CHAPITRE V
d'employer aucune recommandation pour obtenir des places qu'on ne doit accepter qu'en tremblant; que je serais très flatté que Mme du Barry eût assez bonne opinion pour le désirer, mais que jamais je ne lui témoignerais aucune prétention, ni ne lui ferais aucune sollicitation à cet égard.
u Quant à M. le prince de Coudé, lui ai-je dit, je n'ai jamais eu aucune discussion avec lui; j'ai cherché à l'armée tous les moyens de lui plaire, et je lui ai rendu avec empressement ce que je lui dois. Je n'ai d'autre tort avec lui que d'être le frère d'un homme qu'il regarde comme son rival pour le commandement des armées. Il pense que mon entrée au conseil donnerait de l'avantage à mon frère, et, par cette raison seule, il cherche à me nuire. Je n'ai rien à opposer à sa mauvaise volonté, mais j'ose me flatter que Sa Majesté se méfiera de ses rapports et de ceux qui pourraient indirectement lui parvenir.
« Ce n'est pas d'aujourd'hui que j'ai été en butte aux traits de l'envie. Le roi le sait, et je veux espérer qu'on ne lui persuadera pas que je me mêle dans aucune intrigue ni qu'il ait un sujet qui soit plus dévoué à son service et à sa volonté. C'est au bonheur de le savoir pénétré de cette vérité que je borne ma principale ambition. Il ne me restera rien à désirer si elle daigne rendre justice au sentiment dont je serai à jamais pénétré pour sa personne sacrée et pour sa gloire, ainsi qu'au profond respect avec lequel je ne cesserai jamais d'avoir l'honneur d'être, etc. (1). »
Louis XV réfléchit, hésita encore pendant près de deux mois. Le comte de Broglie ne fut pas nommé. La cause de son échec, expliquera-t-il plus tard, était une condition imposée par Mme du Barry. Celle-ci exigeait que le comte fît l'aveu de sa correspondance secrète avec le roi, et, suivant sa propre expression, il avait refusé de se laisser » séduire (2) » .
(1) Archives du ministère des affaires étrangères. Correspondance secrète, vol. 540.
(2) Mémoire du comte de Broglie a Louis XVI, publié par M. Boutamc dans la Correspondance secrète de Louis XV, t. II.
A ce serviteur honnête et dévoué, connaissant peut-être comme nul autre homme d'Étal la situation respective des cours de l'Europe (1), mais incapable d'acheter un portefeuille au prix d'une félonie, le duc d'Aiguillon avait fini par être préféré.
L'histoire est extrêmement sévère pour le petit-neveu de Richelieu; elle ne lui pardonne pas sa bassesse à l'égard de Mme du Barry, et, influencée par ce point de vue, elle a ratifié, à peu de choses près, ce que n'a pas craint d'écrire de lui Walpole : « Fier, ambitieux, vindicatif, sans honneur, ni principes, avec des talents médiocres, il s'est hissé près du trône en se faisant l'instrument de la tyrannie. »
Ce réquisitoire est excessif. Il n'est pas plus exact de dire : « Dénué de toute vue politique sérieuse et poussé au pouvoir par une intrigue, il ne s'y maintiendra que par une complaisance servile envers la favorite (2). » Nous aurons bientôt l'occasion de constater que « les vues politiques sérieuses » ne lui faisaient pas défaut.
De tous les portraits du duc d'Aiguillon, celui qui nous paraît de beaucoup le plus ressemblant est tracé par la comtesse d'Egmont, sa cousine, qui pourtant ne l'aimait pas. Voici en quels termes, à propos de son avènement au ministère, elle en parle au roi de Suède :
« Je trouve très simple et très juste que Votre Majesté soit contente de sa nomination; mais les Français ne peuvent penser de même jusqu'à ce qu'il soit prouvé que son esprit est plus fort que son humeur, et c'est sur quoi j'ai encore quelques doutes. J'ai toujours cru qu'il ferait le mieux possible jusqu'à la première contradiction. Dès qu'il en éprouvera, aucune considération ne l'arrêtera pour parvenir à en triompher, et il rompra les alliances les plus utiles pour satisfaire sa vengeance particulière.
(1) Voir le Mémoire du comte de Broglie, publié également par M. Boutaric dans le même ouvrage (t. I et II). Par son étendue, sa valeur, les observations remarquables qu'il contient, ce travail peut être considéré comme un traité complet de l'état politique de l'Europe à la tin du règne de Louis XV.
(2) M. Boutaric, Correspondance secrète, etc. Préface, t. I.