‹ Le comte de Vermandois (volume 2)Chapitre 2 sur 9 · AO LE COMTE · texte numérisé non relu

AO LE COMTE

Il faisait une chaleur étouffante dans cette chambre, dont l'air n'était jamais renouvelé, sinon pendant la -visite du roi qui aimait le grand air autant que madame de Maintenon le détestait et le craignait.

Aussi, dès que Louis XIV entra, quelle que fût sa'préoccupation au sujet de l'importante affaire d'État qu'on allait traiter dans le conseil, il se dirigea d'abord vers les croisées, qu'il ouvrit de sa propre main, après avoir tiré les rideaux.

Madame de Maintenon, en murmurant contre la lumière qui avait envahi tout à coup son appartement, se couvrit le visage avec un mouchoir, quoiqu'elle tour-

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nât le dos aux fenêtres et qu'elle fut abritée par le vaste dossier du fauteuil où elle était assise, vis-a-vis du fauteuil du roi, qui regardait le jour eu face.

La position fixe et invariable des deux fauteuils avait peut-être été choisie a dessein, pour que madame de Maintenon pût suivre toutes les impressions qui se manifestaient sur le visaf!^e de Louis XIV, sans qu'elle laissât deviner les siennes.

La favorite ne bougea pas a l'arrivée du roi, qui la salua deux fois avec beaucoup de déférence avant de s'asseoir devant elle*

Les trois autres assistants s'étaient levés et attendaient, pour se rasseoir, un si^ne ou une parole de Sa Majesté.

Louvois, portant sous le bras un sac de velours rouge dans lequel étaient ses papiers, avait l'abord plus lugubre, plus hargneux, plus hautain, plus impatient qu'a l'ordinaire. Sa physionomie rébar])ative ne faisait pas trop bien augurer de sa disposition d'esprit. 11 lançait parfois a madame de Maintenon des regards de dogue enragé.

Les deux vieillards, qui avaient pris place à ses côtés. Le chancelier Michel Letellier et le Père La Chaise, confesseur

du roi, offraient l'un et l'antre un contraste avec la grimace sinistre et mena çante du ministre de la guerre.

Le père La Chaise et Michel Le Tellier étaient octogénaires;' le second avait même atteint sa quatre-vingt-troisième année, et la vieillesse, qui efface les aspérités du jeune âge, et qui fait disparaître sous les rides le cachet des passions, répandait une sorte de majesté calme et avenante sur leurs traits décrépits.

11 y avait de la douceur, de la bonté même, dans leur regard, dans leur sourire, a travers lequel on distinguait encore la finesse du jésuite et de l'homme d'Etal.

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Michel Le Tellier avait été habile et profond politique, élevé a l'école du cardinal Mazarin; il savait toujours, sans faire semblant d'exercer une influence et un pouvoir, substituer ses propres idées aux idées du roi, et le diriger a son insu.

^ Le père La Chaise ne cherchait pas à dominer Louis XIV, mais il le dominait presque constamment par la seule puissance delà robe qu'il portait.

Néanmoins, il était si peu jaloux des privilèges de sa charge de confesseur du roi, qu'il avait voulu plus d'une fois se retirer dans sa maison de campagne du Mont-Louis, pour donner tout le temps

de ses dernières années a son jardin, a sa collection de médailles et a ses volières.

Louis XIV avait fait asseoir a sa droite le Dauphin, en face de madame de Maintenon.

Les trois autres membres du conseil extraordinaire étaient rangés sur une même ligne, devant une table couverte d'un tapis vert, sur lequel Louvois déposa son sac de ministre; le chancelier, la boîte qui contenait les sceaux, et le confesseur, son bréviaire.

— Messieurs, dit le roi en ouvrant la séance, vous ignorez encore le motif con-

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sidérable qui m'a fait vous appeler en conseil : avant que de vous eu entretenir, j'exigerai de vous le serment de ne jamais révéler a personne au monde le secret d'État, duquel nous allons nous occuper.

— A quoi bon un serment ? reprit brutalémeut LouvoiSjCn haussant les épaules. Est-ce que tout ce qui touche au gouvernement du royaume n'est pas secret d'Etat et nous appartient autrement qu'à titre provisoire de dépôt sacré et inviolable?

— Il est des secrets d'Etat, monsieur, qui sont plus sérieux que d'autres, dit le roi avec une impatience contenue; il en

est qui intéressent l'honneur de la rnajesté royale.

— Votts verrez. Sire, que M. le marquis de Louvôis aura raison contre vous! interrompit madame de. Main tenon avec aigreur. M. de l.ouvois ne reconnaît pas d'autorité supérieure à la sienne et ne veut pas même céder au roi qui ordonne...

— Je n'ordonne point ici, madame, interrompit Louis XIV : je demande un serment aux personnes que j'ai jugées dignes d'entendre ce secret. Que celles qui craindraient de m'engager leur parole s'en aillent et livrent la place a d'autres !

— Sire! reprit le chancelier qui, pour donner l'exemple de la soumission a son fils récalcitrant, étendit la main et prêta le serment qu'exigeait le rot: par mon salut éternel et sur l'honneur de Votre Majesté, je jure de ne pas divulp^uer ce qui va se dire dans cette séance du conseil.

— Au nom du Père, du Fils et du Saint- Esprit ! dit le père La Chaise en levant la^ main au ciel : je m'engage a tenir secret tout ce que j'entendrai et tout ce qui sera fait dans ladite séance.

— Sire, vous avez ma foi I s'écria Louvois a son tour, avec un geste de dépit. Je n'ai jamais prononcé une seule parole lé-

gère, qui pût nuire a Votre Majesté ou à son gouvernement. Je m'engage, surl'honneur, à ne pas agir autrement que j'ai toujours agi dans l'intérêt du roi et de la France.

— Bien, messieurs, repartit le roi avec satisfaction en se tournant du côté du Dauphin. Nous pouvons k présent parler ensemble comme s'il n'y avait qu'un seul homme. Madame la marquise de Maintenon connaît déjà la chose ; M. le Dauphin est le premier intéressé...

— Sire ! dit Louvois en ouvrant son sac, d'où; il tira des papiers, plaît-il a Votre

Majesté d'avoir d'abord sous les yeux tous

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Jes documents qu'elle m'a demandés hier soir, concernant M. le comte de Vermandois?

- Volontiers! répondit le roi, obéissant au signe d'adhésion que madame de Maintenon avait fait en inclinant la tête. C'est M. de Vermandois qui en est cause, et il est plus équitable, plus politique, d'être édifié préliminairement sur ses faits et gestes.

— Je vais analyser sommairement les pièces, reprit Louvois, et nolarament celles que M. le lieutenant de police m'a fait parvenir ce matin. Je crois cependant utile de diviser ces renseignements, selon l'or-

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dre des actes coupables qui sont imputés à M« de Vermandois.

— Monsieur de Louvois, dit Louis XIV qui s'etfraya de cette espèce de procédure rétrospective dirigée contre son fils, peutêtre ne faut-il pas remonter aux anciens méfaits de M. de Vermandois, puisque je les lui ai pardonnes et qu'il est rentré en grâce ?

— Ce ne sont pas des chefs d'accusation contre lui, répondit le ministre, mais de simples renseignements pour nous éclairer sur son compte. Il suirira de rappeler que M. le comte de Vermandois fut -exilé de la cour et envoyé au cliàlean de Com-

piègne, puis au château de Fontainebleau, pour avoir commis de détestables débauches dans une académie de Templiers, où il y eut un enfant mutilé indignement...

— Vous savez, monsieur, interrompit le roi, que feu M. Colbert, a son lit de mort, m'a fait remettre une lettre dans laquelle il proteste...

— Les protestations de M. Colbert ne valent rien contre l'évidence des faits ! s'écria Louvois, en frappant du poing sur la table. A ces protestations, j'opposerai les miennes, et si l'on veut remonter aux sources et aux preuves, je me fais fort de démontrer la culpabilité...

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— Passons, monsieur, dit le roi ému d'un sentiment de justice et de pitié.

M. Colt>ert est mort, et ce qui est fait est fait!

— On pourrait s'en tenir, objecta timidement le chancelier, aux nouveaux avis de M. le lieutenant de police, qui est un homme sage et prudent!

— Il ressort de cet avis, dit Louvoisavec dureté, que M. de Vermandois, qui avait été convaincu d'athéisme, d'ivrognerie/ de libertinage, il y a dix mois, est resté depuis ce qu'il était alors, athée, ivrogne, libertin, blasphémateur... ,

— Oh ! messieurs, s'écria le roi indigné, si j'avais entendu un blasphème sortir de sa bouche, je lui aurais fait percer la langue avec un fer rouge !

— La vérité est que M. de Vermandois, ajouta froidement madame de Maintenon, a toujours été et sera toujours un méchant sujet.

— Je laisse en arrière, continua Louvois, tout ce qui est antérieur a la première disgrâce de M. de Vermandois. Je constate seulement que, durant celte disgrâce , dès que M. de Monchevreuil, son gouverneur, était a la cour ou en voyage, il venait, lui, secrètement, à Paris, pour y faire la débauche avec ses amis les Tem-

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pliers. J'ai eu, sur ce point, la déclaration formelle de certains Templiers qui se sont repentis et qui rentrent dans la bonne voie; ils disent que M. de Vermandois était un des plus fougueux dans l'orgie qui eut lieu la nuit du 16 au 17 août, au cabaret de la rue de Jouy, quoiqu'on ne l'ait point saisi et reconnu parmi ses compagnons de bouteille...

— Il est convenu lui-même qu'il y était, répliqua le roi, qui se souvenait de la démarche que madame de La Vallière avait faite auprès de lui, pour justifier son fils; mais il s'en excusait, disant y avoir été entraîné et n'avoir commis aucun péché en cette circonstance...

— J'admettrai qu'il n'a bu ni man^é, ni joué, ni blasphémé cette nuit-Ta, puisque Votre Majesté s'est payée de ses excuses ; mais qu'a-t-il fait cette même nuit, Sire, si nous devons prendre a la lettre les notes de M. le lieutenant de police ?

— Qu'a-t-il fait? demanda madame de Maintenon, intriguée. N'était-il pas, cette nuit-la, avec son premier valet de chambre, nommé Moufle, qui le suivait partout ou il y avait du mal à faire, et qui a été enfin, ces jours-ci, arrêté dans une académie de Templiers?

— Justement, répondit Louvois, et cette nuit-la, ledit Moufle a enlevé une fille de qualité !

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— Est-il vrai ! s'écria le roi avec indignation ; un valet de chambre de M. de Vermandois a enlevé une fille, et qui, plus est, une fille de qualité! Mais il faut qu'il soit pendu, ce mauvais garçon! oui pendu, et il le sera.

— Votre Majesté, dit madame de Maintenon, l'a déjà cassé de sa charge de premier valel de chambre.

— Ce n'est pas la une punition pour un crime de rapt, reprit le roi. Mais quel est cet enlèvement? quelle est cette fille?

•— L'enlèvement a eu lieu au couvent de

l'Ave-Maria, répondit le Diinislre ; la fille se nomme mademoiselle de Chantemerle.

— Mademoiselle de Chantemerle? demanda le roi ; le père de cette fille est présentement dans notre château de la Bastille, attendant l'exécution de l'arrêt qui le condamne à la peine de mort pour crime de rébellion a main armée.

— L'arrêt a été rendu par contumace, objecta Michel Le Tellier; il ne saurait donc être exécuté avant un nouveau jugement...

— Les jugements du commissaire extraordinaire du roi en Dauphiné sont sans

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appel, monsieur le chancelier! repartit brutalement Louvois. Au reste, ce que nous savons de cet enlèvement ne s'appuie que sur des conjectures, et l'on attendra, pour en savoir davantage, que la fille enlevée soit en prison comme son ravisseur.

— Quoi ! dit le roi avec humeur, depuis plus de deux mois que ce rapt audacieux s'est fait, on n'a pas encore découvert le lieu où se cache cette fille ! Ma police est donc bien négligemment faite, et M. de la Reynie perd beaucoup de son zèle en vieillissant.

— Votre police, au contraire, est admi-

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