‹ Le comte de VergennesChapitre 92 sur 237 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

actuel des choses ; qui pèse les possibilités et les conséquences d'un tel dessein; qui en a peut-être déjà nientalcmeut désigné les agents; qui, chaque jour, dans son for intérieur, se familiarise davantage avec l'idée de briser les obstacles s'opposant à sa puissance, est plus engagé qu'il ne le suppose lui-même dans la voie hasardeuse et illégale qui aboutit fatalement au coup d'État. Et bientôt toute hésitation s'évanouit, le dernier scrupule tombe, du jour où la voix de sa conscience est parvenue à le convaincre que là est le devoir, c'est-à-dire le salut de la patrie.

Cette dépêche du 24- janvier achève de lever tous les doutes. Évidemment le comte de Vergennes n'avait aucun soupçon de la lettre du duc d'Aiguillon adressée au roi de Suède le 10 décembre précédent ; autrement il n'eût éprouve' ni surprise, ni embarras, ni surtout appréhension à voir ce prince disposé à écouter des conseils énergiques. Enfin, il eût plutôt brisé sa plume que de s'en servir — dans un document précisément destiné au noble duc — pour qualifier de " flatteurs et même de traîtres » les personnes capables de formuler de tels avis : singuliers compliments, qui durent faire sourire le petit-neveu de Richelieu.

Tout s'explique, au contraire, lorsqu'on se rappelle les instructions sages et modérées remises à l'ambassadeur à son départ de France. En serviteur loyal, un peu naïf peut-être, nous le concédons, M. de Vergennes reste fidèle à leur lettre et à leur esprit. Aussi, ne se doutant en aucune façon du revirement opéré à Versailles, s'inquiète-t-il, alors qu'il devrait se féliciter, de toute velléité chez Gustave III de recours à la force, et le dissuade-t-il, au lieu de l'y encourager, de toute solution extrême. Il met le comble à son ingénuité en se réjouissant s'il se croit assuré qu'aucun « éclat dangereux » n'est à craindre. On a peine à se défendre d'un sentiment pénible sur le rôle étrange et humiliant que Louis XV et son ministre lui font jouer (1), quand on voit avec quelle complai-

[i) Il semble que M. de Vergennes en ait quelque intuition, car, sans aucun motif plausible, tout à coup il sollicite un congé pour rentrer en

sance épanouie, après un second entretien que provoque le roi de Suède (cet entretien-là, estime-t-il « bien franc et bien ouvert u ), il est heureux d'affirmer qu'on peut être tranquille

France avec l'arrière-pensée de ne plus retourner en Suède. Nous le verrons encore, par la suite, user de ce procédé quand il éprouvera une contrariété ou un froissement d'amour-propre. Voici en quels termes sévères le comte de Broglie apprécie cette démarche dans une note par lui remise à Louis XV :

« 17 février 1172.

" Je prends la liberté de joindre ici un projet de réponse à M. de Vergennes. Sa Majesté daignera y observer ce que je dis à cet ambassadeur au sujet du congé qu'on dit qu'il a demandé pour revenir en France.

« J'ai cru devoir lui faire sentir que cette demande ne devait pas être faite sans en avoir la permission de Votre Majesté; et j'avoue que je trouve déplacé de quitter une ambassade aussi éloignée après six mois au plus de résidence. C'est à l'absence d'un ambassadeur dans l'intervalle des deux Diètes qu'on doit le peu de préparatifs auxquels il faut attribuer la mauvaise issue de celle-ci.

« Il convient, selon moi, que M. de Vergennes reste à Stockholm pour travailler aux moyens de réparer les affaires; pour servir de milieu entre le roi de Suède et notre parti ; pour réunir ce même parti, dont la division a fait tout le mal ; enfin pour aider de ses conseils et de son expérience un jeune roi qui, malgré ses grandes qualités, ne laisse pas d'en avoir beaucoup besoin.

« C'est pour jouer un pareil personnage, dont il n'y a personne qui ne dût être très honoré, que j'ai eu l'honneur de le proposer à Votre Majesté l'année dernière. On lui a fait un très gros traitement; il ne peut qu'être content; il est juste qu'il le soit.

« Je craindrais d'autant plus son retour que ses parents et amis laissent transpirer qu'il n'y retournera pas; qu'après quelque séjour ici, il tâchera d'obtenir l'ambassade de Suisse; que c'est le voeu de sa femme, qui sent qu'elle ne saurait jouer le rôle d'ambassadrice de France dans aucune autre cour, son origine étant trop connue : d'où il résulterait que la Suède serait encore une couple d'années avec un simple chargé d'affaires; qu'on aurait beaucoup de peine de trouver un homme capable pour y envoyer; qu'il y ferait encore un apprentissage, dont les écarts sont toujours au détriment du service. Reste même à savoir s'il n'en résulterait pas de grands inconvénients.

« Je pense, Sire, par toutes ces raisons qu'il serait à désirer que, lorsque M. le duc d'Aiguillon demandera un congé pour M. de Vergennes, si cela n'est pas encore fait, Votre Majesté daigne répondre qu'il faut qu'il reste en Suède; qu'elle sait qu'il vise, pour ses invalides, à l'ambassade de Suisse comme son oncle; qu'on peut l'assurer qu'il l'aura, mais qu'il faut qu'il emploie encore ses connaissances et son expérience dans un pays où elles sont nécessaires. J'ose me flatter qu'il lui plaira de reconnaître, dans mes respectueuses représentations, que le bien de son service est l'unique objet qui les dirige. » (Archives du ministère des affaires étrangères, Correspondance secrète, vol. 540.)

Page 1