CHAPITRE V
ton s'il se voyait à l'abri de toute recherche et de toute inquiétude. Il est si doux de régner (1) ! »
C'est sous l'empire de ces sentiments que, le II juin, le comte de Vergennes était admis à présenter au roi, dans l'audience d'usage, ses lettres de créance. A cette occasion, il prononce le discours suivant :
« Sire,
u II est peu d'exemples d'une alliance aussi ancienne et qui ait moins éprouvé d'altération que celle qui unit les couronnes de France et de Suède. Des intérêts naturels, une convenance mutuelle avaient formé ces nœuds si intéressants et si précieux à leurs peuples respectifs. L'amitié personnelle et cordiale qui vient de s'établir entre les deux augustes monarques, y mettra désormais le sceau de l'indissolubilité.
« Votre Majesté connaissait, par la tradition et par l'expérience, le zèle dont le roi mon maître a été animé dans tous les temps pour les vrais avantages de la Suède. Il était réservé à Votre Majesté de donner à ce sentiment, déjà si puissamment actif, un nouveau degré de ferveur et de vie.
ii Le roi, qui a vu dans l'héritier du nom et du trône des Gustavcs celui de leurs qualités sublimes et éminentes, n'est pas insensible à tant de vertu. La conformité du caractère décide celle des sentiments : le plus tendre intérêt pour votre prospérité et pour votre gloire en est le résultat et l'anime du désir le plus empressé d'y contribuer.
« Chargé, par le devoir de mon ministère, d'être l'organe de ces sentiments, il me suffit d'en retracer le caractère à Votre Majesté; c'est dans sa propre énergie qu'elle trouvera le tableau fidèle de celle dont le cœur de Sa Majesté est prévenu pour elle.
« Uniquement occupé de répondre à la confiance dont le roi daigne m'honorer, il m'est bien flatteur, Sire, de trouver,
(0 Archives du ministère «les affaires étrangères, Suède, 1771, vol. 239.
dans l'exécution même de ses ordres, les moyens de me rendre agréable à Votre Majesté. Ma commission réunira les avantages les plus relevés que je dois rechercher, si, en intéressant la satisfaction du roi mon maître, je réussis à mériter la bienveillance d'un prince qui, après s'être concilié l'admiration des nations étrangères, va faire le bonheur et les délices de celle que la Providence a soumise à ses soins paternels (1). »
Le roi de Suède fit l'accueil le plus aimable à cette longue et terne harangue, une des moins heureusement conçues et rédigées qu'ait prononcées M. de Vergennes. Il répondit en des termes pleins de gratitude pour Louis XV et de bienveillance pour son ambassadeur, lequel sortit du palais absolument charmé.
« Rien n'égale, se hâte-t-il d'écrire le jour même, la sensibilité avec laquelle le roi de Suède a reçu les assurances de l'amitié de Sa Majesté. Elle s'est caractérisée dans toutes ses expressions. Le souvenir du bon traitement que le roi lui a fait pendant son séjour en France lui est toujours présent, et la reconnaissance que son cœur en conserve est, m'a-t-il dit, un engagement à vie. »
Lorsque cette dépêche parvint à Versailles, une véritable révolution venait de s'y accomplir. Depuis la disgrâce du duc de Choiseul, survenue dans les derniers jours de l'année précédente (24 décembre 1770), la royauté était aux prises avec les Parlements, qui refusaient d'enregistrer les édits se référant à de nouveaux impôts et qui avaient embrassé la cause des magistrats de Bretagne dans la lutte qu'ils soutenaient pour la défense des droits et prérogatives de leur province contre l'ancien gouverneur, le duc d'Aiguillon. Ce petit-neveu de Richelieu se croyait de taille à jouer le rôle et à égaler la renommée du cardinal. Son affaire ayant été évoquée par le Parlement de Paris, il avait été, par cette cour souveraine, « prévenu de faits entachant son honneur et suspendu des
(i) Archives du ministère des affaires étrangères, Suède, 1771, vol. 259.