CHAPITRE V
ii II n'y a point à se flatter que des conseillers puissent l'éclairer, car l'ami le plus tendre qui, par intérêt pour sa gloire, lui représenterait quelque chose contre son opinion, dès cet instant lui devient suspect. Les plus sages avis ne lui paraissent plus qu'une prévention injuste contre lui, et, si cet ami insiste, il ne le regarde plus que comme son ennemi; on en a plus d'un exemple. En tout son orgueil est tel qu'il ne conçoit pas que l'on puisse soupçonner l'art qu'il emploie, quelque grossier qu'd soit...
« Il n'y a donc autre chose à faire que de prier le ciel que les idées se présentent bien à sa tète, et que son amourpropre ne se trouve point en opposition avec le bien. Alors il pourra faire de grandes choses, nul homme n'ayant plus de moyens de réussir à ce qu'il entreprend, tant par la fermeté de son caractère que par l'application et la suite qu'il met aux affaires. Il paraîtra doux et facile dans ces circonstances; mais, si son orgueil est blessé de quelque manière que ce soit, tout est perdu sans ressources (I). "
Telle nous semble bien la nature active, ambitieuse, souple, autant qu'orgueilleuse et suffisante du duc d'Aiguillon; mais il n'est que juste d'ajouter qu'en ce qui concerne spécialement les affaires de Suède, « les idées se présentèrent bien à sa tête » , et, « son amour-propre ne s'étant point trouvé en opposition avec le bien » , il contribuera, cela ne peut être contesté, à la réalisation « de grandes choses » .
Aussitôt installé dans ses hautes fonctions , le nouveau ministre s'empresse d'adresser à l'ambassadeur de France à Stockholm la dépêche suivante :
« Versailles, le 16 juin.
» Le roi vient, Monsieur, de me confier l'administration des affaires étrangères, et je commence à entretenir avec vous une correspondance dont je connais toute l'importance relativement au service de Sa Majesté. Je vous prie d'être
(1) Papiers d'Upsal.
bien persuadé de l'attention constante que j'aurai à faire valoir auprès du roi votre zèle et votre travail, et du désir sincère que j'aurai toujours de mériter votre confiance par mon empressement à la cultiver.
« J'espère que vous voudrez bien aussi continuer, de votre côté, à m'éclairer dans les fonctions de mon ministère par votre exactitude à m'informer de tout ce qui viendra à votre connaissance dans le pays où vous êtes et par les réflexions dont vous accompagnerez vos dépêches.
« J'ai l'honneur d'être, etc.
« Le duc d'Aiguillon. »
A ce message officiel était jointe la lettre autographe et particulière ainsi conçue :
« Versailles, le 16 juin.
« Vous connaissez, Monsieur, la justice que je rends à vos lumières, à vos talents et à votre expérience, et le désir que j'ai de mériter votre estime, votre confiance et votre amitié. Je ne puis que vous renouveler les assurances sincères de ces sentiments, en attendant que je puisse vous en donner les preuves en me conduisant, comme je le ferai toujours, par vos sages avis.
« J'ai eu l'honneur de vous dire, avant votre départ de Paris, ce que je pensais de la conduite à tenir pour tirer tout le parti que nous devons souhaiter de cette Diète. Je n'ai point changé de façon de penser; mais les connaissances que vous prendrez des personnes qui doivent probablement le plus influer sur ces résolutions générales et votre sentiment à ce sujet rectifieront ou fortifieront mes idées, et je ne m'y attacherai que lorsque vous les aurez approuvées.
» J'ai l'honneur d'être, etc.
« Le duc d'Aigdillon.
" P. -S. — Je vous prie de vouloir bien présenter l'hommage de mon profond respecta Sa Majesté Suédoise, l'assurer de mon zèle pour sa gloire et la prospérité de son règne.