CHAPITRE V
ressemblaient guère à Versailles et à Paris ; surtout, quel contraste entre Frédéric II et Louis XV! Le roi de Suède avait été mal inspiré en ne s'arrétant pas chez son oncle à son premier passage à Brunswick; car quitter les élégances subtiles et captivantes de la cour de France, ses délicatesses exquises, ses richesses éblouissantes et merveilleuses pour l'étiquette soldatesque, les châteaux obscurs et en désordre, les pauvretés volontaires ou forcées de la cour de Prusse, dut soumettre à une dure et désobligeante sensation le goût du jeune prince, très enclin au charme de la splendeur et du luxe.
Gustave III n'en laissa rien paraître, et son oncle fut très content de lui. Il avait, du reste, tout fait pour capter les bonnes grâces d'un homme aussi puissant pour ses amis et aussi dangereux pour ses ennemis. Avec une aisance et un tact dont il devait, dans la suite, donner des preuves si répétées et si brillantes, il s'était appliqué à déjouer les artifices à l'aide desquels Frédéric avait essayé de savoir ce qui s'était passé à Versailles et aussi quelle pourrait être l'orientation de la politique de son futur 'règne, et le roi de Prusse, à ce dernier point de vue, se montre rassuré : il écrira à la • tzarine qu'aucun changement dans la forme du gouvernement de la Suède n'est à craindre.
Les entretiens entre l'oncle et le neveu durent être fort curieux; car, si, d'un côté, le jeune homme esquivait les insinuations de son redoutable interlocuteur, il s'efforçait, à son tour, d'obtenir de celui-ci le plus de révélations possible sur les desseins intimes et secrets dont son cerveau, toujours en travail, pouvait être agité ; et, chose admirable, il y réussit pleinement. Il n'avait eu garde d'oublier qu « une partie de l'art du diplomate consiste à savoir cacher ses propres secrets et à deviner ceux des autres » . Lorsqu'il quitta Berlin, à la fin de la première semaine de mai, il se trouvait à peu près fixé sur plusieurs points d'une réelle gravité, et, comme la connaissance de ces dessous de cartes politiques importait au plus haut degré à la France, contre laquelle ils étaient
dirigés, à peine débarqué de la veille sur la rive suédoise, il tient à en aviser Louis XV.
« A Carlscrona, le 17 mai 1771.
« Monsieur mon frère et cousin, c'est depuis hier que je suis arrivé dans mes États, et mon premier soin est d'informer Votre Majesté, qui a bien voulu me laisser la persuasion agréable que ce qui m'intéresse ne lui est pas indifférent. J'ai vu le roi de Prusse, ainsi que je l'avais annoncé à Votre Majesté avant mon départ de Paris. Je ne puis que me louer infiniment de la manière très amicale dont il m'a reçu. Il faut même que je rende justice à sa franchise, puisqu'il m'a avoué ingénuement que tout ce qu'il pouvait me promettre était de ne pas se joindre à ceux qui allaient travailler contre moi à la prochaine Diète.
« Je me suis aperçu, d'ailleurs, d'une liaison fort étroite entre ce prince et l'empereur. Votre Majesté peut être persuadée qu'elle mérite la plus grande et la plus sérieuse attention. Aussitôt que je serai arrive' à Stockholm, je me flatte de trouver l'ambassadeur de Votre Majesté. Je lui confierai làdessus des particularités que je ne puis faire entrer dans une lettre non chiffrée.
« Il m'importe seulement aujourd'hui de faire parvenir à Votre Majesté les assurances de mes sentiments invariables et de l'attachement avec lequel je ne cesserai d'être, « Monsieur mon frère et cousin, « de Votre Majesté
« le bon frère et cousin.
« Gustave (1). »
Bien qu'ayant déjà pris pied dans ses États, Gustave III mit encore quinze jours à se rendre de Carlscrona à Stockholm; mais ce parcours ne fut, pour lui, qu'une continuelle et chaleureuse ovation. Au milieu des vivats populaires, il sut témoi-
(1) Archives du ministère des affaires étrangères, Suède, 1771, vol. 259.
CHAIUTIIE V.
puer à tous « une bonté, une simplicité, une affection » qui provoquèrent, de la part de ses sujets, les plus sincères démonstrations « de respect, d'amour et de reconnaissance » . « Le moment de son départ des différentes villes où il a passé, ajoute M. Barthélémy, a été celui d'une affliction universelle. On a remarqué à Stralsund que les soldats sous les armes pleuraient amèrement à l'instant de l'embarquement du roi. »
De fait, la popularité de Gustave III s'annonçait bien. Accessible à chacun, sachant écouter avec infiniment de bienveillance toute personne admise auprès de lui, il tirait, en vue de plaire, un très grand parti de ces audiences sans étiquette. En raison du deuil qu'il portait, il interdit de la façon la plus rigoureuse les manifestations officielles pour le jour de son entrée dans la capitale. Il n'y eut pas moins un prodigieux concours de toutes les classes du peuple, oubliant une heure leurs graves dissensions pour exprimer leur joie de revoir « leur souverain chéri » .
Cette entrée eut lieu le 30 mai, vers le soir. La reine Sophie- Madeleine, la princesse Sophie-Albertiiic cl les sénateurs avaient été, à quelque distance de la ville, au-devant du prince. Aussitôt qu'il eut franchi la porte du château, le roi alla se jeter dans les bras de la reine sa mère. Tous deux pleurèrent en parlant de celui qu'ils avaient perdu, et la famille royale passa le reste de la soirée ainsi réunie, sans qu'aucun étranger fût admis.
Gustave III s'était trompé « en se flattant de trouver, à son arrivée à Stockholm, l'ambassadeur de France » . Malgré toute la promptitude que, une fois en route, il avait mise à son voyage, M. de Vergennes ne put, en moins d'un mois, franchir la distance de Paris à Stockholm, que l'on parcourt aujourd'hui en trois ou quatre jours seulement. Parti de France le 11 mai, il était le 20 à Hambourg, mais ne parvenait que le 7 juin dans la capitale de la Suède.
Il s'empresse de s'en excuser auprès du duc de la Vrilliere.
« A Stockholm, le 7 juin 1771.
« Monsieur le duc,
« Je suis à temps de profiter de l'ordinaire de ce jour pour avoir l'honneur de vous faire part de mon arrivée dans cette capitale, où je suis entré vers le midi. J'ai fait toute la diligence qui était dans mon pouvoir pour me rendre un moment plus tôt à ma destination ; mais les postes sont si mal servies en Allemagne et les chemins y sont si détestables que, malgré le sacrifice de plusieurs nuits, je n'ai pas avancé autant que je l'aurais désiré. J'ai aussi essuyé quelques contradictions sur la mer. J'ai pu surmonter toutes celles qu'il dépendait de moi d'aplanir, mais il en est qui sont supérieures à ma volonté et à mon zèle.
« Je me trouve ici sans équipages, sans aucune nouvelle du vaisseau qui me les apporte, et peut-être sans aucun moyen de suppléer à ce qui me manque.
« Je suis trop nouvellement arrivé, Monsieur le duc, pour avoir encore pu prendre les notions, même les plus superficielles, des objets qui peuvent intéresser l'attention du roi et de son conseil. Je laisse, pour ce jour seulement, la plume à M. Barthélémy; son exactitude vous est connue, et il vous rendra compte de ce qui peut se passer.
J'ai l'honneur d'être, etc. (1). »
Et M. Barthélémy, pour la dernière fois, se donne carrière, à la date du même jour, dans une interminable dépêche contenant d'intéressantes indications sur les débuts du roi de Suède, dès qu'il eut pris réellement en main les rênes de l'État.
Les premières difficultés que rencontra Gustave III lui vinrent de sa mère. Le chagrin n'avait réussi ni à dompter ni à modérer la nature altière et dominatrice de la reine douairière. De même qu'elle avait dirigé le prince son époux, elle
(1) Archives du ministère des affaires étrangères, Suède, 1771 vol, 259.