CHAPITRE VI
« Plus je m'éloigne de vous, Madame la comtesse, plus mes regrets augmentent. Malheureusement, ils ne pourront finir. Quand on a eu le bonheur ou plutôt le malheur (car c'en est un en ce moment pour moi) de vous connaître, de vous voir et d'acquérir votre amitié, et cpie, tout d'un coup, on se voit séparé de vous, et cela pour jamais, il n'y a point de motif de consolation que le souvenir même de ces moments si agréables et sitôt écoulés et l'espoir d'être conservé dans votre souvenir.
h Vous m'en avez déjà donné une assurance bien constante par la charmante lettre que vous m'avez écrite et par les vers qui y étaient joints. Je ne suis pas étonné de la ruse de Mentor, car, si Calypso vous ressemblait, Télémaque avait bien raison de ne pas vouloir la quitter...
« Si je voulais faire le héros, je vous dirais que le plaisir de rendre un peuple heureux et de remplir la grande tâche qui m'est imposée suffira seul pour me consoler d'être sépare de vous!... J'aime mieux vous dire avec sincérité qu'entre les regrets sans nombre que j'ai d'être roi, Celui de perdre l'espoir de vous revoir est un des plus grands! »
Ces lignes sont d'un gentilhomme et d'un prince; elles respirent le respect de la femme, le respect de l'amour. Elles honorent également celui qui les trace et celle à laquelle elles sont destinées. Et la correspondance va se poursuivre ainsi, alerte et vive d'une part, plus sérieuse et mesurée peut-être de l'autre, mais également confiante et affectueuse des deux cotés.
La comtesse d'Egmont écrit encore :
« A Paris, ce lundi 10 juin 1771.
u Certainement Votre Majesté tient un peu des êtres aériens que la fable nous a décrits. Il ne fallait les voir qu'un moment pour les aimer toujours, et leur présence ou les marques de leurs sentiments s'annonçaient par un rêve. La pre-
partie de la collection conservée à l'Université d'Upsal et connue sous le nom de Gustavianska papper.
mière lettre que j'ai reçue de vous avait été précédée ainsi, et j'en avais plaisanté M. de Creutz. L'autre jour, à Versailles, j'en eus un à peu près très pareil. Je vous voyais arrivé à
Stockholm, au milieu des acclamations d'un peuple ivre de joie... Je le contai, le matin, à Mme de Pignatelli, et, ne me flattant point d'avoir de vos nouvelles, j'arrangeai (car mon cœur est superstitieux), j'arrangeai donc que c'était le jour de votre arrivée à Stockholm.
h Revenue à Paris, et comme j'allais sortir, je trouvai M. de Creutz sur l'escalier. Il me dit : « Avez-vous rêvé cette
« nuit? » A cette question, je crus que Mme de Pignatelli le lui avait dit, et je lui reprochais de se moquer de moi, quand il m'assura ne pas l'avoir vue (ce qui était vrai)... Alors je le tourmentai pour savoir la cause de cette question si singulière pour la circonstance... Il me remit votre lettre. Jugez de ma joie en voyant quatre pages de votre écriture! Ah! cette joie a bien augmenté en la lisant cette charmante lettre ! Elle renferme tout : bienfaisance, esprit, grandes vues, sensibilité; grâce, bonne plaisanterie; tout y est (1). »
Presque au même moment, le roi annonçait à son enthousiaste amie cette entrée dans sa capitale qu'elle cherchait à se représenter en rêve.
« Stockholm, le 11 juin 1771.
« Je suis trop intéressé à me conserver une place dans votre souvenir, Madame la comtesse, pour tarder plus longtemps à vous écrire et à vous marquer par ce peu de lignes combien j'ai été sensible à toutes les marques d'amitié que vous m'avez données pendant mon séjour à Paris et depuis mon départ.
« Je viens d'arriver ici, il y a huit jours, et je n'ai jamais senti des mouvements aussi différents et contradictoires qu'au moment où je suis entré dans ma capitale. Ma joie de me revoir dans ma patrie, le sensibilité que j'éprouvais à la vue
(1) Papiers d'Upsal.