CHAPITRE VII
de brusquer les choses ; mais, en se tenant en panne, on se trouve prêt à saisir le vent. C'est dans cette position que je me tiens moi-même, pour profiter des occasions, s'il s'en présente (1). »
a Garder le juste milieu, ne pas brusquer les choses, se tenir en panne pour être prêt à saisir le vent, c'est-à-dire pour profiter de l'occasion » , nous reconnaissons bien, à cette attitude expectante, pondérée et commode autant que passive, l'ancien ambassadeur de France à Constantinople, qui, à l'école des profonds politiques de l'Orient, avait appris à estimer à sa valeur le prix de la temporisation ( et de la patience. Aux écrivains qui affirment que le comte de Vergennes a employé son activité, son crédit et ses efforts à pousser le roi de Suède à des partis extrêmes, en vue de s'affranchir des obstacles apportés à son pouvoir par les États, la réalité, telle qu'elle résulte des instructions et des dépêches, répond qu'il n'en a rien été, du moins au début des événements.
Tout en se maintenant dans une sage et attentive réserve, le représentant de Louis XV n'en cherchait pas moins à s'orienter au milieu des intrigues et des menées qui se croisaient en tous sens autour de lui. Il ne pouvait se dissimuler " la supériorité » dont disposait le parti des Bonnets et dans le Comité secret et dans la Diète. Cette supériorité mettait les adversaires de la couronne à même d'effectuer u tout ce qu'ils trouveraient bon d'entreprendre » . Le Sénat, qui détenait avec le roi le gouvernement, lui paraissait fort menacé, et, sur ce point, il était loin de partager la sécurité de Gustave III, qui n'estimaitpas que les députés oseraient aller jusqu'à porter atteinte au premier corps de l'Etat.
Dans ces conditions, le parti le plus sage semblait être, pour le roi, de tâcher de limiter au strict temps légal (trois mois) la durée de la Diète, d'autant plus que celle-ci n'avait été convoquée qu'extraordinairement, dans l'unique but d'assister aux obsèques du feu roi et au couronnement de son suc-
(1) Archives du ministère des affaires étrangères, Suède, 1771, vol. 260.
cesseur. Or, les obsèques étaient déjà célébrées, et le jour de la cérémonie du couronnement devait être prochainement fixé. Toutefois, il était assez mal aisé d'empêcher les États de prolonger leur réunion; car en eux résidait, en fin de compte, « la suprême puissance » . Le roi n'était plus, depuis longtemps, que l'exécuteur de leurs volontés pour tout ce qui ne se trouvait pas expressément compris dans la prérogative royale, et la prérogative royale ne pouvait pas s'immiscer dans la prolongation ou la clôture des travaux de la Diète. Intervenir à cet égard eût été, pour le souverain, « empiéter sur la constitution ». M. de Vergennes s'en explique nettement. « Séparer la Diète d'autorité et seulement dans l'intérêt de quelques personnes, ce serait, de la part du roi, afficher une envie de dominer qui compromettrait sa sûreté, qui lui aliénerait la majeure partie des esprits, et peut-être l'exposerait à une guerre civile d'autant plus désagréable que la partie pourrait n'être pas égale. »
L'heure eût été, du reste, mal choisie pour surexciter, par des actes d'autorité équivalant à des provocations, le sentiment populaire manifestant de plus en plus « son enthousiasme pour la liberté » .
Déjà même il ne s'agissait plus seulement de liberté; les ordres inférieurs parlaient maintenant d'égalité. "Ils attestent une indépendance, écrit avec une sorte de dédain l'ambassadeur, qui peut faire soupçonner des vues bien opposées et peut-être même préjudiciables à la noblesse. On prétend que, dans leurs discours publics ou privés, ces gens-là ne respirent que la démocratie, et que l'intelligence qui existe entre eux est d'en faire, s'ils peuvent, l'âme du gouvernement de la Suède. Le code des privilèges, que les bourgeois ont rendu public et qu'ils réclament pour les paysans comme pour eux sous le nom de classes nourricières, annonce assez qu'ils prétendent l'égalité avec la noblesse et, par conséquent, qu'ils veulent la soumettre et l'avilir (I). »
(1) Dépêche du 15 août 1771 au duc d'Aiguillon. — Archives du ministère des affaires étrangères, Suède, 1771, vol. 260.
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