‹ Le comte de VergennesChapitre 58 sur 237 · CHAPITRE VI. III · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI. III

œuvres d'artistes différents la représentent bien telle qu'en parlent tous les contemporains qui l'ont connue.

Avec son visage allongé, ses cheveux noirs, sa taille mince et svelte, elle était jolie — c'est l'épithète inséparable de son nom — plutôt que belle, fine, élégante, d'une délicatesse exquise et d'une incomparable distinction. Horace Walpole lui trouve « une figure assez peu régulière » ; mais elle est aimable, gaie et tout à fait avenante : deliijhl fulfy pretty and civil, andgay, and conversable.

« La figure de Mme d'Egmont, écrit à son tour Mme Geoffrin, est charmante, mais son grand charme est quand elle parle ; ce qu'elle fait avec une grâce qu'on ne peut rendre ni en peinture, ni en sculpture. Elle a été peinte plusieurs fois, mais aucun portrait ne la rend bien (l). »

Si agréable qu'elle fût de sa personne, l'irrésistible attraction qu'elle exerçait provenait donc en grande partie des rares qualités de son esprit. A en juger par sa correspondance, elle alliait la vivacité des impressions, la spontanéité des reparties, l'ardeur des sentiments à la plus ambitieuse et romanesque imagination.

Il ne peut plus être contesté, depuis la publication des lettres échangées entre « elle et lui » , au cours des années 1771, 1772 et 177:5, qu'ils se soient profondément aimés malgré la différence des âges.

Un roi de vingt-cinq ans qui est à huit cents lieues, qui commence un règne dans des circonstances particulièrement difficiles, qui se trouve aux prises avec les plus graves périls, n'écrit pas incessamment des lettres de dix à vingt pages à une femme adorable auprès de laquelle il avoue avoir passé « des moments qu'il regrettera toute sa vie » ; il ne la conjure pas de lui envoyer son portrait en échange du sien ; il ne portera pas ostensiblement ses couleurs le lendemain même de son couronnement; elle, de son côté, ne restera pas à toute heure hantée, hypnotisée, pourrions-nous dire, par son

(1) Lettre du 8 janvier 1768 au roi Stanislas-Auguste.

perpétuel souvenir, s'ils ne se sont pas, tous deux, unis de cœur par une sympathie et une passion réciproques. « Le parfum de lame, a dit une femme de génie, c'est le souvenir : c'est la partie la plus délicate, la plus suave du cœur, qui s'en détache pour embrasser un autre cœur et le suivre partout (I). ,. Le seul mystère qui subsiste est de savoir de quelle manière et jusqu'à quel point cette sympathie et cette passion de Septimanie et de Gustave se sont manifestées. C'est ce que nous voudrions essayer de pénétrer.

Leurs amours ont-ils réellement été aussi réservés et platoniques que ceux de Thomassine Spinola et de Louis XII? La «jolie » comtesse se borna-t-elle à accepter la mission « tutélaire » d' « institutrice » politique du jeune roi ? S'engagea-t-elle, « avec une sérénité parfaite « , à remplir « le rôle presque maternel que lui indiquait le prince « ? Lui-même se contenta-t-il de rencontrer a un cœur ami pour le comprendre, le conseiller et l'éclairer » , c'est-à-dire « une confidente, un guide, une consolatrice...»? Peut-on, aujourd'hui, projeter quelque lumière indiscrète sur cette curieuse énigme de psychologie intime et rétrospective ? Nous le croyons, et c'est la correspondance diplomatique du comte de Vergennes qui nous en fournira le moyen.

Disons, d'abord, qu'ici tout est relatif; quand il s'agit de Gustave III et, à un degré moindre, de la comtesse d'Egmont, il faut bien se garder de raisonner d'après des vraisemblances et des probabilités tirées des mœurs de l'époque et des habitudes du milieu où tous deux se sont, à l'improviste, trouvés en présence.

Le siècle qui a précédé le notre bat son plein, et « volupté, c'est le mot du dix-huitième siècle ; c'est son secret, son charme, son âme. Il respire la volupté, il la dégage. La volupté est l'air dont il se nourrit et qui l'anime. Elle est son atmosphère et son souffle. Elle est son élément et son inspiration, sa vie et son génie (2). »

(1) George Sasd, Lettres d'un voyageur, 15 mai 1834.

(2) Edmond et Jules de Gokcodht, La femme au dix-huitième siècle.

CHAPITIIK VI

Une débauche sans voiles, sans excuses et, heureusement, sans précédent, souille le trône. La triste renommée du Parc aux cerfs est universelle, et l'élévation de la fille d'Anne Bécu, de celle qui, d'apprentie modiste, est devenue la maîtresse entretenue du Roué et qui règne à présent sous le nom de comtesse du Barry, a mis le comble au scandale.

Un tel exemple autorisait tous les écarts, toutes les libertés, toutes les défaillances. Les principes de Branthôme redevenaient à la mode. « De mesme que le soleil, disait-il, répand ses rayons sur tout le monde, tout de mesme doivent faire ces grandes et belles dames en prodiguant de leurs beautés et de leurs grâces à ceux qui en bruslent. >> Disons, à l'honneur du siècle passé, que, même parmi « ces dames et damoiselles qui paroissoienten la cour comme déesses au ciel » , il s'en trouva qui eurent le courage de protester, et par leurs paroles et, ce qui vaut beaucoup mieux, par leurs actes. Secondées par le parti Choiseul, la comtesse de Brionne, chanoinesse de Remiremont et fdle du prince de Rohan-Montauban, la marquise de Mesmes, belle-sœur du président de Lamoignon, Mme Pelletier de Beaupré, femme du président au Parlement, n'avaient pu supporter l'injure publique, presque le défi porté à tout ce qui restait d'honnête à la cour et à la ville. A la tête de ces vaillantes et de ces indignées se place résolument la comtesse d'Egmont. Toutes ses lettres en font foi. Lorsque, au mois de juin 1771, le duc d'Aiguillon sera nommé ministre des affaires étrangères, l'étiquette exigera que sa femme aille faire ses remerciements au roi, accompagnée de ses plus proches parentes. Celles-ci se trouvaient être sa belle-mère, la duchesse douairière d'xViguillon, et sa cousine germaine, la comtesse d'Egmont. Si la visite eût simplement consisté en une réception par le roi, le dauphin et la dauphine, Mme d'Egmont se fût exécutée de bonne grâce, bien qu'elle n'aimât pas Louis XV (1) ; mais le prince avait

(1) Gustave III ayant, dans une Je ses lettres, vanté la clémence et la générosité de Louis XV, la comtesse d'Egmont lui répond :

« Ah! Sire, quels ressorts puissants sont dans les mains des rois! Et com-

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exprimé le désir — qui équivalait à un ordre — que la femme du nouveau secrétaire d'État présentât également ses hommages à Mme du Barry. La comtesse d'Egmont ne put s'y résigner; elle signifia, au risque de se brouiller avec son père, qu'elle refusait, et détermina sa tante, la douairière, à en faire autant.

La fdle du maréchal de Richelieu, sous ses apparences légères et mondaines, joignait donc la volonté la plus ferme aux principes les plus arrêtés, et les influences extérieures, voire même l'autorité et les sommations du plus violent et despotique des pères, restaient impuissantes à l'en écarter.

Que son mari, absorbé le plus souvent par ses calculs stratégiques et ses occupations militaires, occupât la place de prédilection dans son cœur, nul n'a jamais songé à le supposer. Toutefois, bien qu'elle eût été de très près courtisée par le duc de Chartres, le chevalier de Jaucourt et le marquis de Noailles, et malgré les propos malveillants tenus sur son compte qui l'avaient si profondément blessée, il faut reconnaître qu'avant l'arrivée en France du roi de Suède, aucune intrigue d'amour ne peut lui être attribuée. Mme de Genlis, qui a pour elle assez peu de bienveillance, lui trouve une grâce exquise en dépit de sa mauvaise santé, mais quelque chose de maniéré dans la figure comme dans l'esprit; et elle ajoute : « Je crois qu'elle n'était que singulière et non affectée : elle était née ainsi. On pouvait lui reprocher un sentiment romanesque, et elle a fait, à ce qu'il paraît, beaucoup de grandes passions; mais ses mœurs ont toujours été pures. Les femmes ne l'aimaient pas; elles enviaient sa séduction

ment supporter que le nôtre, que celui qui a joui du bonheur céleste d'être adoré avec ivresse, qui le serait encore s'il nous avait laissé la moindre illusion, se soit plu à les détruire toutes, et voie de sang-froid un tel changement!... Et vous, Sire, l'idole de votre nation, vous qui seriez celle de la nôtre, vous parlez pour celui qui ne connut jamais un sentiment! Au nom du ciel, ne mêlez plus cet apathique tiers dans les charmantes lettres dont vous m'honorez, et croyez qu'on ne fera jamais des Français des esclaves russes, mais les plus soumis et les plus zélés sujets! Un mot, un regard suffit pour leur faire répandre jusqu'à la dernière goutte de leur sang; mais ce mot n'est pas dit. Enfin, n'en parlons plus ! » (Papiers d'Upsal.)

CHAI'ITIîK V

et ne rendaient nulle justice a sa bonté, à sa douceur; et, comme on pouvait la critiquer en mille choses, on ne l'épargnait pas dans ce qu'on pouvait blâmer. Je n'ai jamais entendu faire autant de petites moqueries qu'on en faisait sur elle; ce qui ne m'empêchait ni de la rechercher, ni de l'accueillir, ni de la trouver charmante. »

Le prince royal de Suède est à Paris le 4 février. 11 en repart le 24 mars. Il n'avait jamais vu auparavant la comtesse d'Egmont, et il ne la reverra plus après. Leur liaison se limite donc exactement en une période de quarante-sept jours, durant laquelle ils se sont rencontrés souvent, le plus souvent même qu'ils purent, mais non pas quotidiennement. Si leur affection a transgressé les bornes permises, il faut que le coup de foudre ait été r subit et irrésistible ; il faut que non seulement le charme de l'esprit ait entraîné l'une vers l'autre ces natures si différentes, venues pour se rapprocher de si loin, mais que cet entraînement ait été aussi fort cl aussi violent des deux parts.

Est-ce ainsi que se révèle à nous la jolie comtesse? Nous apparaît-elle comme la femme de trente ans sentant déjà finir l'été de sa vie, possédée par les désirs, attirée vers plus jeune qu'elle, cherchant les occasions où la satisfaction des sens double celle de l'esprit? En un mol, est-elle susceptible d'éprouver cet élan ou cette curiosité coupable qui éteint la notion du devoir et impose silence à la pudeur et au scrupule?

Rien ne nous autorise à le croire. Sans doute, elle vit à une époque où « il est une séduction contre laquelle les femmes essayent à peine une défense, une fascination qu'elles ne savent point fuir : qu'un homme à la mode paraisse, c'est à peine si on lui laissera la fatigue de se baisser pour ramasser les cœurs, tant l'amour a, dans la femme de ce temps, la bassesse de la vanité (1) !

Mme d'Egmont doit être prisée bien au-dessus de ces co-

v l) Edmond et Jules de Goscourt, La femme au dix-huitième siècle.

guettes orgueilleuses et futiles, entièrement adonnées aux intrigues amoureuses et aux pratiques recherchées de la galanterie. Elle appartenait à cette classe de romanesques et d'exaltées qui placent le plus haut possible leur idéal, qui rêvent l'amour infini et éthéré, côtoyant les abîmes pour se faire une gloire de n'y point tomber, aspirant aux cimes pour s'efforcer de les atteindre, se surexcitant à la pensée du sacrifice, manquant parfois leur but pour avoir voulu défier la nature humaine, et trébuchant au moment peut-être où elles se croient au port, ou bien triomphant même malgré elles, si le temps complice de la chute leur fait défaut, et mourant pures, mais tristes et inconsolées !...

Ajoutons que notre héroïne était de santé frêle et délicate, languissante déjà sous l'étreinte encore inaperçue de la longue et cruelle maladie qui, avant trois ans, l'aura emportée. Elle était, enfin, une de ces nobles femmes dont parlent MM. de Goncourt, qui, n'ayant plus « la candeur de la chasteté, ont conservé la pureté de l'honneur » .

Mais Gustave est jeune, amoureux et roi ! Il est venu, il a vu, il a vaincu ! Tous les princes ne sont pas César, et le pale soleil des régions boréales n'injecte pas de feu le sang de ceux qu'éclairent ses rayons. Allemand greffé de Suédois, il tenait de l'un et de l'autre : toute l'ardeur de son caractère provenait de son activité intellectuelle et de la mobilité incessante de ses pensées. » Les aventures d'amour, a-l-on dit avec vérité, avaient eu peu de place dans sa vie... La coquetterie platonique, déjà fort à la mode dans les cours du Nord, semblait chez lui un penchant décidé. » Marié à Sophie-Madeleine, fille et sœur de rois de Danemark, il la traitait, malgré sa jeunesse et sa beauté, avec une froideur surprenante, rappelant celle du Dauphin à l'égard de Marie-Antoinette au début de leur union.

Cette attitude avait choqué Mme d'Egmont elle-même. Loin d'être jalouse de la reine de Suède, elle est la première à exhorter Gustave III à un rapprochement, et, lorsqu'elle croira y avoir réussi, elle le complimentera en ces termes :

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