‹ Le comte de VergennesChapitre 84 sur 237 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

du roi, aux approches du dénouement de la scène, ne soit un furieux mécompte pour mes arrangements et ne m'expose à bien des embarras. Cette résolution de votre part m'oblige à redoubler de zèle et de courage. Jusqu'à présent je ne vois que le mal que je dois craindre; je n'aperçois pas bien encore le moyen de le prévenir; je le chercherai, et, si je ne puis parer à tout, je ne négligerai rien pour diminuer la somme du mal. Je ne m'effraye pas davantage des éclaboussures auxquelles je serai désormais exposé.

« Jugez, je vous prie, de l'impression, lorsque la troupe famélique saura que toute ressource est tarie. Heureusement je ne crois pas Ostcrmann (ministre de Russie à Stockholm) en état de la recueillir et de la soudoyer. Mais il s'en faut bien que je sois aussi tranquille sur l'embarras extrême auquel je prévois que le roi de Suède va se trouver exposé lui-même, non pas à la suite du démanehement du parti, mais par rapport à la disposition qu'il a laissé faire du premier terme des subsides arriérés (I). "

Et l'ambassadeur rappelle ce qui s'est passé à l'égard de ces subsides.

Dans les dernières années du règne d'Adolphe-Frédéric (1766), Louis XV avait considéré le traité conclu sans sa participation, entre la Suède et l'Angleterre, comme une infraction à l'article 2 de la convention de Stockholm du 10 novembre 1738, base de tous les traités de subsides signés depuis lors entre la Suède et la France. Aux termes de cet article, en effet, «la Suède s'engageait à n'entrer dans aucune alliance, sous quelque nom que ce soit, avec aucune puissance, que d'un commun accord et après avoir examiné conjointement ce qui pourra le mieux convenir à leurs intérêts communs" .

En conséquence, Louis XV avait arrêté le payement des subsides qu'il s'était engagé à verser à la cour de Stockholm. Mais, à l'avènement de Gustave III, dans l'intérêt de ce jeune prince, le règlement des sommes arriérées avait été repris à

(1) Lettre particulière au duc d'Aiguillon en date du 20 décembre 1771. — Archives du ministère des affaires étrangères, Suède, 1771, vol. 260.

l'aide d'envois trimestriels. Ces sommes, remises à la Suède en vertu d'un acte diplomatique public, appartenaient incontestablement à l'État. Néanmoins, à l'époque de la convocation de la nouvelle Diète, Gustave III, par application de la théorie commode des virements, qui, paraît-il, a été pratiquée dans tous les temps et sous toutes les latitudes, avait eu la faiblesse de consentir à ce que le premier terme des subsides arriérés, ainsi promis par la France, fût affecté en secret aux élections.

Or, les États de Suède, qui comptaient sur ces fonds pour solder des dépenses d'intérêt public et de défense nationale et ignoraient qu'ils avaient été, en dehors d'eux, détournés de leur destination, commençaient à les réclamer, et le trésor royal, qui les avait escomptés, ne devait pas les encaisser. Le roi attendait les secours de Versailles pour masquer son abus de pouvoir et combler le déficit. Qu'allait-il arriver si, « au lieu d'argent à verser dans la caisse » , il se voyait contraint de. faire l'aveu de la distribution de sommes « dont il ne lui était pas permis de disposer » ?

Le comte de Vergennes est effrayé des conséquences possibles d'une aussi terrible révélation. Il croit Gustave III trop généreux pour rejeter sur d'autres la faute du détournement; et, cependant, comment pourrait-il se résigner à confesser que lui seul en est l'auteur? « Ce serait se décrier, s'exposer aux plus dures, aux plus dangereuses extrémités. Le moindre inconvénient consisterait peut-être à ruiner sans retour la confiance qu'il doit inspirer à ses peuples. » Ce prince imaginerat-il, pour se sauver, de faire naître des doutes sur l'exactitude de la France à exécuter ses engagements? « Quant à moi, se demande l'ambassadeur, si, dans cette hypothèse, je me trouve recherché, pressé, sollicité, devrai-je, en affirmant que mon gouvernement a payé, me mettre en conlracdiction avec la parole royale et, par la plus imprudente dénégation, rendre possible une révolution ? »

Son âme est perplexe; on le sent partagé entre la crainte de paraître blâmer la résolution du cabinet de Versailles, qu'il

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