CHAPITRE PREMIER
mêmes complots entre les classes rivales, de la même basse corruption, en un mot de la même anarchie. Ainsi que de l'ancienne Rome on pouvait dire : Igitur primo pecuniœ, dein imperii cupido crevit ; ea quasi mater ies malorum omnium fuere ; namque avaritia fidem, probitatem, cœterasque artes bonas subvertit, pro his superbiam, crudelitatem, deos neghgere, omnia venalia habere edocuit (1).
Adolphe-Frédéric eut le tort d'accorder successivement sa confiance à chacun des antagonistes ; mais les Bonnets considérèrent comme éminemment suspectes et équivoques les avances à eux faites ; et, de leur côté, les Chapeaux se défièrent quand la cour parut leur revenir. Tour à tour battu en brèche par le Sénat et les États, suivant la majorité que les hasards des élections y faisaient siéger, le roi n'eut plus une faute à commettre. Malgré cela, toujours indécis et timoré, il essaya encore de louvoyer; après quoi il esquissa quelques velléités de résistance en refusant de sanctionner certaines mesures que sa conscience réprouvait.
Le Sénat passa outre; il alla même jusqu'à imposer au souverain l'humiliation de consentir sa propre déchéance en laissant ce corps, par les plus scandaleuses confusion et usurpation de pouvoirs, faire usage, en son lieu et place, du sceau royal : ce qui équivalait à supprimer les derniers droits et les prérogatives les plus essentielles de la couronne. « On serait tenté de croire, écrit un diplomate anglais contemporain, que les Suédois avaient voulu se venger sur la dignité royale de l'insulte que leur avait faite Charles XII en les menaçant de leur envoyer une de ses bottes pour les gouverner. Ils semblent, en revanche, avoir voulu réaliser eux-mêmes la menace ironique de Charles en ne laissant à leur monarque aucune espèce de puissance (2). »
(1) La soif de l'argent et du pouvoir alla croissant et devint la source de tous les maux. La cupidité étouffa la bonne foi, la probité, les bons principes ; elle y substitua l'arrogance, la dureté, l'irréligion; elle apprit à tout vendre. (Salluste, De bello jugurthino, cap. xvi.)
(2) Histoire de la dernière révolution de Suède, par Charles-François
De pareils attentats provoquèrent chez plusieurs grands seigneurs un mouvement d'indignation et de révolte qu'ils ne purent contenir. Une conspiration s'ourdit dans l'ombre afin d'affranchir la royauté d'une aussi intolérable servitude. Mais le secret est découvert au moment où le complot va être exécuté ; les chefs des conjurés, parmi lesquels le baron Horn et le comte Brahe, sont arrêtés, mis à la question, jugés, condamnés; ils subissent le dernier supplice, malgré les prières désolées du roi et de la reine, en vue de leur sauver la vie. La rivalité des puissances étrangères acheva de jeter le trouble dans les différentes classes de la société. La France, appuyant l'alliance de la Suède et du Danemark, s'ingéniait à contrecarrer les menées de la Russie, soutenue par l'Angleterre répandant l'or dans les rangs des Bonnets.
Entouré d'écueils et abreuvé de dégoûts, Adolphe-Frédéric finit par se jeter dans les bras de la France. Il était du même âge que Louis XV et, au temps de sa jeunesse, avait visité Versailles (1729). Les deux cours se lièrent par un traité de subsides ; mais cette tardive résolution ne réussit pas à délivrer le prince de cet inévitable dilemme qui s'imposera toujours aux chefs d'État hésitants et faibles en lutte avec les députés de la nation : se démettre ou se soumettre. Le roi de Suède ne sut pas même opter. D'abord, conseillé par le jeune prince royal, alors âgé de dix-huit ans, et soutenu par l'envoyé de Louis XV, le comte de Modène, il essaya, une fois encore, avec l'aide de quelques Chapeaux résolus, de briser le cercle qui l'étreignait. N'y pouvant parvenir, il signait, le 12 décembre 1768, son abdication ; mais, jusqu'au bout incapable de fermeté et d'esprit de suite, il céda de nouveau aux sollicitations et aux promesses, reprit, moins de huit jours après, son abdication, et se résigna à la soumission. Depuis lors il ne fut plus, en quelque sorte, que l'ombre d un souverain.
Sa mort, que sa parfaite santé ne pouvait faire prévoir,