CHAPITRE VIII
« Cette position et l'état fâcheux des finances du roi le forcent à cesser les secours qu'il a si généreusement donnés au roi de Suède depuis six mois, contre l'avis de tout son conseil, moi excepté. On lui a fait sentir qu'il ne convenait pas, dans le moment où il était obligé d'établir de nouveaux impôts sur ses sujets, de suspendre le payement des dettes les plus sacrées et de retrancher ses bienfaits, de faire passer en Suède des fonds aussi considérables dont l'emploi, par l'événement, était aussi inutile pour sa gloire personnelle que pour le bien de son État. Ma dépèche vous instruira de la décision qu'il a prise en conséquence, à laquelle il ne m'a plus été possible de continuer à m'opposer seul, quelque affecté que je sois des suites qu'elle pourra avoir pour le roi de Suède, pour lequel vous connaissez mon respect, mon admiration et mon dévouement.
« Ces sentiments sont trop bien gravés dans mon cœur pour pouvoir jamais s'en effacer, mais ils doivent cédera mon devoir, et je ne puis disconvenir que le parti que le roi prend est devenu forcé et indispensable par les circonstances où nous nous trouvons et la tournure inavouable que prennent les affaires de Suède.
« Cependant, si vous envisagiez quelque espérance de faire terminer la Diète en faisant un nouvel effort et répandant quelques sommes dans cette assemblée corrompue, je suis persuadé que le roi s'y prêterait par amitié pour le roi de Suède, auquel je vois avec plaisir qu'il est tendrement attaché. Mais je n'oserai plus lui proposer d'accorder des secours indéfinis après le 1" janvier, encore moins de prendre à son compte les 550,000 livres de lettres de change tirées par le roi de Suède sur Hornica et Tourton, qui viennent d'être acquittées...
« Je sens combien vous serez affecté de cette détermination, et je partage sincèrement la peine qu'elle va vous causer; mais vous êtes trop éclairé pour n'en pas reconnaître la nécessité, et je suis bien persuadé que le roi de Suède est trop juste pour ne la pas approuver.
« Au reste, Monsieur, on ne peut être plus satisfait que le roi l'est de la conduite que vous tenez dans une position aussi critique, et Sa Majesté m'a chargé expressément de vous le témoigner de sa part.
« Vous connaissez, Monsieur, l'attachement inviolable avec lequel, etc. (1). »
Il faut s'arrêter sur cette dépêche, qui est capitale.
Nul doute que Louis XV, et surtout son conseil, ne commençassent à se lasser des affaires de Suède. L'unanimité des membres de ce conseil, à l'exception du duc d'Aiguillon, qui avait noué avec le jeune roi, lors de son séjour en France, chez sa mère, dans les petits cabinets de Mme du Bany et ailleurs, des relations personnelles, ne cachait pas, et cela depuis longtemps, qu'elle trouvait bien onéreuse et tout à fait stérile l'amitié si chèrement achetée de son allié du Nord.
La convention des subsides intervenue entre les deux cours semblait, à beaucoup de bons esprits, un véritable marché de dupes, exigeant, sans aucun retour, la sortie incessante de sommes énormes que la pénurie, hautement avérée, du Trésor ne permettait plus.
D'autre part, le duc d'Aiguillon ne faisait que se montrer conséquent avec lui-même en regrettant que le roi de Suède parût avoir abandonné le projet de mettre fin, « par un coup de force » , à la réunion de la Diète. Comme gouverneur de la Bretagne, il n'avait pas reculé devant les actes violents, et le récent «. coup de force » de Maupeou lui avait valu le département des affaires étrangères.
Toutefois, nous avons peine à croire que Louis XV, son conseil et son ministre aient jamais eu sérieusement l'intention de supprimer à si brève échéance les secours qu'ils savaient absolument indispensables à Gustave III. Aussi l'annonce si bruyante de cette suppression ne nous semble-t-elle être
(1) Archives du ministère des affaires étrangères, Suède, 1771, vol. 260.
CIIAPITI1K VIII.
qu'un habile procédé, imaginé par le duc d'Aiguillon en vue de jeter le désarroi et l'affolement clans les rangs de tous ceux qui profitaient de l'argent de la France, et aussi de pousser à bout le jeune prince et de le déterminer de la sorte à " quelque coup de vigueur » . Nous verrons si nous nous trompons.
Pendant qu'on prenait à Versailles ces résolutions, Gustave III essayait de trouver un moyen de s'échapper du cercle, de plus en plus étroit, dans lecpiel on s'efforçait de vouloir l'enfermer. Il y était puissamment encouragé par son Égérie. Il semble, en effet, que la comtesse d'Egmont se soit considérée comme une nouvelle Jeanne d'Arc, envoyée par la Providence auprès d'un jeune et noble prince pour l'entrainer, pour le guider à la conquête de sa couronne.
Quand elle aborde ce redoutable sujet, aussitôt le ton de sa correspondance devient grave, presque inspiré. Elle avait adressé au roi de Suède, de son château de Braisnes, le 1 er septembre, une lettre de quinze pages où elle formule, avec autant d'élévation que de conviction et d'éloquence, un vrai programme de gouvernement à la Montesquieu.
« Vous régnez ; et, chaque jour donnant de nouvelles forces à mon sentiment par les preuves touchantes que je reçois du votre, ce qui n'était qu'une discussion, qui nous était étrangère, est devenu l'intérêt le plus vif et le plus rapproché . .
" Le premier objet de mes voeux, Sire, est que vous puissiez détruire l'horrible corruption qui préside à vos Diètes. Car, où règne l'intérêt, la vertu ne peut exister. Pour parvenir à cet important objet, il faudrait que votre royaume fût indépendant de toute autre puissance, et cpie les sentiments d'honneur devinssent les seuls ressorts de votre gouvernement.
« L'augmentation de votre pouvoir est, sans doute, le premier pas dans ces heureux changements. Mais ne souffrez jamais qu'ils puissent ouvrir le chemin au pouvoir arbitraire, et mettez toutes les formes qui pourront rendre impossible à vos successeurs de l'établir. Que votre règne devienne
l'époque d'un gouvernement libre et indépendant et ne soit pas la source d'une autorité absolue : voilà ce que vous ne sauriez trop peser au sanctuaire de la vertu, vous dépouillant de tout intérêt personnel et de toutes les préventions qu'ont pu vous donner les malbeurs qu'une liberté mal entendue a fait éprouver à votre royaume. Une monarchie limitée par des lois me paraît le plus heureux des gouvernements. Les républiques aristocratiques s'éloignent vite de la justice et de la bberté, et les républiques démocratiques ne sauraient convenir aux États considérables. D'ailleurs, ne sait-on pas que la tyrannie des aristocraties finit par s'y introduire, plus dangereuse et plus cruelle ?
« Je pense donc que vous ferez le bonheur des Suédois en étendant votre autorité; mais, je le répète, si vous n'y mettez des bornes qu'il soit impossible à vos successeurs de franchir et qui ne rendent vos peuples indépendants de l'imbécillité d'un roi, des fantaisies d'une maîtresse etde l'ambition d'un ministre, vos succès deviendront le premier principe de ces abus, et vous en répondrez aux yeux de la postérité (1). » Comme elle est souffrante et qu'écrire la fatigue, elle compose, en collaboration avec sa fidèle amie, la marquise de Mesmes, un long mémoire sur la querelle du Parlement de Paris avec Louis XV; elle s'applique à y développer un cours savant de droit constitutionnel et politique, dans le but de mettre en garde son royal disciple contre la royauté absolue. Un roi ne saurait dire impunément : h Je suis le maître; ma volonté est la loi. » « La cause du Parlement, poursuit-elle, n'est devenue générale que parce qu'on a voulu lui faire enregistrer que la puissance royale est sans bornes. Un tel droit ne doit être celui d'aucun roi, et n'est pas assurément celui d'un roi de France. Tout Français à qui on eût porté cette déclaration pour la signer l'eût dû refuser, à plus forte raison un corps qui représente seul la nation, puisque son enregistrement donne la dernière sanction à la loi du souverain
(1) Papiers d'Upsal.