CHAPITRE VI
« Surtout votre nouvelle manière d'être vis-à-vis de l'heureuse princesse de Danemark m'a causé une extrême satisfaction. J'ai une idée du devoir qui vous unit à elle, qui me faisait regarder comme un grand tort le peu d'égards que vous lui marquiez. D'ailleurs, sans remplir tout ce que votre cœur peut désirer, elle est belle, vertueuse; elle est jeune, et votre femme. Une indifférence telle que celle que vous lui témoigniez, permettez-moi de vous le dire, montrait une sorte de sécheresse qui, aux personnes peu instruites, semblait tenir de la dureté, du mépris du lien le plus sacré de l'humanité, et d'une bizarrerie qui jette toujours de l'intérêt sur la personne souffrante et un blâme sur celle qui l'expose au malheur. Jugez donc du plaisir que j'ai éprouvé en apprenant votre réunion ! "
Quelle pouvait être la cause de cette inconcevable « sécheresse » , et, pour reprendre l'expression de Mme d'Egmont, de cette « bizarrerie « à la fois si peu naturelle et si contraire aux intérêts de la dynastie ? M. de Vergennes en donne une explication, lorsqu'à l'occasion d'un projet de mariage du prince Charles il écrit, en parlant du roi son frère : « Né sans ces passions physiques qui donnent du ressort et de l'énergie à l'âme, le goût seul du travail et des affaires pourrait lui en tenir lieu et combler le vide qui l'environne (1). » Quelques jours plus tard, il sera encore plus précis : « Il est heureux, dit-il, que le roi de Suède s'occupe de perpétuer sa maison. Une le peut pas lui-même; c'est une chose connue (2). »
(i) Dépèche au duc d'Aiguillon en date du 3 février 1773. — Archives du ministère des affaires étrangères, Suède, 1773, vol.
(2) Dépèche au même, du 18 février, même année. — L'événement semble avoir donné tort à la croyance commune rapportée par l'ambassadeur, puisqu'en 1778 la reine de Suède mit au inonde un tils qui succédera à Gustave III. Mais la légitimité de cet enfant a été contestée, tant était accrédité le sentiment public au sujet de 1 impuissance du roi. — Voir ce que nous disons au chapitre xix.
De son côté, Mme d'Egmont, si nous en croyons Voltaire, avait renoncé à l'espérance d'être mère. Il écrit au due de Richelieu, à la date du 8 octobre 1770, a l'occasion de la naissance d'un tils dans la famille l'ignalelli : « Ayez la bonté d'agréer mon compliment sur la paternité de M. le prince de Pignatelli, puisque je ne peux vous en faire sur la maternité de Mme la comtesse d'Egmont... »
Nous nous garderons bien d'accepter comme une preuve, en matière si délicate, la notoriété, bien que le grave diplomate qui s'en fait ici l'écho semble ne pas douter de son exactitude; un fait certain ne s'en dégage pas moins : c'est que le jeune roi n'était ni coutumier de cette fougue qui se joue des obstacles et triomphe des plus nobles résistances, ni capable de faire partager, et au besoin d'imposer, une flamme irrésistible dont il ne pouvait être embrasé.
Si cela est exact, le problème ne semble-t-il pas à peu près résolu? Ces deux êtres, de constitution débile ou incomplète, mais doués d'une âme également altérée d'idéal, puisant peut-être dans l'anomalie et le défaut d'équilibre de leur double nature une impulsion plus vive vers la poésie et le rêve, se sont sentis tout à coup tourmentés du besoin d'aimer; ils se virent et se comprirent; suivant la gracieuse expression de Lamartine, « leurs regards se nouèrent » , et leur passion resta mystique et pure. Elle fut l'Egérie dont il se proclama « le chevalier -> .
M. Geffroy pourra, dès lors, écrire avec vérité : u Gustave n'a obtenu d'elle une sorte de culte que parce qu'elle a vu en lui le héros futur de ses théories généreuses; son affection était à ce prix. Si jamais il aspirait au despotisme ou si, par quelque action contraire à l'honneur d'un prince, il ternissait le ciel idéal qu'elle avait rêvé, elle cesserait de l'aimer (1). »
Dès le lendemain du départ du roi de Suède, la corresponpondance s'engage. Le 25 mars 1771, la comtesse d'Egmont écrit une longue lettre qu'elle termine ainsi :
« ... Puisse cette lettre rappeler quelquefois à votre souvenir celle dont la plus douce occupation sera de se faire informer des détails de votre gloire et de se rappeler les jours d'un bonheur si singulier et si court que je les regarderais comme un rêve sans l'impression qu'ils ont laissée dans mon âme (2). «
Gustave répond, le 5 avril, de Wesel :
(1) Gustave III et la cour de Fiance, t. I.
(2) Les lettres échangées entre la comtesse d'Egmont et Gustave III font