‹ Le comte de Vermandois (volume 2)Chapitre 3 sur 9 · CO LE COMTE · texte numérisé non relu

CO LE COMTE

rablement faite, répliqua Louvois, etM.de la Rejnie est un homme incomparable; c'est lui qui a découvert que le premier valet de chambre de M. de Vermandois avait acheté une maison de plaisaucedans la forêt de Fontainebleau ; c'est lui qui a constaté que cette maison, aujourd'hui déserte, avait été habitée par des femmes, et meublée aux. dépens de l'appartement de M. de Vermandois...

4- C'est inconcevable! murmurait le roi. Et l'on n'a pas fait le procès a ce Moufle, comme voleur, ravisseur...

— Sire, dit a demi-voix madame de Maintenon, j'avais été informée de l'achat

de cette maison des bois, et je me suis pressée de donner l'éveil là-dessus a M. le lieutenant de police. Il paraîtrait que la demoiselle de Chantemerle demeurait en ladite maison, et que M. de Vermandois y venait la nuit pour participer à de monstrueuses orgies.

-f- On y a trouvé la table mise et les restes d'un souper, ajouta Louvois, avec bien d'autres pièces de conviction.

-f Ce Moufle est le dernier des hommes ! dit le roi ; mais, a en juger par les apparences, il n'aurait pas enlevé cette fille pour son compte ?

6i LE COMTE

— Voila où nous en viendrons, Sire, reprit le ministre avec un affreux sourire, dès que la fille sera entre nos mains.

— Et cette fille est protestante ? dit le roi, en levant les yeux au plafond. Je ne m'étonne plus si M. de Vermandois avait si fort a cœur l'impunité des protestants! N'a-t-il pas osé m'intercéder en faveur du comte de Chantemerle?

— Le malheureux aurait donc abjuré, répliqua madame de Maintenon, et se serait fait huguenot ! Quelle honte ! quel scandale î

— Vous l'entendez , monsieur l dit

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Louis XIV, en s'adressant au Dauphin.

Tout s'explique maintenant. Le misérable était aillée, et il est devenu huguenot.

— J'ai peine à croire cela, repartit le Père La Chaise : M. de Vermandois a pour directeur de conscience un prêtre fort estimable.

— Nous l'avons remercié, interrompit madame de Maintenon ; c'était une créature de M. Colbert, c'était une langue empoisonnée qui dénigrait le roi. Sa Majesté a congédié M. l'abbé Cornouaille, qui n'était, d'ailleurs, auprès du prince qu'a titre provisoire, comme suppléant du vénérable abbé Gofas... Cet abbé Cornouaille était,

je vous assure, un homme bien dangereux...

— Dangereux? reprit le confesseur du

roi. Vous devez le savoir, puisque vous le

dites ; mais, en tout cas, M. le vicaire de

Saint-Eustache était incapable d'enseigner

, l'hérésie à son pénitent.

^ Messieurs, dit Louis XIV, si le comte de Vermandois est coupable d'apostasie, s'il s'est fait huguenot, je renonce à user du droit de clémence à son égard : je ferai amende honorable d'avoir donné le jour a un huguenot, moi le roi Très Chrétien î

— Toujours est-il, Sire, dit Louvois eu

secouant ses papiers, que nous apprendrons bientôt les horribles excès du comte de Vermandois, qui est bien le plus grand débauché de ce royaume. Vous verrez que c'est lui.qui a fait enlever mademoiselle de Chanlemerle?

— Je suis impitoyable pour le crime de rapt, s'écria le roi, surtout quand la victime est une fille de qualité ! mais cette fille, étant une hérétique, a peut-être suivi son ravisseur de bonne volonté et sans qu'il usât de violence ou de séduction...

Aussi bien, M. de Vermandois avait-il plus d'une maîtresse, l'effronté, et j'ai fait arrêter une d'elles aujourd'hui même...

Ml ^

Q^ LR COMTE

— Sire, ne faudrait-il pas en venir k présent au point capital ? interrompit le Dauphin, qui s'empressa de changer le tour que prenait la discussion, et qui ne laissa pas au roi le temps de parler de la^ Raisin. Votre Majesté, ajouta-t-il, me permet-elle d'exposer au Conseil l'objet pour lequel on l'a réuni? Nous sommes tous édifiés désormais sur le compte de M. de Vermandois, et ce qu'on peut en dire de moins sévère, c'est qu'il a dépassé démesurément les fougues et les ardeurs de son âge.

— La conclusion de l'enquête ouverte au sujet de Son Altesse Royale, répondit le chancelier, ne lui a pas été, en somme, trop favorable.

DE VERMiilDOIS C7

— Je regrelle toutefois, dit le père La Chaise, que M. l'abbé Cornouaille n'ait pas été invité a fournir son opinion ladessus.

— A quoi bon ? repartit amèreçient madame de Maintenon. M. l'abbéCornouaille a été attaché a la personne de M. de ¥ermandois depuis quelques semaines seulement ; il peut ignorer tous les déportements du prince, qui s'est caché de lui, sans doute.

— Oui, reprit le jésuite avec bonhomie, mais Son Altesse Royale a bien été forcée de se montrer, en confession, telle qu'elle est...

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— En confession ? répliqua madame de Maintenon. La chose serait possible encore, si M. de Vermandois se confessait!

— M. de Vermandois ne se confesse pas! s'écria le père La Chaise stupéfait et attristé. Mais il est donc vraiment huguenot !

— Eh! que disais-je autre chose? repartit vivement le roi. Quiconque ne se confesse pas est un hérétique renforcé ! Or, madame de Maintenon a su, de science certaine, que M. de Vermandois ne s'était pas confessé une seule fois a M. l'abbé Cornouaille...

DIS VKUMAXDOIS 61)

— Voilà un fait monstrueux, murmura le père La Chaise. M. l'abbé Cornouaille mériterait d'être censuré par notre Saint- Père le pape!.,^

— Eh bien î interrompit sans façon Louvois, revenant au secret d'État que le roi leur avait annoncé, monseigneur, ne voudriez- vous pas nous faire savoir quelle est la criminelle action que M. de Vermandois aurait encore commise et qu'il s'agit d'apprécier suivant les lois divines et humaines.

Il se fit un silence solennel dans l'assemblée.

Tous les assistants s'entrerei^ardaient et prêlaieut l'oreille.

Le Dauphin attendait l'invitation du roi pour prendre la parole ; celui-ci eut un scrupule, et, remarquant que la fenêtre était toute grande ouverte vIs-a-vis de lui, il se leva pour aller la pousser et il revint s'asseoir.

Madame de Maintenon leva les yeux vers la ruelle de son lit et resta un moment attentive au bruit qui s'était fait dans ses cabinets.

Elle avait cru entendre des pas, et même

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un soupir; mais elle se rassura, en pensant que ce ne pouvait être que la marquise de Monchevreuil.

— Messieurs! dit le roi, qui avait compris que le Dauphin devait s'abstenir et se taire dans une question toute personnelle : j'ai voulu vous consulter sur un des faits les plus graves, les plus énormes, qui se soient produits depuis le commencement de mon règne. Je vous ai appelés comme des juges souverains pour décider absolument sur une offense que la majesté royale a reçue, et dont elle réclame justice. Voici la chose en peu de mots : M. de Yermandois, possédé sans doute du malin esprit, s'est emporté d'une odieuse ma-

nière contre M. le Dauphin, qui sera mon légitime successeur, et qui, dès maintenant, porte en lui le caractère sacré d'un roi.

— Quelle offense ? demanda brusquement Louvois, dont l'esprit actif et pénétrant avait déjà deviné le fait à travers les circonlocutions que Louis XIV employait pour ménager a la fois son amour-propre et celui du Dauphin.

— Un soufflet! répondit le roi, avec un geste de vengeance.

Tous les assistants accueillirent cette

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triste révélalion par des signes muets d'élonuement et de douleur. Louvois, indigné, martela de son poing la table au tapis vert; le chancelier frappa ses mains l'une contre l'autre, et le père La Chaise fit le signe de cioix.

— Je suis roi, je suis père, dit Louis XIV, en recueillant à chaque phrase et presque a chaque mot l'approbation tacite de madame de Maintenon. C'est le roi qui doit ici dominer le père. M. de Vermandois est mon fils, sans doute; mais le Dauphin, qui est aussi mon fils, et à plus juste titre, est de plus mon héritier. L'offense qu'il a reçue s'adresse donc a la couronne de France et a moi-même. Je viens vous de-

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mander, messieurs, de me conseiller dans cette cruelle et dilticile alternative : il s'agit de venger l'offensé et de punir l'offenseur. Vous, madame, ajouta-t-il en parlant à madame de Maintenon, vous qui prenez autant d'intérêt que moi-même à ma gloire, ne voulez-vous pas me donner la première un avis, car votre grand esprit s'illumine des inspirations qui viennent du ciel?

— Sire, M. de Vermandois ne trouvera certes personne qui l'excuse, répondit madame de Maintenon. Son action est abominable et vraiment criminelle; c'est, en quelque sorte un crime de lèse-majesté, c'est un cas de haute rébellion, c'est un attentat contre la monarchie.

DE YEttMANDOIS 7o

— Et vous, monsieur de Louvois, que pensez-vous de cette action et comment, a votre sens, faut-il la récompenser ?

— Madame la marquise a qualifié la chose comme il faut, reprit avec rudesse Louvois, quand elle a dit que c'était proprement un crime de lèse-majesté au premier chef; or un pareil crime, quel que soit le coupable, entraîne la peine de mort.

Cette espèce de sentence, prononcée d'une voix éclatante, fut suivie d'un instant de silence, pendant lequel l'auditoire resta indécis et anxieux.

On entendait du côté de la ruelle le bruit d'une respiration sifllante et entrecoupée.

Tous les assistants étaient trop occupés de ce qui se passait dans la chambre, pour prendre garde aux rumeurs vagues et aux légers bruits du dehors.

— Je ne réclame pas la mort de M. le comte de Vermandois ! dit le Dauphin en simulant une générosité et un oubli des injures qu'il n'avait pas au fond du cœur. Je voudrais seulement que l'offense qu'on m'a faite fût tellement effacée, qu'on ne piit jamais en voir la trace, si jamais, ce

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que je ne souhaite pas, la Providence m'imposait la charge d'uoe couronûe.

— Ces sentiments font honneur a votre magnanimité, monseigneur, dit Louvois; mais quiconque porte la main sur la personne royale est parricide et régicide'; le Dauphin de France, sous le règne de son auguste père, fait partie vivante et intégrale de la royauté. M. de Vermandois a mérité la mort, suivant les lois fondamentales du royaume. Or donc, j'opine pour la mort !

Un nouveau silence, plein d'émotion et de trouble, répondit seul a cet arrêt, qui

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semblait partir du tribunal d'un juge inflexible.

On entendit alors, toujours du côté de la ruelle, un cri étouCfé, un gémissement plaintif et la chute d'un corps sur le plancher.

— D'où vient ce bruit? s'écria le roi, dont l'attention s'était portée aussitôt vers ces indices non équivoques de la présence d'une personne étrangère a la réunion.

Qui se plaint de la sorte ? Quelqu'un n'a-til pas poussé un cri ?

— Il n'y a pas la de quoi nous dislrairCj

reprit madame de Maintenon, qui avait écouté aussi ; c'est madame la marquise de Monchevreuil qui tracasse dans mes garde-robes et qui aura fait tomber quelque meuble. Continuons, s'il vous plaît.

'K-ff

— Sire, je vous adjure de faire exécuter la loi ! repartit Louvois, qui semblait s'acbarner davantage a la perte du malheureux prince. M. de Vermandois est votre fils, sans doute, ou plutôt vous l'avez légitimé de France, ce que vous ne feriez pas maintenant, si la chose était a refaire ; mais M. de Vermandois est et sera, malgré tout, un exécrable prince, gangrené de tous les vices, capable de tous le^ forfaits...

— Oh! vous allez trop loin, monsieur de Louvois ! interrompit Louis XIV ; M. de Vermandois est uq imprudent, un libertin, un débauché...

— Un blasphémateur et quasi un hérétique, ajouta madame de Maintenoii. Que deviendrions-nous, bon Dieu ! si l'hérésie se logeait dans la famille royale, comme dans un fort ! Il n'est que trop assuré que M. de Vermandois conspire avec les huguenots.

— Ne pourrait-on pas, dit le père La Chaise, l'obliger a faire pénitence, le cloîtrer dans un couvent, l'envoyer à Rome?

DE VSRVtANI>OIS «^ï

— NoD, non, répliqua Louvois avec plus de vivacité. L'envoyât-on à Siam ou au Congo, il en reviendrait, ou du moins il pourrait en revenir, pour mettre la discorde dans l'État, fomenter la guerre civile, prêcher la rébellion, favoriser l'hérésie.

— Quel malheur pour un grand roi, dit Louis XÏV tristement, que d'avoir un liis indigne de lui !

— Que Votre Majesté me permette, ajouta Louvois, de supposer un moment ce qui n'arrivera pas. Dieu merci ! Monseigneur le Dauphin règne, et, près de lui, en face de lui, un prince, que possède

le démon du mal, se pose en rebelle, en

vu c.

ennemi forcené contre son auguste frère, qu'il veut faire descendre du trône. 11 osait l'outrager, le frapper naguères, et maintenant, enhardi par l'impunité, il l'assassinera... Oui, Sire, c'est l'histoire de Gain et d'Abel ; il y aura du sang entre les deux frères, si vous laissez vivre Gaïnl...

— Vous êtes bien impitoyable, monsieur de Louvois ! murmura Louis XÏV en cherchant a connaître le sentiment de madame de Maintenon, mais visiblement impressionné par le farouche plaidoyer de Louvois. 11 y a du vrai pourtant dans ce que vous dites, monsieur !

— Quand un arbre est reconnu mau-

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vais, il faut le couper dans sa racine, continua le terrible ministre. Mais examinons les choses plus tranquillement après ce qui s'est passé, il n'est plus possible que monseij^neur se rencontre en face avec l'audacieux, qui l'a offensé...

— Si M. de Vermandois ose reparaître à la cour, dit sournoisement le Dauphin, je quitterai la place pour toujours!

— M. de Vermandois pourrait faire amende honorable, proposa le chancelier : la cérémonie aurait lieu dans une église; le délinquant tiendrait a la main un cierge allumé du poids de deux livres ; il serait a genoux devant monseigneur...

8t LE COMTE

— Ce sont Ta des vieilleries du temps passé, répliqua le roi ; il ne faut pas humilier un prince du sang vis-à-vis de la foule, et surtout il ne faut pas qu'on sache quelle a été l'oflense, en voyant quel est le châtiment.

— Il y a des princes du sang qui furent autrefois condamnés, repartit Louvois ea redoublant d'acharnement; j'en citerais plusieurs qui ont péri sur l'échafaud, et qui n'avaient pas commis un si grand méfait que celui de M. de \ermandois.

Sous le règne de Votre Majesté, le prince de Rohan n'a-t-il pas été décapité en place de Grève, pour crime de conspiration et de haute trahison?

— Monsienr ! monsieur! interrompit Louis XIV, vous faites fausse route : M. le chevalier de Rohan n'était pas prince du sang royal.

— En outre, ajouta madame de Maintenon, abondant aussitôt dans le sens du roi, M. le chevalier de Rohan était huguenot.

— Je demande seulement, dit le Dauphin, que M. de Vermandois soit à toujours exilé du royaume et dépouillé de tous ses titres, droits et privilèges de prince légitimé de France.

^ Ce serait nous contenter de peu^

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monseigneur, répondit Louvois ; je demande que M. de Vermandois ait la tête tranchée.

— Je demande, dit le chancelier, que M. de Vermandois, qui est au siège de Courtrai, soit mis au poste le plus périlleux, afin que le ciel décide de sa vie ou de sa mort. Dans le cas où il échapperait à cette épreuve, j'entends qu'il fasse tout ce qu'il faudra pour obtenir son pardon...

— Moi, Sire, je demande qu'on en réfère k Sa Sainteté, dit le père La Chaise : la pénitence doit être réglée selon le péché.

DE veuma:?(do!s 87

— Ah ! si ce n'était pas mon fils ! s'écria Louis XIV, dont la perplexité ne faisait que s'accroître.

— Nous serions tous délivrés d'un grave souci, dit madame de Maintenon, si l'on venait tout à l'heure nous apprendre que M. de Vermandois est mort...

— Tué d'un coup de canon, ajouta le Dauphin, quoiqu'il ne soit pas digne de faire une si belle fin.

— Ou plutôt mort subitement à table, reprit madame de Maintenon, à la suite d'une débauche et en état de péché uior tel...

LE COMTR

— Non, répliqua le roi, non, je ne voudrais pas, quel que puisse être mon ressentiment contre lui, je ne voudrais pas qu'il mourût damné !

--^ Sans doute, il vaut mieux qu'il meure en état de grâces, dit madame de Maintenon, après s'être réconcilié avec Dieu et l'Église.

— Laissons faire a la Providence, messieurs, dit le roi ; elle sait mieux que nous dénouer les affaires les plus embrouillées. M. de Vermandois a commis un acte de lèse-majesté, c'est un point établi; cet acte est un crime capital, et M. de Vertnândois devrait avoir la tête

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tranchée; mais n'oublions pas, messieurs, quel est le ran^r, quelle est la naissance du coupable...

— Voilà particulièrement oîi est le mal, interrompit Louvois, M. de Vermandois se croit prince du sang a pareil titre que M. le Dauphin !

— C'est un grand péril dans un État, ajouta le chancelier, que deux jeunes princes, ûls de roi, naturellement rivaux ou ennemis, aient à peu près le même âge, l'un destiné a la couronne par la primogéniture, l'autre condamné probablement a voir se former entre le trône et lui une racp rovale.

— L'anlagonisDie, la rivalité, existent déjà, quand ce sont deux frères du même lit ! reprit Louis XIV, redevenant pensif. Que sera-ce donc ici, où le fils légitimé de France prétend s'élever contre le Dauphin ? Si Monsieur avait eu le caractère indomptable de M. de Vermandois, il m'eût fallu le briser, que sais-je ? l'enfermer dans une prison d'État.

— Voyez, Sire, objecta le chancelier, les maux infinis que la rébellion de Monsieur, frère du roi, a causés au royaume sous le précédent règne.

— Je ne régnerai pas, s'il plaît à Dieu, dit perfidement le Dauphin; car M. de

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Yermandois me causerait trop de chagrin!...

— M. de Vermandois, qui est plus d'à moitié huguenot, poursuivit madame de Maintenon, serait homme à recommencer les guerres civiles, par le fait de la religion prétendue réformée, en invoquant redit de Nantes?

— Cela ne sera pas, madame, si Dieu me prête vie ! s'écria Louis XIV avec énergie. Ma volonté est désormais arrêtée et inébranlable. Voyons ce que la guerre nous apportera dans ses hasards. M. de Vermandois est à l'armée; il n'évitera pas, soyez-en sûr, les occasions d'exposer sa

vie. C'est alors que le ciel fera son office, en décidant peut-être ce qu'il ne nous est pas donné de décider!... Si M. de Vermandois échappe aux dangers et revient saia et sauf, sans être tout a fait corrigé...

— Ah! Sire, c'est la votre erreur, dit madame de Maintenon , que de croire qu'un tel homme se puisse corriger jamais.

— Votre Majesté ne se mettra en garde, grommela Louvois, que quand cet ennemi du bien public essaiera d'entreprendre contre elle!

— - Qu'il ne s'v hasarde pas ! reprit vl*

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vement le roi. J'ai conûance en la Providence, et sans faire des vœux pour que la chose arrive, je reconnaîtrai la main de Dieu, si M. de Vermandois trouve une mort glorieuse a l'armée.

— Dans cette pensée, Sire, répliqua madame de Maintenon, il serait chrétien de lui envoyer un confesseur à la place de l'abbé Gornouaille?

— Mais à quel indice, Sire, verronsnous que M. de Vermandois est corrigé ? demanda Louvois, qui ruminait quelque chose.

— S'il fait de Im-même amende hono-

rable, répondit le père La Chaise; si, au retour de l'armée, il s'en va se jeter dans les bras de monseigneur...

— Se jeter dans mes bras ! dit le Dauphin avec un geste de mépris : fi donc ! Comme je le repousserais, ce méchant î

— Je pense si peu qu'il se corrigera jamais, reprit le roi en soupirant, que dès ce moment je m'accoutume a n'avoir plus un fils indigne ; je suis à son égard comme s'il était déjà mort !... Mais, sur ma parole royale, s'il revient de la campagne de Flandre, s'il est tel qu'il était à son départ, je le maudirai et le ferai enfermer dans une forteresse jusqu'à la fin de ses jours !

— Vous n'aurez pas cette peine, repartit tranquillement Louvois en ramassant ses papiers qu'il fit rentrer dans le sac de velours : M. de Vermandois mourra en soldat a l'assaut de Courtrai, ou bien en débauché dans une orgie !

vu

La clémence du roi.

Le Dauphin, au sortir du conseil extraordinaire, dont le résultat n'avait pas été ce qu'il en espérait, se croisa dans la galerie de la Paix, avec le chevalier de Lorraine qui se rendait fièrement chez M. de Louvois.

vu 7

L'un mareliaU la tête haute , l'autre la fête basse; l'un avait l'air joyeux, l'autre l'air sombre.

Le Dauphin, craignant de déplaire au roi, cherchait à éviter la rencontre du chevalier de Lorraine, dans un lieu oîi tous les regards de la cour pouvaient tomber sur lui ; mais le chevalier ne le laissa point passer, sans l'aborder presque familièrement.

— Eh bien ! monseigneur, qu'avez-vous fait la-dedans ? lui dit-il d'un ton délibéré. On répand bien des bruits...

— Chevalier! interrompit le Dauphin,

DE VERMANDOTS 99

qui voulut couper court à l'entretien ; je vous invite fort k ne vous pas mêler des affaires des protestants, non plus que de celles des Templiers, car Sa Majesté semble plus animée que jamais contre eux ; si la pauvre Fanchon n'avait pas tenté de plaider leur cause, elle ne serait pas aux Madelonnettes !

— Le bruit court que M. le comte de Vermandois s'est fait protestant, comme il s'était fait Templier, répondit le chevalier en haussant la voix. Nous le forcerons peut-être a se faire moine!... Monseigneur !... ajouta-t-il en suivant le prince qui s'éloignait et en l'examinant avec malice : M. de Vermandois est a la guerre, il faut empêcher qu'il en revienne ?

iOO LE COMTE

-~ Qii y puis-je ! murmura tristement le Dauphin, dans l'âme duquel ces paroles avaient remué le levain de la haine et de la vengeance.

— On peut tout ce qu'on veut, monseigneur, dit le chevalier de Lorraine a demivoix. Rappelez-vous que M. de Vermandois s'était fait couronner roi de France chez les Templiers...

— Chevalier, j'ai foi dans votre amitié ! répliqua le Dauphin, en lui serrant la main. M. de Vermandois est aujourd'hui en pleine disgrâce.

— Mieux vaudrait qu'il fût mort I re-

DE VERMANUOIS iOi

partit le chevalier avec un geste horrible.

Puis, il se rendit en siiïlant avec insolence dans le cabinet du marquis de Louvois, qui l'avait fait appeler aussitôt après le conseil.

11 y eut entre eux une longue et secrète conférence.

Ils étaient assis en face l'un de l'autre et ils se parlaient si bas qu'on n'aurait pu saisir une seule de leurs paroles, en écoutant k la porte qui avait été soigneusement fermée au verrou en dedans.

Leur entretien achevé, Lon vois se leva et alla se rasseoir devant son bureau pen-

danl que le chevalier qui semblait fort coulent de lui-même et qui jetait par moments un coup d'œil atroce vers le ministre occupé à écrire, s'amusait d'un air distrait a jouer avec des jetons d'argent qu'il avait pris sur la cheminée. Quelquefois, tout en comptant et recomptant ces jetons, il se regardait et il se souriait dans une glace de Venise, comme s'il eût échangé des signes d'intelligence avec un autre personnage confident de ses pensées intimes.

— Voilà qui est fait ! lui dit Louvois, après avoir travaillé pendant une demiheure. La lettre au maréchal d'Humières suffira pour vous accréditer comme envoyé particulier au camp de Courtrài, et l'on

ne trouvera plus rien d'étrange a votre présence dans l'armée.

— Je vous assure, monsieur le marquis, reprit gaîment le chevalier de Lorraine, que j'aurai bientôt justifié ma présence par la conduite que je tiendrai au champ de bataille.

— Chevalier, n'allez pas vous faire tuer par trop de bravoure ! Ce ne serait pas la remplir votre mission ?

— Par la mordieu on en a tué qui valaient mieux que moi, et dont la vie eût été plus utile que la mienne! Cependant

je ferai en sorte de laisser les boulets et les balles faire leur chemiu, sans que je les dérange en route. Vous avez des nouvelles du siège ?

— La ville fut investie par le marquis de Boufflers, avant l'arrivée du maréchal; la tranchée a été ouverte à une demi-portée de mousquet. 11 y a tout à parier que nous sommes déjk maîtres de la place, mais la citadelle sera plus difficile a prendre.

— Et M. de Vermandois n'était pas encore au quartier- général ? Je crains fort qu'il ne soit tué, lui, à la première affaire.

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— Il serait tué que cela nous tirerait d'embarras. Cependaut il ne faudrait pas qu'on pût avoir des doutes sur la nature de sa mort... Vous comprenez : une mort équivoque dans la tranchée le rendrait tout a coup un objet de pitié, et le roi ordonnerait peut-être une fâcheuse enquête.

Je vous parle ainsi, sans voile et sans ambages, chevalier, afin que vous ne vous perdiez pas par excès de zèle !

— J'entends k demi-mot et je suivrai exactement ta ligue que vous m'avez tracée. M. le maréchal d'Humières, grâce k cette lettre de votre main, ajouta-t-il en la lisant, n'aura nulle défiance et me donnera tous les moyens possibles d'approcher de la personne du prince.

iOG LE COMTÏ

— On m'avait dit pourtant, objecta le ministre, que l'amitié s'était bien refroidie entre vous et M. le comte de Vermandois; on racontait même que le prince avait manifesté l'intention de vous provoquer en duel, a cause de certains mots injurieux.

— 11 m'a, en efTet, invité à me couper la gorge avec lui, répondit en riant le chevalier de Lorraine ; mais c'est une raison de plus pour que nous soyons tout à l'heure en parfait accord, comme naguère. Je sais de quelle manière rentrer dans ses bonnes grâces, et je me fais fort d'être, en moins de deux jours, redevenu son meilleur ami, son conseiller favori, son unique gouverneur. C'est la le point où je

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veux être pour mener promptement et a bonne fin l'expédition que vous m'avez si honnêtement confiée.

Louvois fit la grimace et bondit sur son fauteuil, ne sachant pas trop comment il devait prendre un remercîment qui ressemblait fort à une amère épigramme.

Mais il pensa qu'il s'était mis a la merci du chevalier de Lorraine, et il ne se fâcha pas, malgré les emportements ordinaires de son humeur.

Au contraire, il adoucit sa voix et son air, en congédiant le chevalier, qui avait en mains un redoutable secret d'État.

— Je vous recommande, lui dit-il, une extrême prudence; ne vous pressez pas, et choisissez bien votre jour et votre heure. Il n'est pas nécessaire que la chose se fasse le plus tôt possible ; ce qui nous importe, c'est qu'elle soit faite avant la fin de la campagne.

— En ce cas, nous avons plus de six semaines a nous ; il y en a trois de trop. Je suis trop fier, monseigneur, de la confiance que vous daignez m'accorder, pour ne vouloir pas m'en rendre digne.

— On ne trouverait pas, je l'avoue, répliqua le ministre, qui ne voulait pas être en reste de malice avec lui, on ne trouve*

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rait pas beaucoup de personnes aussi propres que vous à faire ce qu'on attend de votre merveilleuse adresse. Mais ne dépassez pas les pouvoirs qu'on vous donne, chevalier, je vous supplie; n'ayez pas recours à de détestables expédients, au poison, par exemple.

— Pour qui me prenez-vous, monseigneur, répliqua le chevalier avec une impertinence froide et polie. Qu'est-ce qui se sert du poison, bon Dieu ? De vieilles femmes rancunières, des héritiers impatients, des filles innocentes. Dieu nous en garde, monseigneur.

— Un enlèvement, c'est le plus habile

no LB COMTE

et le plus sûr; mais un enlèvement fait de main de maître, qu'on puisse mettre sur le compte des Espagnols...

— Ces pauvres Espagnols !... Vous pouvez vous en rapporter a mon iaiaginative, dès qu'il s'agit de vous prouver mon zèle, monseigneur.

— Vous en parlez comme si la chose me regardait personnellement ! Je vous jure sur l'honneur que je n'ai d'autre intérêt là-dedans que le désir d'être utile au roi et à son royaume...

— Et agréable aussi à madame la marquise de Maintenon, monseigneur.

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DE VERMANDOiS \i\

— Elle! murmura Louvois, dont les yeux s'ejiilammaient. Nou, monsieur, vous vous abusez singulièrement! Je ne veux plaire à personne au monde, et ne fais que mon devoir.

— C'est bien la comme je l'entends, monseigneur. Au reste, si vous avez confiance en moi, n'ai-je pas de même confiance en vous ?

— Qu'est-ce à dire? repartit Louvois qui se rembrunissait. Je ne vous comprends plus, chevalier.

~ Vous ai-je demandé des instructions écrites? Votre parole me suffit, comme a vous la mienne, monseigneur...

— Assuréoieul, et ma parole, je la tiendrai avant que vous m'ayez tenu la vôtre.

11 n'y aura pas de poursuites contre vos amis les Templiers, et le procès commencé en demeurera la. Le roi approuvera demain votre nomination à l'abbaye de Tiron.

— Ce sera un chef-d'œuvre que de faire revenir Sa Majesté de ses préjugés contre moi ! Cette abbaye est d'un bon revenu?

— Cinquante mille livres de rentes.

Quant à l'approbation du roi, vous Tobtiendrez sans que Sa Majesté le sache, car le roi ne vous aime guère...

— Comme si j'étais responsable de la mort de cette infortunée madame Henriette d'Angleterre!... Mais ce n'est pas tout ce que je vous ai demandé ?

— Votre frère, le chevalier d'Harcourt aura l'abbave de Royaumont, la plus grosse abbaye qui soil vacante. Votre autre frère...

— Assez, monseigneur; je n'entends pas épuiser d'un seul coup toutes vos faveurs. Il faut que je montre d'abord ce que je sais faire. Mais vous ne m'avez pas donné les ordres dont j'ai besoin pour mener mon prisonnier à sa destination ?

— Tout est dans ce pli : ordre aux gouverneurs de ville, aux capitaines et aux officiers des troupes royales, de vous prêter main-forte au besoin ; de vous laisser passer avec vos équipages ; de n'exiger de vous aucune explication écrite ni verbale ; puis, en dernier lieu, ordre au gouverneur du Mont-Saint-Michel de recevoir et de aiarder le prisonnier inconnu que vous remettrez en ses mains, au nom du roi...

— Vous m'avez fait maître d'un terrible secrel ! s'écria le chevalier de Lorraine en ricanant et en se frottant les mains d'un air desatisfacîion.

C'est un secret qui doit mourir entre

VOUS et moi ! reprit Louvois qui le regarda d'un œil fixe et perçant.

— Vous vous êtes mis de la sorte a ma merci, monseigneur? Ne craignez-vous pas?

— Chevalier ! interrompit froidement le ministre, montrant du doigt les amas de paperasses qui encombraient son bureau : il y a la de quoi vous faire pendre dix fois pouruue, tout bon gentilhomme que vous êtes 1

— Ah ! monsieur le marquis, dit le chevalier de Lorraine en changeant de visage.

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