‹ Le comte de VergennesChapitre 90 sur 237 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

M. de Vergennes croit avoir saisi la trace de « menées clandestines » , à l'occasion du conflit existant entre les ordres ; il se demande si le roi, qui ostensiblement s'est offert pour médiateur entre les prêtres, les bourgeois, les paysans, d'une part, et la noblesse, do l'autre, n'incite pas sous main cette dernière à la résistance. En apparence aussi, Gustave III a l'air de soubaiter ardemment la séparation de la Diète, et pourtant il peut se faire qu'il ne soit pas, au fond , fâché de voir se prolonger la situation déplorable dans laquelle la Suède s'épuise, pour chercher à en profiter. « L'âme du prince n'était-elle pas portée vers les choses romanesques? » Ne devrait-on pas craindre « qu'il ne voulût se livrer aveuglément à des vues ambitieuses, lesquelles venant à percer et à échouer, répandraient bien de l'amertume sur toute la suite de son règne » ?

Ce qui n'était encore que soupçon et anxiété dans l'esprit de l'ambassadeur, va commencer à s'éclairer et à se préciser, au cours d'un nouvel entretien secret que lui accorde le souverain. Il écrit au ministre des affaires étrangères, à la date du 24 janvier 1772 :

» J'ai eu l'honneur de vous marquer, dans ma précédente dépêche, que je ne croyais pas que la fin de la Dièlc fût le vœu favori du roi de Suède; je n'en doute presque plus, depuis une conversation que je me suis ménagée tète à tête avec lui.

« Inquiet de la marche compliquée que je vois tenir à ce prince, et de bien des bruits semés dans le public qui ne recommandent pas sa bonne foi, j'ai cru que le devoir de ma place et mon zèle particulier pour les intérêts de Sa Majesté Suédoise exigeaient que je ne lui dissimule pas mes alarmes et les réflexions qu'elles me donnaient l'occasion de faire. Je ne puis pas dire qu'elle m'a donné confiance pour confiance; mais, en ne voulant me rien dire, elle m'en a dit assez pour que je ne me fasse pas illusion sur la simplicité de ses vues : elles ne sont certainement pas d'accord avec les déclarations

que ce prince a faites en dernier lieu aux orateurs des ordres.

« Une chose bien forte est que, ce prince me parlant de M. de Fersen, dont il connaît les grandes qualités et qu'il estime quoiqu'il ne l'aime pas, après m'avoir dévoilé la cabale qui s'est élevée contre lui (à propos de l'élection au poste de maréchal de la Diète) et avoir peint au vrai ceux qui en sont les principaux auteurs, il lui échappa que le comte de Fersen n'était courageux que lorsqu'il s'agissait de sa propre conservation ; qu'à tous autres égards il était froid et réservé; qu'il avait sans cesse sous les yeux la scène sanglante de 1756, celle où le malheureux comte Brahe et d'autres perdirent la tête ; qu'il craignait trop de compromettre la sienne; qu'il s'en trouvait d'autres qui étaient disposés à être moins économes et qu'il était naturel qu'il les préférât. »

Ces réflexions, pour qui aurait connu la lettre du duc d'Aiguillon du 10 décembre, en disaient beaucoup. Elles indiquaient que le jeune roi mûrissait dans sa pensée la possibilité de recourir à la force. Si l'ambassadeur de France avait été dans le secret, il se fût réjoui de telles dispositions. Au contraire, il s'en étonne ; la perspective qu'elles lui laissent entrevoir lui semble même fâcheuse, car il engage Gustave III à bien étudier, avant de suivre leurs avis, les personnes l'engageant à s'aventurer dans cette voie, le propre de la prévoyance étant « de se méfier » . « On se livre plus volontiers, prend-il la liberté de lui faire observer, à des flatteurs et même à des traîtres (1) qu'à ceux qui ont le courage de par-

(1) En tenant ce langage, M. de Vergennes ne fait que se conformer à ses instructions officielles non moins qu'aux instructions secrètes que lui transmet le comte de Broglie. Les unes et les autres sont d'accord pour conseiller au roi de Suède la modération et la prudence, alors que la correspondance particulière du duc d'Aiguillon avec le prince le pousse aux partis violents. Le comte de Broglie écrit, le 9 janvier 1772, à Louis XV, absolument dans le même sens et presque dans les mêmes termes que l'ambassadeur de France.

« Votre Majesté est instruite par le comte de Vergennes du peu de succès qu'a eu jusqu'ici la conduite du roi de Suède, malgré la modération apparente que ce prince a témoignée depuis son arrivée à Stockholm. Il ne semble pas que les États y prennent confiance; on lui fait essuyer à chaque occasion

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