‹ Le comte de VergennesChapitre 42 sur 237 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

espérait continuer à imposer sa volonté à son fils; mais celuici était doué d'une autre énergie morale qu'Adolphe-Frédéric. Malgré l'affection et le respect qu'il professait pour sa mère, il n'hésita pas à s'affranchir résolument et ouvertement de son influence et de ses conseils. Il en résulta, sur l'heure, une grave scission dans la famille royale.

« Le refus du roi de Suède, écrit M. Barthélémy, de se prêter aux idées fantasques de la reine sa mère et à l'empire qu'elle voulait étendre sur lui, comme elle avait fait sur le feu roi, a produit entre eux des entrevues dans lesquelles le roi Gustave s'est montré avec esprit et modération, et la reine avec passion et même indécence; de sorte que cette première s'est évadée plutôt qu'elle ne s'est retirée à Drottningholm, le cœur plein d'aigreur et de dépit. Les autres princes, ses fils, ont refusé de l'y suivre, et le prince Charles a dit qu'il s'apercevait bien que la reine voulait semer la division dans la famille royale, mais que, sans manquer aux égards qu'il doit à sa mère, il resterait constamment attaché au roi (1). »

Cet acte de clairvoyante fermeté, de la part du roi, eut un grand et favorable retentissement. La Suède comprit qu'une ère nouvelle s'ouvrait et qu'un prince jeune, ferme, digne des chefs illustres dont elle était fière, détenait désormais le pouvoir. Aussi les factions rivales se prirent-elles à réfléchir, tandis que la partie saine et laborieuse de la nation approuvait sans réserve l'attitude décidée de son nouveau maître.

« La conduite de ce prince, constate encore M. Barthélémy, est dirigée par des principes si évidents de sagesse, de discernement et d'attention aux affaires publiques, qu'elle excite déjà, d'une manière très frappante, l'admiration et la reconnaissance de ses peuples, et qu'il est certain que cet enthousiasme naissant prendra de l'accroissement par l'application soutenue de Sa Majesté Suédoise à bien faire. Les Bonnets, déconcertés de cette conduite, sont forcés d'y applaudir, en

(t) Archives du ministère des affaires étrangères, Suède, 1771, vol. 259.

cherchant, néanmoins, à la soumettre à des soupçons de dissimulation de sa part (1). "

Gustave III commençait dignement un règne qui devait être un des plus mouvementés, mais aussi un des plus brillants de l'histoire de Suède, et le mérite du jeune roi était d'autant plus louable que la situation au milieu de laquelle il abordait le trône paraissait, aux esprits les plus sérieux et les moins prévenus, inextricable et insoluble.

Louis XV suivait avec une attention toute particulière les événements intéressant son sympathique allié ; aussi devait-on attendre à Versailles avec une extrême impatience la première dépêche dans laquelle le comte de Vergennes, après avoir pris possession de son poste, exposerait ses vues sur l'état du royaume, la force des partis et les espérances ou les craintes résultant de la prochaine réunion des Etats. L'ambassadeur, du reste, était plus qu'aucun autre capable de le faire avec véracité et indépendance, car, étranger jusqu'ici, comme il l'avoue, aux affaires siiédoises, il les pouvait juger sans prévention ni parti pris.

Cette première dépêche porte la date du 11 juin. On va voir avec quelle impartialité, quelle netteté, et, nous pouvons ajouter, avec quelle absence d'illusions, il trace le tableau des dissensions intestines qui ruinaient alors ce beau et malheureux pays.

« Stockholm, le tl juin 1771.

« Monsieur le duc,

« Mon premier soin depuis mon arrivée, celui auquel j'ai consacré tous les moments dont j'ai pu disposer, a été, en me pénétrant des instructions que vous m'avez remises, de puiser, dans la série des événements si bien détaillés dans la correspondance, les lumières nécessaires pour la direction de ma conduite dans un pays qui m'est absolument inconnu et qui, je le prévois, me le sera longtemps encore : la façon de penser

(1) Archives du ministère des affaires étrangères, Suède, 1771, vol. 259.

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