‹ Le comte de VergennesChapitre 94 sur 237 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

talents, et celui de ma vive reconnaissance, de mon dévouement absolu et de mon profond respect.

« Le courage héroïque de Votre Majesté, sa patience à toute épreuve, son extrême bonté, son habileté font tour à tour l'objet de mon admiration. J'espère qu'à la fin ses sujets reconnaîtront combien ils sont heureux d'avoir un roi si digne de leur amour, de leur confiance et de leur soumission. Mais leur délire est trop grand dans ce moment pour qu'ils se déterminent d'eux-mêmes à lui rendre cette justice et à se conduire en conséquence, et elle doit, pour leur propre intérêt, les y forcer et faire leur bonheur malgré eux.

a Plus je réfléchis sur la position critique où se trouve Votre Majesté, plus je suis persuadé qu'elle ne peut s'en tirer, glorieusement pour elle et utilement pour ses peuples, que par un parti ferme et vigoureux, tel que j'ai pris la liberté de le lui indiquer dans ma lettre du 10 du mois dernier. Elle doit avoir reconnu que la corruption a fait trop de progrès pour qu'elle puisse se flatter de ramener par la douceur et la persuasion ceux qui se sont écartés de leurs devoirs, et qu'ils persévéreront dans leur égarement tant qu'ils seront assemblés.

« Je persiste à le croire et à exhorter Votre Majesté à rompre promptement une Diète sur laquelle le fanatisme, l'intérêt le plus vil et l'esprit de parti ont pris trop d'empire pour en attendre désormais aucune délibération sage et utile.

u Le roi est de plus en plus convaincu de cette nécessité. Il me charge expressément de le mander encore à Votre Majesté, en l'assurant qu'elle trouvera toujours en lui l'allié le plus fidèle et l'ami le plus constant. J'espère qu'elle aura été contente des arrangements qu'il a ordonnés relativement à l'affaire dont elle était inquiète (la question des subsides) et le désire bien vivement (1). »

Il y avait dans ces exhortations, précises autant que pressantes, une nouvelle invite, presque une mise en demeure

(1) Archives du ministère des affaires étrangères, Suède, suppl., 1769- 1774, vol. 12.

d'exécuter au plus tôt ce que, par euphémisme, on continue d'appeler b un parti ferme et vigoureux » . Le roi de Suède ne put s'y méprendre, et il en prit bonne note. Mais, comme le duc d'Aiguillon commençait à trouver que l'ambassadeur de France suivait un peu trop à la lettre ses premières instructions, toutes de prudence et de modération, il lui fait comprendre qu'il ait à se départir désormais de sa réserve, et, sans s'ouvrir officiellement à lui du but qu'il poursuit en secret, il l'engage, tout en continuant à tenir une conduite « qui ne saurait être trop sage et trop circonspecte » , à acheminer cependant Gustave III vers « quelque démarche d'éclat » .

i Versailles, le 23 février 1772.

« Quoique le roi de Suède ne se soit pas expliqué formellement avec vous sur ses intentions, il est aisé de voir, par le peu qu'il vous a dit, qu'il n'est pas aussi éloigné qu'il avait paru l'être jusqu'à présent de quelque démarche d'éclat qui fasse cesser, de façon ou d'autre, l'indécision où se trouvent les affaires de Suède, et qui prévienne la dégradation totale et absolue de l'autorité royale.

« Je vous avoue que cette manière de penser me paraît assez analogue au caractère de Sa Majesté Suédoise ; et je la crois très capable de se livrer enfin à des résolutions qu'elle regardera comme les seules compatibles avec la dignité de son trône et son amour personnel pour la gloire...

« Je pense aussi, toutes réflexions faites, que vous en avez assez dit à ce prince pour lui faire sentir tous les inconvénients auxquels il s'exposerait en prenant prématurément des partis de vigueur ; mais les choses en sont venues à un point si critique qu'il n'y a peut-être que des moyens violents qui puissent y remédier.

« Si vous voulez, Monsieur, réfléchir sur ce qui se passe en Suède depuis plus de vingt-cinq ans et calculer tout ce qu'il en a coûté à la France pour cet allié aussi inutile qu'impuissant et pour fomenter deux cabales qui déchirent le royaume,

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