CHAPITRE VI
de toutes les marques de tendresse que les peuples me donnaient, la douleur de retrouver une mère dans un état si différent de celui où je l'avais laissée et de la trouver seule : tout cela a fait sur mon àme une impression et m'a causé un trouble duquel j'ai bien eu de la peine à sortir.
« J'ai été sensiblement touché, mais en même temps honteux d'avoir si peu mérité toutes les marques de tendresse que le peuple m'a données le jour de mon entrée à Stockholm. La foule était si grande que, dans la crainte que quelqu'un ne fût blessé, je fis écarter les gardes qui entouraient ma voiture. Il y eut des gens qui ouvrirent la portière de mon carrosse. De vieilles femmes, des enfants de tout sexe, de tout âge, y montèrent pour me baiser les mains en me disant les choses les plus tendres. .. Enfin, ils m'ont fait prendre avec eux un bien grand engagement, si grand que je ne sais comment pouvoir le remplir. Ce spectacle me sera toujours présent devant les yeux, et je sais combien de devoirs il m'impose.
« Que j'étais heureux, mon aimable comtesse, quand, sans devoirs et sans engagement, je passais avec vous les moments que je regretterai toute ma vie ! J'étais libre alors, du moins autant qu'une àme sensible le peut et quand on est avec vous ! Et maintenant, dépendant de tout le monde et jamais de moi-même, je suis entouré
des hommes dangereux
Et du pénible emploi de rendre un peuple heureux.
(PlRON.)
" Mais il est temps d'abandonner le pays que j'habite pour me transporter un moment près de vous. Vous êtes, sans doute, occupée de la jeune princesse qui vient d'arriver (I). Je vous avoue que je suis fort intéressé de la connaître. Quelqu'un qui peut régner sur vous ne peut que m'étre intéressant, et celle qui est destinée à faire le bonheur du comte de Provence ne peut m'étre indifférente. Je souhaite qu'elle
(1) Marie-Sophie-Louise de Savoie, que le comte de Provence, plus tard Louis XVIII, venait d'épouser, le 9 mai 1771.
soit aussi aimable qu'il le mérite et que sa douceur et son esprit répondent à sa beauté.
« Je ne puis m'empêcher de plaindre le sort des princes d'être obligés de s'unir à des personnes qu'ils ne connaissent point et dont le caractère est souvent incompatible avec le leur. S'ils entendaient bien leurs intérêts, ils se mettraient au-dessus des préjugés et préféreraient l'esprit, le cœur et les] agréments à ces vanités que l'orgueil a substituées à la place du vrai mérite. Pour moi, si cette mode s'introduisait, je sais bien qui je choisirais, et je ne crains point qu'on m'accusât d'un mauvais choix.
" Mes compliments à Mme de Brionne et à M. le comte de Fuentès. Mon écuyer, qui entre dans ce moment, me charge de millions de compliments. M. de Lascy vient d'arriver. Des étiquettes à régler m'ont empêché de le voir encore. On dit qu'il a dîné chez vous : vous devez juger de mon impatience de le voir.
« C'est jeudi que la Diète commence. Dites pour moi un Ave et recommandez-moi à la sainte Vierge pour que je ne fasse pas le saut périlleux. Je voudrais que votre baron fût ici ; il verrait le beau chef-d'œuvre qu'il admire tant (1). »
Il y a encore bien de l'accent et de la grâce dans ces pages d'une galanterie discrète et pleine de tact, sous laquelle, cependant, se révèle une émotion sincère et touchante. On y sent comme un souffle d'amour, confié à la brise du Nord pour être déposé aux pieds de « l'aimable comtesse » , dont le « prince charmant » , oubliant qu'il est marié lui-même, souhaiterait faire la reine de ses rêves, et par l'intercession de laquelle, tout luthérien qu'il soit, il se recommande à la Vierge !
Ce que Gustave dit du mariage des princes et du choix de celle qu'il eût voulu associer à la couronne a profondément ému la comtesse d'Egmont. Croit-il donc qu'il n'y ait que
(1) Archives du ministère des affaires étrangères, Suède, supp., 1769- 1774, vol. 12.