CHAPITRE IX
vous conviendrez que c'est en pure perte que nous avons sacrifié des sommes énormes, dont nous n'avons encore retiré aucun avantage réel.
a Si une révolution dans la forme du gouvernement favorisait les vues ambitieuses du roi, nous pourrions espérer un changement avantageux dans l'administration suédoise, et notre argent serait alors employé avec fruit pour soutenir un prince sur l'attachement de qui nous pourrions compter, au lieu que, dans la situation où il se trouve, il ne peut être en état de nous être d'aucune utilité.
b D'après ce que je viens de vous exposer, Monsieur, et en conséquence de ce que vous avez démêlé des intentions de Sa Majesté Suédoise, il nous paraît que la conduite que vous avez à tenir ne saurait être trop sage et trop circonspecte. Vous devez continuer de donner au roi, dans l'occasion, des conseils de modération, mais sans contredire les mesures que vous aurez lieu de juger qu'il se propose de suivre pour parvenir à son but.
« Je suis, etc. (1). »
La politique à double face de Lous XV imposait donc à son ministre des affaires étrangères la gênante obligation de dicter à l'agent de Stockholm une attitude équivoque et oblique, consistant, d'une part, à se préoccuper exclusivement de l'intérêt de la France en ayant l'air de ne songer qu'à celui de la Suède, et, d'autre part, à donner au roi « des conseils de modération sans contredire les mesures violentes » .
Le comte de Vergennes ne s'y trompe pas, et ce rôle d'équilibriste amphibie semble avoir été médiocrement de son goût, à en juger par sa réponse du 9 mars suivant. Cette dépêche pourrait paraître contenir une sévère critique des dissimulations du duc d'Aiguillon, si nous ne savions qu'à ce moment l'ambassadeur n'en avait encore aucune idée.
Archives du ministère des affaires étrangères, Suède, 1772, vol. 261.
« Je sens, Monsieur le duc, toute la nécessité d'une conduite circonspecte. Je ne crois pas avoir de reproches à me faire à cet égard. J'ai observé et j'observerai constamment les plus grands ménagements, mais sans manquer à mon caractère qui est ferme, franc et honnête. Je me dispense volontiers de dire mon avis, lorsque je puis l'éviter, mais je ne sais pas trahir la vérité en ma façon de penser. Je conçois que la franchise n'est pas le moyen de réussir dans ce pays où l'on ne connaît d'autre marche que celle de la ruse et de la fourberie, où l'on se donne soi-même les démentis les plus solennels sans rougir. Je puis en gémir, mais il ne m'est pas possible de me plier à suivre un exemple aussi humiliant.
« Je m'aperçois bien quelquefois que ma franchise ne plaît pas toujours au roi de Suède ; cependant, il revient aisément, et il saurait apprécier une vérité qui est présentée convenablement et s'y arrêter si la vivacité de son âge ne l'emportait parfois et s'il n'était, le plus souvent, détourné par des conseils plus flatteurs à son ambition que ceux qu'il m'autorise à lui présenter. Comme je n'ai aucun intérêt à captiver sa faveur, c'est son bien uniquement que j'ai en vue dans tout ce que je lui dis (1). »
Ce langage est net et digne ; il contient une belle profession de désintéressement, de tact et de loyauté. Il fait le plus grand honneur à celui qui le tient; mais que dut en penser le ministre auquel il était adressé? M. de Vergennes est toujours le même homme droit, sérieux, croyant un peu trop aisément à la bonne foi des autres pour un agent de la politique de Louis XV résidant « en un pays de ruse et de fourberie » , et ne supportant pas que sa sincérité et sa franchise puissent être mises en suspicion ni à l'épreuve.
Pour l'instant, il n'eut pas à s'efforcer de concilier ses instructions avec ses sentiments, car l'horizon s'éclaircit tout à coup ; le conflit entre les ordres inférieurs et la noblesse prit fin par la capitulation de cette dernière. L'ordre équestre
(1) Archives du ministère des affaires étrangères, Suède, 1772, vol. 261.