CHAPITRE VII
« Il faut, écrit l'ambassadeur, que ce discours soit de la plus grande force dans l'idiome suédois. Pendant tout le temps que le roi a été à le prononcer, j'ai vu la plus vive et la plus tendre émotion régner dans toute l'assemblée. Aussi n'est-il pas possible de s'énoncer avec plus de grâce , de noblesse et de majesté que l'a fait Sa Majesté Suédoise. »
Ce prince possédait, en effet, un remarquable talent de parole. Improvisateur d'une rare facilité, il charmait et s'imposait tour à tour. Si la forme, suivant les exigences de l'époque, manquait de simplicité, les pensées étaient élevées, les sentiments généreux. Souvent Gustave III aura recours à ce précieux et légitime instrument de prestige, et il lui devra, dans la suite, une part notable de son ascendant et de ses succès. Son éloquence sera même peut-être la cause déterminante de ses actes les plus hardis ; car, ainsi que le fait remarquer un judicieux critique, «l'éloquence, qui, sans être précisément un défaut, est un des plus grands dangers qu'un homme puisse porter en soi, a des suites graves chez les entêtés (I) ». Et le fils d'Adolphe-Frédéric, par contraste avec son père, savait ce qu'il voulait avec opiniâtreté et constance.
Après les réponses au discours du trône du maréchal de la Diète, au nom de la noblesse, et de chacun des autres orateurs pour son ordre, la séance d'ouverture est levée. L'ambassadeur de France en emportait la meilleure impression, et, cependant, dès cette heure allait commencer, entre le souverain et les États, cette lutte, d'abord sourde, puis aiguè jusqu'à la violence, qui devait presque infailliblement amener une révolution.
On ne conçoit guère comment la crise dissolvante en laquelle se débattait alors la nation pouvait être différemment dénouée : le désordre inouï régnant de tous côtés devait nécessairement provoquer une réaction. Mme de Staël a dit de la France : « La liberté y est ancienne, c'est le des-
(1) M. Emile Faccet, Article sur Lamennais. Revue des Deux Mondes du 1" avril 1897.
potisme qui est nouveau. » Cette appréciation semble bien autrement juste de la Suède, dont, à quelques années de là, celle qui la formulait devenait ambassadrice. Les descendants des Goths et des Vandales avaient conservé de leur rude origine un culte passionné et jaloux pour l'indépendance ; mais l'événement avait prouvé que l'état de leurs moeurs, trop accessible à l'entraînement des instincts et des intérêts, ne leur avait procuré, au lieu de la liberté, que la licence, la corruption et l'anarchie. Or, si les princes vraiment dignes de ce nom ont raison « de mettre leur plus grande gloire à être les premiers citoyens d'un pays libre » , qui oserait les blâmer d'être humiliés de régner sur un peuple dont la liberté la plus claire consiste à vendre sa conscience et ses suffrages au premier étranger en offrant le plus haut prix? Sous prétexte de défendre les droits populaires, les Bonnets, avec un aveuglement aussi antipatriotique qu'impolitique, allaient répondre aux conseils d'apaisement et de concorde de Gustave III par les plus inopportunes déclarations et les revendications les plus insidieuses. Les bourgeois et les paysans surtout témoignaient de dispositions réfractaires à toute conciliation. Un Mémoire rédigé par la bourgeoisie de Stockholm, à la date du 13 juillet 1771, nous montre ces deux ordres prenant avec affectation le titre de « classes nourrissantes du royaume » ; ce qui laissait assez comprendre que les autres classes étaient « nourries » et entretenues par eux.
Alors qu'en France les idées de constitution et d'affranchissement ne prirent que vingt années plus tard un irrésistible essor, nous voyons la bourgeoisie de Stockholm constater, non sans orgueil, « qu'il y a déjà un demi-siècle que les habitants de la Suède eurent la satisfaction d'éprouver l'heureux changement de la constitution qui substitua à la souveraineté une liberté légale » .
Et le Mémoire des bourgeois contient cette déclaration des droits de l'homme où l'on retrouve comme l'écho du Contrai social :