CHAPITRE V
» Mériter votre estime, votre confiance et vos bontés, c'est, Monsieur le duc, l'objet de mon ambition. Je ne vous les demande néanmoins qu'autant que je pourrai m'en rendre digne par mon application et par les efforts de mon zèle. Si vous daignez me les accorder, je justifierai votre bienveillance dans tous les temps par la sincérité de ma reconnaissance, par la fidélité de mon attachement et par le respect sans bornes avec lequel je suis, etc. (1). »
(1) Archives du ministère des affaires étrangères, Suède, 1771, vol. 259.
Ces démonstrations « de reconnaissance, de fidélité, d'attachement et de respect « n'empêchaient pas M. de Vergennes de trouver constamment que « son application et les efforts de son zèle » n'étaient jamais assez rémunérés, Il lui avait été alloué, nous l'avons vu, un traitement annuel de 80,000 francs, plus une « gratification particulière » de 20,000 francs et une allocation pour dépenses de premier établissement de 150,000 francs. Il touchait encore, pour frais de représentation, un supplément d émoluments mensuel de 7,000 francs pendant toute la durée de la Diète.
La nomination du duc d'Aiguillon, avec lequel il entretenait les relations les plus courtoises, l'encourage à demander encore davantage; car, dès le 18 juillet, il lui adresse confidentiellement cette requête:
« Stockholm, le 18 juillet.
« Monsieur le duc,
> J'ose m'autoriser des bontés que vous avez daigné me faire espérer pour joindre mes prières à celles que Mme la présidente de Vergennes, ma bellesœur, a eu l'honneur de vous adresser. Héritière de feu M. de Chavigny, dont elle est la nièce, elle réclame la mémoire de ses longs services pour intéresser, par votre entremise, la munificence de Sa Majesté. L'héritage le plus précieux, le seul même réel que M. de Chavigny ait laissé à ses parents, est la réputation de plus de cinquante ans de services et les exemples de son zèle à imiter. Si une vie aussi entièrement consacrée au service de l'Etat pouvait faire un titre en faveur de ses collaborateurs (M. de Vergennes avait débuté auprès de M. de Chavigny, son oncle) (*), je prendrais la liberté, Monsieur le duc, de joindre mes prières à celles de ma belle-sœur et de vous supplier <lc vouloir bien y avoir égard.
« Je pourrais aussi avoir l'honneur de vous représenter que la survivance du gouvernement de Beaune, dont M. de Chavigny était pourvu, m'avait été promise. C'est un objet d'environ 6,000 francs de rente; mais M. de Lavcrdy, ministre d'État, ayant confondu les gouvernements dans une opération de finances, la promesse est devenue nulle.
« A mon retour de Constantinople, le roi daigna me gratifier d'une pension de 12,000 livres. C'était la récompense de près de trente ans d'un travail non interrompu et de quatorze années passées dans l'ambassade la plus pénible, la
(*) Voir notre ouvrage : Le chevalier rie Vergennes, son ambassade à ('onstantinople, t. I.
" Les volumineuses écritures » annoncées contenaient l'exposé substantiel et détaillé des événements ayant marqué l'inauguration de la Diète.
Cette Diète s'était exactement assemblée au jour fixé. Le 13 juin, au matin, les trompettes annonçaient sa réunion préparatoire, et les membres des différents ordres se rendaient aussitôt dans les locaux respectifs qui leur avaient été assignés. Ils devaient, tout d'abord, procéder à la vérification des pouvoirs et à l'élection de leurs orateurs.
Ce fut l'ordre des bourgeois qui, le premier, termina ces opérations préliminaires, au cours desquelles se produisirent les incidents les plus tumultueux. Par Tî voix contre 55, il nommait orateur le conseiller de justice (Justitiekunsler) Garl Frederik Sebalt, bourgmestre de Stockholm, « homme très dangereux », appartenant au parti Bonnets, qui avait déjà occupé les mêmes fonctions à la Diète de 1765.
Cet échec infligé, dès le début, aux Chapeaux et les dispo-
plus laborieuse et la plus sujette aux désagréments physiques et moraux. Cette pension, avant que j'aie commencé à en jouir, se trouva réduite à 8,200 francs.
« Il me suffit, Monsieur le duc, de vous exposer ma situation. Je n'y joindrai pas des sollicitations importunes, bien persuadé que, si je suis assez heureux pour servir Sa Majesté de manière à intéresser sa satisfaction et la vôtre, vous voudrez bien prendre en considération l'état de ma fortune.
« Je ne suis pas riche; j'aurais peut-être pu le devenir à Constantinople; ■nais c'est chose impossible à Stockholm. Quoique mon traitement soit très honnête pendant la Diète, je l'excède de beaucoup : ce pays-ci est d'une cherté dont rien n'approche; cependant il est nécessaire que l'ambassadeur ■le France y ait, dans tous les temps, une représentation très décente. >
Cela semblait insinuer que Louis XV devrait avoir la générosité de rendre définitive et permanente l'allocation supplémentaire et provisoire que son ambassadeur recevait seulement durant la réunion de la Diète.
Les vœux de M. de Vergennes ne tardèrent pas à être exaucés en ce qui touche sa belle-sœur, la femme de son frère aine, président au parlement de Bourgogne. Une lettre du 30 juillet suivant, du duc d'Aiguillon, l'informe « que, sur le compte qu'il a rendu au roi des longs et utiles services de M. de Chavigny dans la carrière des négociations, Sa Majesté a bien voulu transmettre sur les tètes de Mmes de Vergennes et de Bouclans, ses nièces, une portion des bienfaits dont il a joui jusqu'à sa mort . . Quant aux demandes du comte de Vergennes pour lui-même, la Diète s'étant prolongée pendant presque tout son séjour en Suède, il bénéficia, en fait, à peu près jusqu'au bout, de la somme supplémentaire affectée aux frais de représentation.