CHAPITRE V
sitions violentes de la faction contraire provoquent chez M. de Vergennes un accès d'indignation qui lui échappe.
« Cette nomination, déclare-t-il, est un triste monument de ce que peuvent la licence et le mépris des lois; jamais elles n'ont été violées avec autant d'audace et vraisemblablement d'impunité. Peu s'en est fallu que le lieu de l'assemblée ne soit devenu un théâtre d'horreurs et de carnage. Des externes (sic), qui y avaient pénétré, une populace nombreuse, excitée à la révolte, qui en gardait les avenues, menaçaient des plus tristes extrémités. »
L'ordre des paysans parut, d'abord, un peu mieux disposé à résister aux passions fâcheuses du dehors ; mais ces dispositions favorables ne durèrent que l'espace de la première journée. Dès le lendemain, eux aussi élisaient, par 8i suffrages contre 61, un orateur tout dévoué aux Bonnets, Joseph Hansson, d'Klfsborg-Iaù (en Vestrogothie). lequel avait reçu le même mandat en 1765.
Quanta l'ordre des prêtres, après avoir, pendant plusieurs jours, traîné en longueur la désignation de son orateur, il finissait par choisir le candidat du même parti, Anders Henrik Forsenius, évéque de Skara, mais à la majorité d'une seule voix. Or, b comme l'orateur — en raison de son rôle de président — n'a pas de voix, explique M. de Vergennes, il en résulte que nous avons l'égalité dans l'ordre des prêtres et qu'on peut avoir l'espérance d'y acquérir la supériorité .. .
Ces divers scrutins auraient été, pour les Chapeaux, du plus désespérant présage, si, le même jour, ceux-ci n'avaient, dans l'ordre de la noblesse, qui n'était pas composé de moins de neuf cent quatre-vingt-onze gentilshommes, enlevé brillamment et h de la manière la plus paisible et la plus légale .. l'élection du maréchal de la Diète.
Ce poste considérable revenait en quelque sorte de droit au feld-maréchal Frédéric Axel de Fersen, qui l'avait occupé déjà plusieurs fois. Ce grand seigneur était sans contredit « le citoyen le plus illustre de sa patrie » , tant à cause de ses longs services militaires et des hautes charges dont il avait
été et était encore revêtu que de la dignité du caractère. Toutefois, sa nature offrait de singuliers contrastes. Plein d'intelligence et de valeur, il avait fait preuve parfois d'une indécision et d'une faiblesse le portant à délibérer et à négocier alors qu'il fallait décider et agir; et on lui attribuait un orgueil indomptable, allant même jusqu'à le rendre jaloux de l'autorité royale.
« Je crois, dit de lui M. de Vergennes, qu'il ne manque pas de droiture et d'honnêteté ; qu'il est attaché à sa patrie et à son indépendance ; qu'il en connaît assez les vrais intérêts pour ne pas se méprendre sur les liaisons étrangères qu'il convient de préférer ; mais le soupçon d'être trop égoïste et de rapporter toutes choses à lui-même et cet intérêt propre qui le séduit l'engagent dans plus d'une illusion, dont je ne serais pas surpris qu'il soit à la fin la triste victime (1). » Chef incontesté autant qu'éloquent du parti des Chapeaux, « ayant toujours lutté, appuyé sur les lois fondamentales pour la cause de la liberté des citoyens contre les attentats du pouvoir royal tendant au despotisme (2) » , il jouissait, même auprès de ses adversaires, d'une estime et d'un prestige qui s'imposaient. S'il l'eût voulu, la position absolument hors de pair de maréchal de la Diète l'eût rendu le médiateur autorisé et écouté des deux partis. Malheureusement, soit fatigue ou dégoût, soit plutôt désir de se réserver et de ne point se com-
(1) Archives du ministère des affaires étrangères, Suède, 1771, vol. 259. — « Le comte de Fersen n'avait rien négligé pour asseoir de la façon la plus solide son influence et son crédit. Il avait su arranger les choses de manière que les sénateurs ne s'élisaient plus que dans sa famille ou parmi ses partisans. Un de ses beaux-frères, le comte Ekeblad, fut longtemps premier ministre. Deux autres de ses beaux-frères, le baron Lantinsghausen et le baron Sparre, furent l'un après l'autre gouverneurs de Stockholm. Des trois comtes de Fersen , l'un commanda longtemps la garde à cheval, les deux autres occupèrent des postes importants. Les filles et nièces de celui dont il est question s'allièrent à des familles revêtues des premières dignités. » (Caractère und anecdoten vom Schwedischen Hofe, S. 140.)
(2) Le comte de Fersen et la cour de France. Extraits des papiers du grand maréchal de Suède, comte Jean Axel de Fersen, publiés par son petit-neveu, le baron Rodolphe-Maurice de Klinckowstrom, colonel suédois, membre de la première chambre de la Diète suédoise. Le comte de Fersen objet de cet ouvrage est le fils du feld-maréchal dont il est question plus haut.