‹ Le comte de VergennesChapitre 45 sur 237 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

fonctions de la pairie jusqu'à son jugement » . Un lit de justice l'avait sauvé; bien plus, grâce à la protection de Mme du Barry, d'accusé il s'était fait accusateur. Par la toute-puissance royale, il devint même justicier, et, prêtant à Maupeou la ressource de ses intrigues et l'appui de sa faveur, il coopérait au coup d'État du 13 avril 1771, qui arrachait de leurs sièges ses juges, les exilait et les remplaçait parce Parlement illégal que l'histoire a décoré du nom du trop célèbre chancelier.

Le département des affaires étrangères se trouvait toujours sans titulaire. Le duc d'Aiguillon se prépara ostensiblement à recueillir cette partie de la succession du duc de Choiseul. Il ne craignit pas de se comporter comme si, déjà, il était chargé du portefeuille, recevant les communications des ministres étrangers (1) ou faisant part de ses vues aux ambassadeurs de France. Et pourtant Louis XV ne pouvait se décider à l'introduire dans son conseil.

Désespérant de vaincre cette résistance, le noble duc avait conçu, un instant, l'idée de présenter à sa place le comte de Broglie. Celui-ci rapporte ce curieux incident dans une note de la correspondance secrète adressée au roi.

« 17 mars 1771.

« Je crois, Sire, devoir à Votre Majesté le compte d'une conférence que j'ai eue avec M. le duc d'Aiguillon, quoiqu'il m'ait donné sous le secret les objets dont il m'a entretenu.

« Il est venu me trouver chez moi pour me dire qu'il était obligé de m'avouer que Votre Majesté mettait une résistance

(1) Le 2 mai, le comte de Broglie écrit à Louis XV :

« M. le comte de Creutz, que j'ai rencontré avant hier, Sire, me dit qu'il -venait d'instruire M. le duc d'Aiguillon, qu'il regarde comme ministre des affaires étrangères, que les affaires paraissaient prendre la meilleure tournure en Suède, et qu'il l'avait prié de décider promptement le départ de l'ambassadeur en lui donnant les moyens de remplir utilement et honorablement sa mission. Il m'a paru très content de la réponse qu'il a reçue, dont il conçoit les meilleures espérances. J'espère qu'elles sont fondées. » (Archives du ministère des affaires étrangères, Correspondance secrète, vol. 540 bis.)

invincible aux instances que Mme du Barry lui faisait en sa faveur; que même, depuis peu de jours, cette dame avait reçu un refus formel; qu'elle attribuait cette répugnance aux mauvais offices qui lui avaient été rendus par M. le prince de Condé ; mais qu'enfin il l'avait priée de ne plus songer à lui, et qu'en conséquence il ne pouvait songer à d'autre qu'à moi pour le proposer à Votre Majesté; qu'elle y était très disposée, mais qu'il se présentait un obstacle dont il devait m'avertir.

« Il m'a fait alors le détail d'un raccommodement simulé qu'il y avait eu entre Mme du Barry et M. le prince de Condé, dans lequel ce prince avait avoué tous ses torts et avait promis de les réparer, mais à la condition qu'elle travaillerait, de concert avec lui, à nous éloigner, mon frère et moi, de tout, «nous regardant, a-t-il dit, comme ses plus cruels ennemis » .

« M. d'Aiguillon prétend qu'il ne s'est pas contenté de cette démarche vis-à-vis de Mme du Barry, mais que, le même jour, qui était, je crois, dimanche dernier, il eut l'honneur d'écrire une lettre fulminante contre moi à Votre Majesté, en lui disant les bruits qui couraient de ma prochaine nomination à un ministère; qu'il se jetait à ses pieds pour la supplier de ne lui pas donner un chagrin aussi cuisant; qu'il espérait, au contraire, qu'elle voudrait bien lui donner une place au conseil et y admettre aussi M. de Monteynard pour rétablir le crédit que lui avait fait perdre son aventure avec le tribunal.

» Après avoir écouté M. d'Aiguillon avec autant d'attention que d'étonnement, je lui ai demandé quel était le motif de la confidence qu'il me faisait. 11 m'a répondu que c'était par amitié pour moi et pour me mettre à portée d'agir vis-à-vis de Mme du Barry et contre M. le prince de Condé autant qu'il me serait possible.

« Je lui ai répondu, Sire, que je ne ferais ni l'un ni l'autre; que, dès le premier moment de la vacance des ministères, je m'étais résolu à attendre avec respect ce qu'il plairait à Votre Majesté de faire de moi; que je serais au désespoir

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