CHAPITRE V
faire à son apophlhegme (qui, entre nous soit dit, m'a fort surpris). Elle verra qu'en respectant une liberté sage et bien réglée je déteste cet esprit d'anarchie qui, sous le beau nom de liberté, veut se soustraire à toute autorité, ou même tâche d'usurper le pouvoir légitime en paraissant défendre les droits du peuple.
« Rien ne m'a fait plus de plaisir, depuis longtemps, que la conduite ferme, sage et modérée du roi et l'établissement du nouveau Parlement; ce coup est décisif et va rétablir l'autorité et le bon ordre en France. La modération du roi à l'égard des princes du sang m'a surtout frappé. Elle est bien sage, elle est bien noble (1), et c'est une bonne leçon pour moi qui, avec plus d'entraves, ai aussi plus besoin de modération et de patience.
« L'intérêt que vous me marquez que le roi prend à moi est bien réciproque, et je puis vous assurer que je le mérite bien par la tendre amitié que je lui porte. Quand je me vois ici au milieu de mes rochers et que je pense qu'il n'y a pas deux mois que j'étais à sa cour, que je le voyais avec cette affabilité et cette bonté qui lui est si naturelle, je crois avoir fait un beau rêve dont un réveil désagréable m'a tiré, mais qui laisse dans mon esprit et surtout dans mon cœur un souvenir doux et agréable.
h J'ai été, depuis, chez un roi qui m'a reçu avec la plus grande distinction, mais dont l'accueil (quoique pour moi flatteur à tous les égards) n'a pas pu effacer les douces impressions que mon séjour à Versailles a laissées dans mon cœur.
« J'ai trouvé la reine mère dans un état que vous ne pou-
(1) Voici à quel acte de Louis XV le roi de Suède fait allusion. Dans la lutte du Parlement de Paris contre la royauté, les princes du sanj» avaient cru devoir prendre parti pour les parlementaires, dont cette attitude encourageait la résistance. Pour en avoir raison, « les princes et les pairs fuient convoqués à un lit de justice à Versailles, le 13 avril 1771. Les pairs y parurent, les princes s'abstinrent, excepté le comte de La Marche, à qui le roi dit : « Mon cousin, soyez le bien venu, nous n'aurons pas nos parents. » Le lendemain, les princes reçurent l'ordre de ne plus venir à la cour, et ils durent cesser d'y paraître tant qu'ils n'auraient pas fait leur soumission. " (Fayard, Aperçu, historique sur le Parlement de Paris.)
vez imaginer. Sa douleur est aussi grande que sa perte : c'est tout dire en deux mots. Nos affaires sont dans la crise; c'est jeudi que je vais faire proclamer la Diète ; dans six jours mon sort sera décidé. Jusque-là je ne puis rien prévoir. La balance paraît encore si égale que l'on ne peut porter un jugement juste des événements.
« On s'est enfin décidé pour un maréchal de la Dicte; c'est le baron Lewenhaupt, le même qui a été un de mes menins. Le comte de Fersen a totalement refusé de se mettre sur les rangs ; de l'autre côté, c'est Rudbeck. On dit pourtant qu'il a déclaré ne pas vouloir accepter le bâton de maréchal de la Diète si le comte de Fersen ne veut pas être son concurrent : c'est Montecuculli qui demande à se retirer après la mort du grand Turenne. Mais on croit pourtant qu'il se laissera faire une douce violence.
« M. de Vergennes vient d'arriver hier, et le comte de Lascy (ministre d'Espagne) avant-hier, à la satisfaction de plusieurs de nos dames et au désespoir des autres ; je vous laisse deviner le nom des masques sans les nommer.
« Mes compliments à Mmes de la Marck, d'Egmont, d'Aiguillon, de Boufflers, d'Usson, d« Brionne, de Forcalquier, et à tous ceux qui se souviennent encore du comte de Gothland. Rappelez à Mme la maréchale de Luxembourg la promesse qu'elle m'a faite, et cela le plus souvent qu'il vous sera possible.
« Adieu, mon cher comte ; j'allais, ma foi, oublier de vous charger de mes compliments pour le nouveau lieutenant général des armées du roi de France. J'espère que cette nouvelle dignité ne lui fera pas oublier un bâton de maréchal que la retraite prochaine du comte de Fersen et la maladie du général Ehrenswœrd lui prépare. Mes compliments pour M. de Breteuil et au nouveau ministre (le duc d'Aiguillon) (1). »
Cette longue lettre est tout à fait charmante, pleine d'aban-
(1) Archives du ministère (les affaires étrangères, Suède, sunnl 1769- 1774, vol. 12. ™ '