CHAPITRE V
Voulez-vous bien aussi parler de moi à MM. le comte et le baron de Scheffer et les assurer du désir que j'ai de mériter la continuation de leur amitié (1)? «
Cette dernière dépêche est à retenir à plus d'un titre. On y voit le nouveau ministre, plein d'estime pour n les lumières, les talents, l'expérience » de l'ambassadeur, se flatter « de toujours se conduire d'après ses sages avis » et « de ne rien décider que ce qu'il aura approuvé ». Nous verrons comment cette flatteuse promesse sera tenue.
Ce même document nous confirme que, depuis l'exil du duc de Choiseul, il était question du duc d'Aiguillon pour le département des affaires étrangères. Déjà même, par anticipation, avant le départ du comte de Vergennes, le petitneveu de Richelieu se comportait déjà presque en ministre, puisqu'il avait fait connaître à l'ambassadeur h la conduite à tenir pour tirer tout le parti souhaitable de la Diète suédoise » .
L'événement une fois accompli, M. de Vergennes, qui était dans le secret, ne se croit plus astreint, en répondant, à garder aucune réserve.
« Stockholm, le 23 juin 1771.
« Monsieur le duc,
h J'ai eu l'honneur, avant de quitter Paris, de vous exprimer mon désir et mes vœux de vous voir à la tête du ministère des affaires étrangères. Votre modestie s'y refusait; maintenant que vous vous êtes prêté au choix du roi et que vous avez bien voulu vous charger de ce département, je me flatte , Monsieur le duc , que vous ne rejetterez pas l'homnwe du véritable intérêt que je prends à une destination qui est, pour tous les bons serviteurs de Sa Majesté, le gage assuré de la prospérité de ses affaires publiques. Je ne suis pas le seul qui participe ici, avec admiration, au bel exemple
(1) Archives du ministère îles affaires étrangères, Suède, 1771, vol. 259.
de zèle que vous donnez à tous ceux qui ont l'honneur de servir le roi sous vos ordres.
« M. le comte de Scheffer vous exprime ses sentiments dans la lettre ci-jointe qu'il vient de m'envoyer de sa campagne. M. le comte Ekeblad, président de la chancellerie, me charge de vous témoigner la part qu'il prend à votre nomination et la satisfaction qu'il éprouve comme bon Suédois de vous voir au timon d'une administration d'où dépend, en quelque manière, la fortune des amis de la France. Tous les bien intentionnés de cette nation, Monsieur le duc, partagent cette façon de penser, et sûrement j'aurais commission, de la part du roi de Suède, de vous assurer que c'est la sienne, si ce prince se trouvait ici; mais il est absent jusqu'à demain soir. Gomme vous connaissez l'amitié et l'estime distinguée qu'il a pour vous, je ne dois pas craindre que vous me soupçonniez de rien aventurer en vous certifiant que le choix du roi lui sera très agréable et nous assurera sa confiance.
« Je ne suis pas tout à fait tranquille sur le jugement que vous porterez sur les écritures volumineuses que j'ai l'honneur de vous adresser par ce courrier; mais, quand on rend compte de loin, les détails doivent être bien circonstanciés, et il faut qu'ils laissent à désirer le moins possible.
« J'aurais souhaité pouvoir faire plus tôt cette expédition ; mais, indépendamment de la longue incertitude de la position, j'ai dû emprunter les notions qui me manquent ; rien n'est moins facile que de fixer les personnes dont on a besoin. La lenteur semble le partage des Suédois; ils remettent volontiers au lendemain la besogne qu'ils pourraient expédier le jour même. Cependant, les circonstances ne demandèrent jamais plus d'activité. J'y mets pour ma vade (sic) la plus grande suite; mais elle est insuffisante vis-à-vis la disette des moyens ; je suis dans le plus grand embarras. Comment faire face aux besoins urgents, j'ose presque dire indispensables, jusqu'à ce que vous puissiez me faire parvenir les ordres du roi en me faisant connaître vos instructions?