‹ Le comte de VergennesChapitre 82 sur 237 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

toute-puissance ne réside plus entre ses mains. Le roi n'est autre chose qu'un souverain constitutionnel au sens exact que ces mots ont de nos jours, et la constitution qui régit la Suède depuis le règne de la sœur de Charles XII est, au dire de M. de Vergennes, « la plus mal entendue et la moins raisonnable dont l'esprit de l'homme ait jamais pu s'aviser » .

Président, par droit de naissance, d'une sorte de république, le roi de Suède se considère comme « le premier citoyen d'un pays libre » . Les habitants du royaume sont à la fois ses sujets et r ses concitoyens n . Il donne ce dernier titre à leurs députés; et, s'il leur parle, c'est moins en maître qu'en conciliateur et en arbitre.

Bien qu'il atteste son intime satisfaction des droits dévolus à sa couronne et qu'il fasse sonner bien haut « la pureté, la sincérité, l'innocence de ses intentions", qui ne visent aucune modification aux lois existantes, il n'est peut-être pas téméraire de croire que, à l'exemple des rameurs cités par M. de Vergennes, h il tourne le dos au point où il veut aborder » L'année qui va commencer nous édifiera pleinement sur ce point.

En tout cas, défiance ou surprise, les présidents des ordres manifestent la plus prudente réserve. Le maréchal de la Diète et chacun des orateurs répondent par «un compliment convenable, mais sans s'expliquer sur l'usage qu'ils comptent faire de la déclaration du roi » . Puis, sur un signe de celuici, ils s'empressent de se retirer.

Quel effet allait produire, dans les rangs des députés aussi bien que dans le pays, cette initiative personnelle de Gustave III ? On n'attendit pas longtemps pour le savoir.

Dans le pays, ce qui transpira du discours royal ne semble pas avoir été défavorablement accueilli ; mais, au sein des quatre ordres, l'échec fut aussi complet et désastreux que les amis du roi l'auraient pu craindre. Les orateurs des prêtres, des bourgeois et des paysans affectèrent de tenir la conduite la plus discourtoise et « la plus désagréable » .

Gustave III avait oublié qu'il était interdit par la loi au

maréchal de la Diète, de même qu'aux orateurs, de faire aux ordres la communication d'aucune proposition émanée directement de la couronne. Cette question de forme n'échappa point aux orateurs des bourgeois et des paysans ; ils s'en saisirent habilement, et, bien que chargés par le roi lui-même de transmettre, chacun à son ordre, les déclarations du message, s'abritant derrière la prohibition légale, ils gardèrent, sur tout ce qui s'était passé au château, le silence le plus absolu.

Dans l'assemblée de la noblesse, un des membres du parti Chapeaux s'avisa de questionner le maréchal de la Diète relativement à « une conférence entre le roi et les orateurs, dont il avait ouï parler » . Le baron Lewenhaupt hésitant à répondre, un autre député se leva et fit de l'audience royale la relation la plus détaillée. Mis en demeure de confirmer ou de rectifier ce récit, le maréchal de la Diète pouvait ou refuser de répondre pour obéir à la loi, ou, s'il répondait, paraître approuver l'acte spontané et les déclarations du prince. Au lieu de prendre l'un ou l'autre de ces partis, le baron Lewenhaupt adopta un moyen terme, aussi maladroit que ridicule. » Comme honnête homme, expliqua-t-il d'un air embarrassé, je dois reconnaître la vérité de ce qui vient d'être rapporté ; mais, comme maréchal de la Diète, je suis forcé de n'en rien dire. »

Cette distinction malheureuse, qui soulignait une fois de plus l'irrégularité de la démarche de Gustave III, troubla au dernier point les Chapeaux. Ceux-ci voulurent tacher d'atténuer l'effet des paroles du président de la noblesse ; mais, par la plus imprudente tactique, ils proposèrent la nomination d'une dépulation chargée d'aller porter au roi les remerciements de l'ordre équestre pour les louables et patriotiques sentiments qu'il avait exprimés.

Une discussion longue et animée s'engagea. Les Bonnets n'eurent pas de peine à démontrer le caractère inconstitutionnel d'une telle motion, puisqu'en fait comme en droit l'assemblée n'avait pas été et n'avait pas pu être saisie du

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