‹ Le comte de VergennesChapitre 72 sur 237 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Tannée dernière, a confirmé les mêmes notions et certifié les mêmes dispositions. Très heureusement la reine douairière n'a pas saisi cette espérance avec sa vivacité ordinaire. Le sénateur baron de Scheffer est le seul à qui elle s'en soit ouverte, et celui-là n'a pas eu de peine à lui faire comprendre que rien ne serait plus imprudent et plus dangereux que de confier à une princesse du caractère de Catherine II un prince dont la vie serait dans un danger continuel, puisque le moindre soupçon suffirait pour en faire trancher le fil. La succession n'est pas encore assez bien assurée en Suède pour qu'on puisse et qu'on doive se prêter à aucune vue qui pourrait contribuer à la rendre incertaine. Le sénateur baron de Scheffer doute que le roi son maître soit dans le secret; mais il est très assuré que le prince Charles n'en a aucune connaissance (1). »

C'est tout; après avoir relaté en termes aussi mesurés et aussi paisibles cette effroyable révélation, l'auteur de la dépêche n'ajoute ni commentaire, ni jugement d'aucune sorte; il se contente de passer à un autre sujet d'affaire. Et remarquez qu'il tient pour véridique et possible la communication mystérieuse qui lui a été faite. Il lui était, au reste, difficile de n'y point ajouter foi, en raison de sa source. Catherine II était parente rapprochée du feu roi de Suède par son mari Pierre III, lui aussi duc de Holstein-Gottorp; de plus, son mariage avec ce prince avait été combiné et réalisé par les soins du roi de Prusse. Il semlile que l'ambassadeur de France ne soit nullement étonné qu'après avoir trempé dans l'assassinat de l'empereur son époux pour usurper son trône, Catherine ait, pour le conserver, résolu de supprimer, à une échéance encore lointaine, mais fixée d'avance, son jeune fils alors âgé de dix-sept ans! Caprice de souveraine, affaire de famille ou nécessité de la raison d'Etat : un tel forfait seraitil, dès lors, à ses yeux, excusable, du moment surtout que le secret inviolable en devait être gardé, au risque d'en lais-

(1) Archives du ministère des affaires étrangères, Suède, 1771, vol. 260.

ser — par la lâche complicité du silence — perpétrer l'exécution (1) ?

Bien plus, il n'apparaît pas qu'il juge défendu et immoral d'en recueillir les avantages et les fruits et de « saisir l'espérance » , qui pourrait en résulter, de voir le propre frère du roi de Suède placé sur les marches du trône de Russie. Gomment un homme d'un esprit aussi droit et aussi élevé que le comte de Vergennes a-t-il pu tracer de pareilles lignes, sans qu'une émotion, si légère qu'elle fût, ait agité sa main en faisant battre son cœur?...

Je sais bien qu'on a dit : « Les diplomates ne s'indignent jamais, ils prennent des notes. » Nous aimons à penser que l'auteur de cette réflexion, plus pratique que délicate, ne se plaçait pas en face de la mort réfléchie, calculée, préméditée de longue main, donnée par une impératrice à l'héritier de sa couronne, par une mère à son fils, dans le seul but d'asseoir d'une façon inébranlable, sur ce jeune cadavre, son despotisme maculé de sang.

Disons, à la gloire de Gustave III et de son frère Charles, qu'on n'avait pas osé leur confier la redoutable confidence, prévoyant, à juste titre, que leur conscience généreuse et loyale n'aurait pas consenti à se charger d'un tel secret.

A la cour de France, — on est heureux de le constater, — la

(1) Ruluière, dans l'Histoire, ou Anecdotes sur la révolution de Jiussie en 1762, désignait Catherine II comme ayant été l'instigatrice de l'assassinat de son époux. Un chirurgien français nommé Poissonnier accusait la même princesse d'avoir fait empoisonner l'impératrice Elisabeth et d'avoir également provoqué la mort d'un tout jeune tils du tzarevitch Alexis. Mais, pour beaucoup, du moment qu'il s'agissait de la « Semiiamis du Nord » , cela ne tirait pas à conséquence. Voltaire écrit à ce propos à Mme du Deffant :

« Je suis son chevalier envers et contre tous. Je sais bien qu'on lui reproche quelques bagatelles au sujet de son mari; mais ce sont des affaires de famille dont je ne me mêle pas, et d'ailleurs, il n'est pas mal qu'on ait une faute à réparer; cela engage à faire de grands efforts pour forcer le public à l'estime et à l'admiration, et, assurément, son vilain mari n'aurait fait aucune des grandes choses que ma Catherine fait tous les jours. »

M. de Vergennes était loin de partager le scepticisme du philosophe de Ferney ; il n'est pas moins curieux de le voir, comme lui, ne manifester aucune indignation en face des forfaits dont on ne doutait pas que la tzarine fût capable.

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