri connaissait mieux que lui le caractère du jeune roi, Sa Majesté Prussienne le chargea de lui écrire, à ce sujet, une lettre qui lui fut remise en main propre. Ce fut à la suite de la lettre du prince que le roi de Suède partit pour Potsdam (2) » , ou, plus exactement, pour Rheinsberg, résidence du prince Henri de Prusse, son oncle également. Deux jours après, il allait enfin faire connaissance avec son illustre parent.

Il fut admirablement reçu ; mais Postdam et Berlin ne

(1) Correspondance de Frédéric II.

(2) Histoire de la dernière révolution de Suède.

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