CHAPITRE VII
La Suède, on le voit, est en avance de près d'un quart de siècle sur la France. La poussée d'en bas est bien identique ; elle procède des mêmes mobiles et des mêmes besoins; elle est le résultat du pareil travail des esprits ; elle usera aussi de procédés et d'armes analogues; toutefois, pour avoir été plus longtemps contenue et relardée, chez nous l'explosion n'en sera que plus violente et plus terrible.
Pour l'instant, M. de Vcrgcnnes se borne à constater la fermentation des classes formant le tiers état suédois. Le danger lui apparaît d'autant plus redoutable que les ordres menacés, spécialement celui de la noblesse, loin de se pénétrer de la gravité de la situation, n'opposent, au mouvement dirigé contre eux, que découragement ou inertie, quand leurs membres, par le plus incompréhensible vertige dont la Suède n'est pas la seule à fournir l'exemple, ne commettent pas l'insigne imprudence de s'y associer! M. de Vergennes s'en indigne et s'en afflige.
u Vraisemblablement, fait-il remarquer, ce serait un événement de rappeler la noblesse à ce qu'elle se doit à ellemême et à sa patrie. Quelque affaiblie qu'elle soit par l'esprit de corruption qui la domine, je ne puis me persuader qu'elle porte l'insensibilité jusqu'à se prêter à subir tranquillement le joug que la roture voudrait lui imposer, et qu'elle préfère obéir à une foule de tyrans obscurs plutôt que de servir un maître fait pour la commander et pour être l'objet de l'attachement et de l'amour de ses sujets. »
Par suite d'une inconséquence de principes qu'aujourd'hui nous voyons se reproduire en France, les radicaux suédois d'alors, qui n'étaient autres que les Bonnets, bien qu'exaltant jusqu'au fanatisme le mot de liberté, revendiquant avec tant de fracas l'égalité, rêvant de fonderie règne de la démocratie et d'en faire 1' » âme du gouvernement » , acceptaient avec transport d'être soutenus, protégés, même dirigés parla souveraine la plus absolue et la plus despotique qui fût jamais, irréconciliable ennemie, chez elle, de toute liberté, de toute égalité, de toute démocratie : Catherine II Et le sort
du parti était à ce point lié à la Russie, qu'une simple maladie du grand-duc Paul, fils de cette princesse, suffisaità répandre la stupeur dans les rangs des Bonnets.
« Si les avis de Pétersbourg, déclare M. de Vergennes, ne sont pas des bruits vagues, la mort du grand-duc serait un coup assommant pour le parti des Bonnets et pourrait être un événement aussi favorable pour la Suède qu'il serait vraisemblablement fatal à l'impératrice Catherine II ; caria haine contre sa personne et son gouvernement est, dit-on, dans tout l'empire, au plus haut degré. »
A ce moment, du moins, la tzarine n'avait pas encore réussi, par ses hauts faits et son génie, à subjuguer l'Europe et à désarmer la légitime sévérité de son jugement. Les cours et les chancelleries la supposaient capable de tout, même du crime le plus épouvantable et le plus contraire à la nature. Il faut lire, pour n'en pas douter, le passage suivant de la dépêche adressée au duc d'Aiguillon par l'ambassadeur de France :
« Stockholm, 15 août 1771.
« On a ici des nouvelles de Russie assez fraîches qui donnent peu d'espérance que le grand-duc relève de la maladie dont il est attaqué et qui doivent faire présumer qu'elle n'est pas naturelle. On incline d'autant plus à le croire que M. le sénateur baron de Scheffer m'a confié, sous la condition du secret inviolable que je ne dois révéler qu'à vous seul, Monsieur le duc, qu'il y a déjà près de deux ans que la reine douairière de Suède est prévenue par le roi de Prusse, son frère, des mauvaises dispositions de l'impératrice de Russie pour le grand-duc son fils. Il doit lui avoir marqué que cette princesse ayant les plus fortes raisons de se défier du caractère de son fils, son parti était pris de ne pas lui laisser atteindre le terme de sa majorité, et que son dessein était de lui substituer le prince Charles de Suède et de l'appeler à la succession de l'empire de Russie.
« Le prince Henri de Prusse, dans le séjour qu'il fit ici