CHAPITRE VII
un coussin de velours, l'autre l'étendard royal couvert d'un crêpe.
A quatre heures de l'après-midi, les ordres de la noblesse, des prêtres, des bourgeois et des paysans, viennent occuper dans l'église les bancs qui leur sont réservés; chacun d'eux délègue une députation, conduite parle maréchal de la Diète et les orateurs, pour aller chercher au château le roi et la famille royale. Aussitôt le cortège se forme de la sorte :
En tête, le grand maréchal de la maison du roi, comte Bielke, ayant son bâton de commandement cravaté de noir; après lui, le Sénat, les princes Charles et Frédéric ; puis le roi, revêtu du long manteau de deuil, sur lequel ressortaient les colliers d'or des ordres suédois, la tête couverte d'un chapeau détroussé, entouré d'un crêpe. La compagnie des trabans escortait le roi. Un second maréchal de la cour, avec les pages et la maison de la reine, venait ensuite, précédant cette princesse, que soutenaient deux sénateurs et suivaient quatre de ses demoiselles d'honneur.
Le service divin fut célébré selon le rite luthérien. Lorsqu'il fut achevé, Gustave III s'avança vers le catafalque pour prononcer l'oraison funèbre du défunt. Par un louable sentiment de piété filiale, il l'avait composée lui-même, « à la manière des anciens» . Mais, son émotion l'empêchant de parler, ce fut l'évéque de Linkôping qui en donna lecture (I). Enfin, les prières des morts furent récitées et des psaumes chantés avec accompagnement de musique.
La cérémonie terminée, on descendit le corps d'Adolphe- Frédéric dans la crypte de l'église pour y reposer à jamais auprès des rois ses prédécesseurs. En arrivant au caveau sépulcral, le roi et ses frères ne purent résister à leur douleur : tous trois se trouvèrent mal.
A peine remis de la douleur profonde que lui avait causée cette pénible solennité, le roi de Suède dut aviser à la conduite à tenir en présence des tendances de plus en plus accu-
(1) On en trouvera la traduction à l' Appendice.
sées des États. Il n'y avait pas à temporiser, car de l'attitude du prince, au début de son règne, dépendaientles événements ultérieurs.
L'espoir, dont s'étaient flattés quelques hauts personnages, plus dévoués que perspicaces, de voir une majorité se grouper autour du trône, s'évanouissait chaque jour davantage ; il n'était plus douteux, malheureusement, que les nouveaux députés ne voulussent, à l'exemple des Diètes antérieures, imposer leur volonté à la couronne. Un incident caractéristique venait d'en fournir la preuve.
La veille même des obsèques d'Adolphe -Frédéric, les États, s'étant assemblés pour recevoir, de la part du roi, l'invitation d'y assister, avaient profité de leur réunion, sans nul égard à la tristesse de la circonstance, pour voter, à l'unanimité des quatre ordres, une résolution tendant à prier Gustave III de permettre à deux des sénateurs démissionnaires en 1769 comme opposés à la couronne, le comte Horn et le baron Lagerbielke , de reprendre leurs sièges demeurés toujours vacants.
Sans doute, dans les pourparlers en vue de rencontrer un terrain d'entente entre les États et le roi, celui-ci, mû par le plus louable esprit de conciliation, avait laissé entendre que, si la Diète se montrait moins opposée à la couronne, il était tout disposé à oublier le passé et à rappeler les deux plus anciens sénateurs jadis dissidents. Cette promesse conditionnelle n'impliquait nullement que le prince pût consentir à ce que ce rappel lui fût imposé, surtout en vertu d'un vote spécial et explicite précédé de motifs dans lesquels il était déclaré « que, des circonstances intéressantes ayant répandu un nouveau jour sur l'expulsion des sénateurs démis, les États avaient trouvé bon de leur rendre leur confiance » .
C'était mal connaître le successeur d'Adolphe-Frédéric que de le supposer capable d'accepter une pareille injonction, contenant un blâme indirect, à peine déguisé, à la conduite tenue, deux ans auparavant, par ce dernier prince.
Gustave III saisit, tout au contraire, l'occasion de bien
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faire comprendre que, « s'il avait hérité de la bonté de son père, il n'en possédait ni le caractère incertain ni la faiblesse » . En conséquence, dès que, dans la séance du Sénat, connaissance lui eût été donnée de la résolution des Etats, le roi prévint les sénateurs qu'il les dispensait de lui exprimer leur avis sur un tel objet, ne voulant pas les engager dans une contestation avec la Diète. Au surplus, ajouta-t-d, il était fermement résolu, « au risque de tout ce qui pourrait survenir », à ne point signer les lettres de rappel desdits sénateurs, jusqu'à ce que les Etats eussent modifié une résolution si contraire à la pensée de rapprochement qu'on lui avait manifestée en vue d'éteindre " le schisme de discorde qui ruinait le pays » . Il alla même jusqu'à affirmer nettement qu'il préférait « renoncer à la couronne que de souscrire à une violation aussi manifeste de la foi qu'on lui avait donnée » .
Puis le roi de Suède, ayant mandé les orateurs des ordres, leur renouvela, avec autant de dignité que d'assurance, ses déclarations. « De même, dit-il en terminant, qu'il ne pouvait d'aucun de ses sujets exiger le sacrifice de son honneur, de même, se croyant de condition égale à eux, il ne pouvait faire le sacrifice du sien, intéressé à ne pas souffrir qu'on offensât la mémoire de son père. » Après quoi, afin de ( leur laisser quelque temps pour la réflexion, il partit incontinent pour son château d'Ekolsund.
Gomme il fallait s'y attendre, cet acte si prompt et si formel provoqua une fermentation générale. Les uns en vantèrent l'opportunité et l'énergie, les autres le jugèrent aussi prématuré qu'imprudent. Les Bonnets en furent au dernier point irrités ; ils ne dissimulaient pas que « tout était à craindre de l'ambition d'un jeune prince paraissant vouloir s'élever au-dessus des lois fondamentales, en suspendant ou contrariant l'effet des délibérations des États » .
M. de Vergennes n'était pas sans appréhension sur l'issue d'un aussi grave conflit. Qui cédera ? le roi ou les États ? Il trouvait le souverain « prodigieusement engagé pour pouvoir reculer sans compromettre sa dignité » , et, d'autre part, il
redoutait un coup de tête « dont je crois, disait-il, que ce jeune prince est très capable » .
Dès son retour d'Ekolsund, Gustave III, dans une conversation secrète, allait lui fournir l'occasion de tâcher de pénétrer ses intentions. Voici ce qu'à la date du 9 août l'ambassadeur rapporte de ce curieux entretien :
« ...J'ai passé avant-hier plus d'une heure seul avec le roi. Il m'avait donné rendez-vous dans un jardin hors de la ville. Il s y était rendu sans suite, et moi de même.
« Je ne puis assez me louer de la confiance que ce prince veut bien me marquer, même sur des objets qui n'intéressent que le secret de sa famille. Je ne puis assez admirer la sagesse, la solidité de son raisonnement et la force de son âme. Il m'a parlé fort à cœur ouvert de sa position; il ne s'en dissimule pas les difficultés, même les inconvénients; mais il oppose à cette prévoyance les avantages qui peuvent lui revenir d'une conduite modérée, ferme et soutenue. C'est celle qu'il est bien déterminé à tenir au risque de tout ce qui pourra arriver.
» Il n'est pas, m'a-t-il dit, encore assez amolli par les dou- « ceurs du trône pour y être fort attaché. »
" C'est aussi le langage qu'il a tenu à quelques-uns des chefs des Bonnets, qui voulaient peut-être l'intimider en lui représentant le danger qu'il y aurait à mécontenter et à indisposer les États.
« Je voudrais bien savoir, ajouta-t-il, qui oserait prendre » la place que je quitterais. Ce ne sont sûrement pas mes a frères. Je connais leur façon de penser et leurs sentiments » pour moi. "
M. de Vergennes fait suivre ce récit d'une observation qui n'était guère de nature à le compromettre :
« Dans la disposition où j'ai trouvé ce prince, il était peu nécessaire que je cherchasse à l'encourager, mais je n'ai pas cru devoir l'affaiblir. J'ai tenu le juste milieu, en dirigeant mes réflexions de manière à le mettre en garde contre des mesures trop précipitées. Il serait certainement dangereux