CHAPITRE IX
derniers. Ici, c'est le ministre qui va devenir en quelque sorte l'agent secret. Il sera bien l'organe « de la véritable expression de la pensée du prince » ; mais, au lieu d'exprimer cette pensée par la voie régulière de l'ambassadeur, il ne la fera pas connaître à ce représentant accrédité du roi. En dehors de lui, il négociera directement et personnellement avec le roi de Suède, qui, lui aussi, répondra en se cachant des membres de son gouvernement (1).
Cette façon insolite d'agir ne doit pas nous surprendre ; de telles habiletés étaient journellement usitées dans le ministère dont faisait partie le duc d'Aiguillon. Non seulement son collègue de Monteynard, qui dirige les affaires de la guerre, fera partir Dumouriez en Allemagne pour y recruter des troupes à destination de la Suède, sans qu'il en soit avisé, mais luimême enverra l'agent Martange à Londres, « à l'insu de l'ambassadeur, M. de Guynes, dont il se méfiait comme d'un ami de Ghoiseul (2) » .
Nous ne savons si c'est à ce même titre que le duc d'Aiguillon se méfiait également de l'ambassadeur de France à Stockholm ; toujours est-il qu'il est à peu près certain qu'il
(1) Jusqu'à ce moment, semble-t-il, la politique de la Correspondance secrète a marché d'accord avec la politique du ministre des affaires étrangères. Nous lisons, en effet, dans un billet du comte de Broglie à Louis XV, daté du 23 juillet 1771 :
« J'ai l'honneur d'envoyer ci-joint à Votre Majesté l'extrait des dépèches de M. le comte de Vergennes avec les projets de réponse à cet ambassadeur. Malgré l'importance des objets qu'elles contiennent, je n'aurai pas l'honneur d'entrer ici dans aucun détail à ce sujet parce que je sais qu'elle est mieux instruite que qui ce soit de ce qui a rapport à la Suède, et]il m'est revenu par M. le comte de Creutz que, dans l'audience qu'elle a bien voulu lui accorder, il s'était bien aperçu qu'elle avait à cœur cette partie. Ce ministre est fort content des secours qu'elle veut bien y destiner et de l'attention que M. le duc d'Aiguillon y donne. C'est, en conséquence, Sire, que je [renvoie M. de Vergennes aux ordres qu'il recevra en droiture de ce ministre. » (Archives du ministère des affaires étrangères, Correspondance secrète,\ vol. 540.) — Ce sont précisément ces « ordres reçus en droiture » du ministre, et que le comte de Broglie croyait devoir, de son côté, confirmer, qui vont égarer l'ambassadeur de France à Stockholm, car le duc d'Aiguillon^n'y déposera pas l'expression vraie de sa politique, laquelle sera transmise directement à Gustave III dans ses lettres particulières.
(2) M. le duc de Broolie, Le secret du roi.
LE COMTE DE VERGENiSES.
ne lui laissa en aucune façon soupçonner qu'il avait, le 10 décembre, écrit au roi de Suède, par ordre exprès de Louis XV, une lettre qui, au fond, modifiait sensiblement la politique modérée consignée dans les instructions que le diplomate avait emportées à son départ de Versailles.
Si M. de Vergennes avait connu cette lettre, il ne manifesterait pas autant de surprise de l'attitude nouvelle qu'il croit découvrir chez Gustave III, au commencement de l'année 1772. Ce changement ne pouvait échapper à la perspicacité de ses observations. Le jeune roi lui semble bizarre, préoccupé, incompréhensible. Quelle en peut être la cause? L'ambassadeur s'efforce de la rechercher et de la pénétrer. Sans doute, les précieuses et solides qualités du prince au point de vue de l'intelligence, de la fermeté, de la réflexion, ne s'atténuent pas; mais les mobiles dirigeant son esprit sont plus complexes, souvent difficiles à définir, parfois même inquiétants. En tout cas, il y a en lui de singuliers contrastes. Tantôt ses déclarations et ses actes sont empreints de la plus loyale sincérité; tantôt, au contraire, il est permis de supposer qu'ils masquent des vues détournées, capables de provoquer la désaffection et la défiance.
Le roi»a des engouements malaisés à justifier et des aversions sans motif. C'est ainsi qu'il manifeste une injuste prévention contre le comte de Fersen, le seul peut-être des premiers personnages de Suède jouissant d'assez d'autorité et de prestige pour se faire respecter par les deux partis, et dont la haute situation eût pu rendre de si réels services à la cause de la royauté. Gustave III croit s'être aperçu que le feldmaréchal n'a pour lui que du « mépris » ; il en a fait à l'un de ses familiers la confidence, et cet éloignemcnt pour un homme considérable, qu'il eût dû combler d'attentions et de faveurs, provient uniquement de ce que celui-ci, tout en rendant un légitime hommage aux qualités du prince, n'a pas cru devoir, en plusieurs occurrences, pousser la flatterie jusqu'à ratifier, par son suffrage, des résolutions que sa conscience réprouvait.