LE C031TE
à la religion : en conséquence, ils seront bannis de mon royaume a perpétuité.
— Piendez hommage, monsieur, dit le père La Chaise en s'adressant a l'abbé Cprnouaille, rendez hommage à la clémence de Sa Majesté.
— Je ferai expédier, ce soir même, l'ordre de bannissement, ajouta le roi; vous, monsieur,tâchez de me récompenser d'une clémence que je blâme et regrette, je l'avoue, en obtenant la conversion de vos deux huguenots.
— Sire, répondit l'abbé, plein d'une amère tristesse : j'y travaillerai mieux et plus persévéramment, si j'accompagne hors de France les deux exilés.
DE VEUMA>l)OIS 155
— Mon père disait le roi a son confesseur, en s'éloignant avec lui, je compte sur vous pour que madame de Maintenon me le pardonne.
L'abbé Cornouaiîle demeurait immobile, le cœur navré, les yeu\ humides de larmes.
Le comte de Chantemerle et le vieux Jérémie étaient sauvés! Mais Louis XIV n'avait consenti a leur faire j^râce de la
vie, que contraint et forcé, tant il éprou-
vait d'aversion et d'horreur pour les protestants.
Cette intolérance et cette dureté impressionnèrent tellement le vertueux ecclé-
sistique, qu'il se demanda pour la première fois s'il ne devait pas se repentir d'avoir abjuré la religion dans laquelle il était né.
La recherche.
L'abbé Cornouaille avait laissé hors du château, à l'entrée de l'Avenue de Paris, le carrosse dans lequel il était arrivé à Versailles.
Il s'acheminait lentement, la tête basse
■'ïj*
\o() LE COMTE
et l'air pensif, vers l'endroit où ce carrosse de louap^e l'attendait, lorsqu'il fut accosté par une jeune ûlle, qui le suivait depuis la sortie du château, et qui s'était approchée de lui plusieurs fois, sans oser lui adresser la parole, pendant qu'il traversait la Grande-Cour.
C'était Thérèse.
Venue k Versailles, dès le matin, avec mademoiselle de Chantemerle et la Raisin, elle était restée d'abord en observation aux environs du château, mais, au bout de plusieurs heures, ne voyant reparaître ni l'une ni lautre, elle avait pénétré dans les cours et jusque dans les vestibules, pour aller a la recherche de ses deux com* pagnes de voyage.
Son costume coDservant encore quelque chose de l'austérité de l'habit monasique, on l'avait prise pour une de ces religieuses qui venaient sans cesse solliciter, au nom de leur communauté, les bonnes grâces de madame de Maintenon.
On se donna donc garde de l'interroger et même de l'embarrasser par des regards indiscrets; on fit semblant de ne la pas remarquer, et on lui permit d'errer çk et la, en attendant, jusque sous les fenêtres des appartements du roi.
Tous les domestiques qui la voyaient passer se disaient entre eux, qu'elle était la par l'ordre de madame de Maintenon.
— Monsieur, dit-elle d'une voix trem-
blante à l'abbé Cornouaille, pardonnezmoi si je viens de préférence vers vous, qui ne me connaissez pas; mais votre aspect seul m'y a encouragée, car vous devez être bon et serviable. ,
— Madame ! répondit Tabbé, qui ne regarda seulement pas Thérèse, et qui, croyant qu'on lui demandait Taumône, mit aussitôt la main à la poche. Je regrette de n'être pas plus riche...
— Monsieur, ce n'est pas là le service que je vous demande! reprit Thérèse, avec timidité, en refusant la pièce de monnaie que le prêtre voulait lui glisser dans la main.
— Quel service, madame? répliqua
DE TERMATfDOlS 159
l'abbé, qui leva les yeux vers elle pour la première fois el les baissa sur-le-champ, en rougissant de se trouver sur la voie publique en conférence avec une femme inconnue. Que voulez-vous de moi ? ajouta-t-il, essayant d'abréger et de rompre cet entretien qui l'effarouchait.
— C'est un secret, monsieur, et j'ai pensé, rien qu'à vous voir, que vous seriez bien aise de me tirer de la peine où je suis.
— Madame, vous vous méprenez assurément, interrompit l'abbé avec défiance et sérénité : je suis un homme d'Église...
— - Vous êtes sans doute du château,
puisque vous en sortez? En tout cas, vous avez la liberté d'y aller partout ?...
— C'est k regret, madame, que je prends congé de vous ! reprit l'ecclésiastique qui était bien décidé à se soustraire a cette importunilé. Je suis attendu à Paris pour affaire urgente, et je ne saurais perdre une minute de plus.
— Monsieur! monsieur! dit Thérèse, avec l'accent, le geste de la prière : vous ne m'abandonnerez pas dans un pareil embarras...
— Eh ! que puis-je faire, madame pour vous être utile ? demanda l'abbé Cornouaille, louché de la voix et de l'air suppliant de cette jeune fille. Vous me suppo-
DE VERMANDOIS i6l
sez sans doute un crédit que je n'ai pas, car je ne suis point attaché k la cour.
— En deux mots, voici de dont il s'agit, monsieur. Je suis venue de Paris avec une amie... Cette demoiselle avait affaire au château pour certaine démarche très délicate; elle y est entrée depuis bien longtemps, et je ne l'ai pas revue depuis.
— De grâce, madame, ne me retenez pas pour de telles particularités! dit vivement le vicaire de Saint-Eustache, qui se crut aux prises avec une intrigante. Ayez un peu plus de respect pour l'habit que je porte, et ne me faites pas mésuser d'un temps bien précieux...
— Au nom du ciel ! monsieur, repartit
vu 11
Thérèse, dont l'énergie et la résolution né faisaient que s'accroître dans ce débat. J'ai tant a craindre pour la malheureuse demoiselle, qui s'est jetée peut-être dans un abîme par un noble et généreux mouvement de piété filiale!... Je tremble qu'elle ne se soit fait arrêter et qu'on ne l'ait de nouveau enfermée dans un couvent î... Je me suis opposée tant que j'ai pu a cette fatale démarche; mais on lui a persuadé qu'elle verrait monseigneur le Dauphin, et que ce prince aurait pitié d'elle.
— Je ne puis rien faire, je vous assure, pour vous ôter de souci a cet égard, répliqua l'abbé dont l'impatience éclatait.
Je suis à Versailles pour la dernière fois
de ma vie, et voici que j'en sors avec l'espoir de ne jamais rentrer dans ce château où vous serez mieux reçue que moi.
Adieu, madame, je me souviendrai de vous dans mes prières : c'est l'unique service que vous pouvez attendre de moi.
— 0 mon Dieu ! s'écria Tliérèse découragée, avec une explosion de larmes. Si je savais du moins où rencontrer M. Moufle!
— Vous connaissez M. Moufle ? dit d'un ton de curiosité et d'intérêt l'abbé Cornouaille, qui était revenu sur ses pas vers la jeune fille, lorsqu'il entendit prononcer le nom de Moufle. Vous connaissez le premier valet de chambre de M. de Vermandois!
— Si je le connais ! reprit Thérèse, en relevant la tête avec assurance. Certes, il ne me laisserait pas dans cette situation douloureuse, quand il viendrait a savoir que je suis la depuis le matin à guetter le retour de mademoiselle de Ghantemerle ?
— Mademoiselle de Ghantemerle? vous connaissez aussi mademoiselle de Ghantemerle?... Parlez plus bas, de peur que quelqu'un ne nous écoute !
— Vous ne me trahirez pas, monsieur , dit avec inquiétude Thérèse, qui se repentait d'avoir nommé mademoiselle de Ghantemerle. C'est elle-même quej'attends ici 1 C'est a cause d'elle que je suis dans les transes!... Oh! dites-moi, monsieur Moufle esi«il a Versailles ?
— Moufle, le valet de chambre de M. de Vermandois ? Il ne peut être ici, puisqu'il était encore ce matin a la Bastille!
— Ala Bastille! répéta Thérèse stupéfiée, A la Bastille ! Eh ! pourquoi cela, grand Dieu ! Qu'a-t-il donc fait ce pauvre Moufle?
— Je ne crois pas qu'il y reste longtemps, car on ne lui impute aucun fait coupable, et j'estime qu'il a été mis en suspicion par quelqu'un des ennemis de M. le comte de Vermandois. Je le verrai ce soir même et lui communiquerai de votre part ce qu'il vous plaira de lui faire savoir.
— Vous le verrez ce soir, monsieur?
dit Thérèse en pleurant. Ne pourrai-je pas
iOÙ LE COMTE
le voir aussi? Oh ! faites, monsieur, que je le voie !...
— Étes-vous sa sœur ou sa femme, que vous vous intéressez si fort a lui? Je n'ai pas le pouvoir qu'il faut pour vous conduire a la Bastille, mais, encore une fois, n'ayez pas de crainte ni de clia<^rin a ce sujet : M. Moufle sera mis en liberté un jour ou l'autre.
— Mai^ enfin il est a la Bastille!... Ne voudriez-vous pas me dire, je vous prie, monsieur, le fait qu'on lui reproche ?
— Ce sont de pitoyables calomnies qui ne valen t pas qu'on les discute ! . . . répondit l'abbé Cornouaille, examinant l'impression que bes paroles produisaient sur le
T)E VERMANIVOIS 167
visage de Thérèse : on l'accuse, 'je crois, d'avoir enlevé mademoiselle de Chantemerle.
— Enlevée ? s'écria Thérèse indignée.
11 n'y a pas eu d'enlèvement : mademoiselle de Chantemerle et moi, nous nous sommes échappées du couvent de l'Ave- Maria, où l'on nous retenait injustement contre notre volonté, en haine de notre religion...
— Mais, madame, que puis-je pour vous rendre service ? interrompit le prêtre avec un empressement plein de bonté. Que faut-il faire pour être utile a mademoiselle de Chantemerle ? 11 n'est rien que je ne fasse dans ce but, et je suis tout à ses ordres.
108 LE coMfi:
— Qui donc êtes-vous, monsieur? reprit Thérèse étonnée et intriguée. Qui êtes-vous pour vous tant intéresser à mademoiselle ?
— Je suis, ou plutôt j'étais le directeur de conscience de M. le comte de Vermandois; on me nomme l'abbé Cornouaille...
— Vous êtes le frère de notre' pasteur Jérémie Cornouaille? Vous êtes né, comme moi, sur les terres du comte de Chantemerle?
— C'est un devoir s;^cré pour moi que de venir en aide a la fille de M. le comte de Chantemerle, k une personne que M. le comte de Vermandois. m'a recommandée particulièrement... Vous dites que made-
DE VERM;VM)01S 160
moiselle de Ghantemerle est enlrée au château ?
— Et n'en est plus sortie, quoique six ou sept heures se soient écoulées depuis que je l'ai quittée à cette grille ?
— Qu'allait-elle faire au château ? Quelle est cette démarche délicate dont vous parliez ? Pourquoi voulait-elle voir monseigneur?
— Une femme de médiocre condition, une comédienne, a ue vous rien cacher, qui s'était entremise pour la mener chez le Dauphin...
— Mademoiselle de Ghantemerle est en campagnie avec des comédiennes ! s'écria
l'abbo, que celte circonstance atïligeait visiblement.
— Oh ! le hasard seul a fait cette rencontre, et quand mademoiselle de Chantemerle a su que son père était prisonnier d'État a la Bastille et qu'on devait le transférer en Dauphiné pour l'exécution de U sentence, elle a failli perdre l'usage de sa raison ; elle a sur l'heure accepté le moyen qu'on lui offrait d'obtenir la grâce de son père : elle s'est mise a la merci de cette comédienne...
— Vous me faites frémir, mon enfant !
Monseigneur le Dauphin est, dit-on, un prince de mœurs sévères et de conduite irréprochable... Mais Dieu sait où l'on
DE YERMANDOIS i71
aura pu entraîner une jeune fille sans expérience et sans soupçon ! Il faut nous Illettré en quête...
— Non, ce ne peut être une embûche... Cette comédienne, toute comédienne qu'elle soit, ne semble pas une méchante femme!,.. Quoi ! vous supposez que mademoiselle de Chanlemerle pourrait être tombée dans un piège "^ Je n'y avais pas songé, et voici que je m'en épouvante!./
— Je la retrouverai ! dit l'abbé Cornouaille, qui se représentait avec effroi tous les périls que mademoiselle de Chantemerle avait pu courir, sous l'influence corruptrice d'une comédienne, dans le monde pervers des courtisans. Dieu fasse que son bon ange Tait protégée!
— Ce n'est pas tout que de chercher ce qu'elle est devenue, reprit Thérèse, en le retenant encore. Rappelez-vous que mademoiselle de Chantemerle est protestante, qu'elle s'est enfuie de l'Ave-Maria, oîi le roi l'avait fait enfermer, et qu'elle y serait réintégrée, pour y être renfermée plus étroitement, si elle est reconnue et si l'on se saisit de sa personne? il y a une lettre de cachet contre nous !
— Ne vous montrez pas, et laissez-moi faire ! Que je découvre seulement la trace de cette pauvre demoiselle... On l'a conduite, dites-vous, chez le Dauphin ? Quel est le nom de cette comédienne?
— La Raisin ; elle est de la troupe des
DE VEhMANDOIS 175
comédiens du roi, au théâtre de l'hôtel Guénégaud... J'oubliais de vous dire que monseigneur le Dauphin lui porte une très grande amitié, a ce point qu'elle se vante de le tenir sous le joug comme son serviteur...
— .l'entrevois la-dedans des dangers que je n'eusse pas devinés !... Si c'était un détestable complot !... Mais la vertu d'une fille honnête est un puissant bouclier, et Dieu se range volontiers du parti de l'innocence, pour la rendre invincible!...
Vous, mon enfant, mettez-vous en prière, et invoquez en faveur de mademoiselle de Chanteraerle la protection de la sainte Vierge immaculée.
— Je prierais de bon cœur, dit Thérèse
émue et troublée de fcette pieuse allociition, mais je suis protestante!...
— Priez toujours, mon enfant I de quelque part que vienne la prière, elle est agréable a Dieu, quand les lèvres sont pures et le cœur fervent.
— O mon Dieu ! s'écria Thérèse, que la parole du prêtre électrisait : je vous conjure de nous rendre saine et sauve mademoiselle de Chantemerle ! Je vous conjure de faire sortir de la Bastille notre bon ami M. Moufle, qui est bien le plus honnête et le meilleur des hommes !
Thérèse s'était agenouillée instinctivement au pied d'un arbre de la route, et l'abbé Cornouaille lui donna sa bénédic-
tion catholique, en unissant ses prières à celles de la jeune protestante, qui versait des larmes muettes sur le sort de Moufle, prisonnier a la Bastille.
Le crépuscule ne permettait déjà plus de distinguer les objets, lorsque Thérèse, qui persistait à seconder le généreux vicaire de Saint-Eustache dans les recherches qu'il devait faire au château pour y retrouver mademoiselle de Chantemerle, entra derrière lui dans la Grande-Cour, sans savoir jusqu'où elle pourrait l'accompagner.
Les portiers, qui fermaient alors les grilles, la virent entrer et ne rarrètèreut pas au passage, parce qu'ils la reconnu-
rent pour l'avoir aperçue déjà, et qu'ils s'imaginaient qu'elle se rendait encore chez madame de Maintenon, où elle devait avoir ses entrées.
On laissa passer également l'abbé Cornouaille, dont l'habit ecclésiastique était un excellent passeport pour circuler partout dans le château, où l'on ne rencontrait que soutanes et petits collets, guimpes et scapulaireS; les jours où madame de Maintenon donnait audience k ses créatures.
Ce fut juslement du côlé de l'appartement de madame de Maintenon que le hasard conduisit l'abbé et Thérèse qui se rejoignirent sous les fenêtres de la favorite.
DE VEUMAISDOIS 177
Ou venait d'allumer une lanterne, que le vent balançait^au-dessus de leurs têtes, et qui projetait à l'entour une clarté vacillante.
— Je suis bien en peine de savoir où nous adresser! dit l'abbé Cornouaille, en parlant bas a Thérèse. Ce château est si vaste, et tant de monde l'habite!
— Il faut demander en quelle partie du château loge le Dauphin ? reprit Thérèse, qui regardait les bâtiments et les fenêtres pour chercher de quel côté s'orienter. On nous dira peut-être chez monseigneur si l'on y a vu mademoiselle deChantemerle?
— A condition que nous ne la nommions pas, car ce nom-là n'est pas bon à
prononcer ici ! Ne serait-il pas plus habile de nommer seulement cette comédienne qui l'accompagnait, dites-vous, et qui doit être connue dans la maison du Dauphin ?
— Il ne vous convient pas, à vous, monsieur, de nommer une comédienne et de paraître avoir des rapports avec ces sortes de gens-la. Attendez-moi a cette place !... Voici quelqu'un qui passe la-bas. Je vais faire une tentative.
C'était par aventure un valet de pied attaché au service intérieur de l'appartement du Dauphin,
Thérèse, encouragée par la présence de l'abbé, alla droit à ce domestique, qu'elle
DE YERMA.XDOIS i 79
arrêta sous un vestibule, en l'interpellant d'une voix douce et timide :
— Monsieur, lui dit-elle, vous pourriez me faire un bien grand plaisir en me donnant des nouvelles d'une personne qui doit être ici ?
— Quelle personne, mademoiselle? répondit d'un air avenant le valet de pied, que l'agréable figure de Thérèse avait tout d'abord mis de bonne humeur.
— C'est une comédienne de la troupe royale, reprit la jeune fille en rougissant; on l'appelle la demoiselle Raisin...
— Chut ! gardez qu'on ne vous entende prononcer ce nom ! dit le domestique, en
lod LE COMTE
s'assura nt qu'on n'écoutait pas aux alentours. Monseigneur est fort affligé de ce s'est passé, mais il ne pouvait empêcher que le roi envoyât cette pauvre demoiselle aux Madelonnettes.
* — Eh ! qu'est-ce que les Madelonnettes, s'il vous plaît? repartit naïvement Thérèse, qui avait passé quatre ans k Paris, sans rien connaître de la capitale et de ses établissements divers. Madelonnettes ! c'est apparemment un théâtre ?
— Un théâtre ! s'écria le valet, avec un éclat de rire, en ayant quelque doute sur la naïveté de Thérèse. C'est plutôt une espèce de couvent.
— Mort de ma vie ! répliqua-t-elle, toute
DE VERMA>'DOIS \S\
troublée : un couvent à la façon de l'Ave- Maria, oîi l'on enferme les filles malgré elles !
— Gomme vous le dites! reprit le domestique en riant plus forl. Mais je vous conseille de n'y point aller, ma chère enfant; car on vous y enfermerait aussi avec votre maîtresse... Je devine, n'est-ce pas, que vous appartenez a la demoiselle Raisin?
— Oh! non, dit-elle en rougissant; je n'ai pas le malheur de.' servir une comédienne !... Mais, s'il vous plaît, la demoiselle Raisin n'était pas seule...
— Seule ! répondit le valet, qui ne comprenait pas le sens ni la portée de cette
182 L£ COMffË
question. Elle était avec Dionseigneur, quand le roi est venu qui l'a fait partir surle-champ pour les Madelon nettes où elle demeurera plusieurs jours...
— Ce n'est pas cela qui m'inquiète ; je m'informe seulement de ce qu'est devenue une honnêle personne qui est entrée céans avec la demoiselle Raisin ?...
— L'honnête personne dont vous parlez, dit-il gaîment, que venait-elle faire en compagnie d'une fameuse comédienne?
— Elle venait, monsieur, pour avoir l'honneur de voir le Dauphin, et pour solliciter de lui une grâce particulière.
^- Je n'ai pas rencontré celle honnête
LE VEllMANDOlS 185
personne, poursuivit le valet en riant sardoniquement ; je n'ai pas ouï parler d'elle et je doute qu'elle ait pénétre jusqu'à monseigneur, en dépit du bon vouloir de la demoiselle Raisin qui devait faire la présentation.
— Cependant, monsieur, elle est arrivée à Versailles entre onze heures et midi, depuis lors, on ne l'a pas vue sortir du château.
— Voilà qui est merveilleux! poursuivit le domestique, qui ne savait trop à quelle opinion se fixer relativement à son interlocutrice. Il faut que quelqu'un ait trouvé la conversation plaisante avec cette honnête personne?... 31ais je puis m'enquérir là-haut de ce qui en est.
i84 LE COMTE
— Je vous en aurai une obligation extrême, monsieur, car je suis au désespoir de n'avoir pas eu de ses nouvelles depuis ce matin.
— Patientez un moment ; je ne tarderai guère à vous donner satisfaction... A propos, dit-il d'un ton assez leste, en revenant sur ses pas, cette honnête personne est sans doute une femme ou une fille ?
— C'est une demoiselle de qualité, reprit Thérèse avec \"\'i décence simple et fière qui forçait au ; ospect. Monsieur, je vous remercie de bon cœur, ajouta-t-elle gracieusement : je prierai M. Moufle de vous remercier aussi, pour le bon office que vous nous rendez !
DE VEUMANDOIS 185
— Ah ! vous êtes des amies de M. Moufle ! dit le valet de pied, dont l'empressement ne fit que s'accroître. 31. Moufle est un homme que nous aimons et estimons tous ici !... Malgré sa disgrâce, je serai fort aise de l'obliger en vous obligeant.
Thérèse se cacha dans le coin le plus sombre de ce vestibule, qui n'était éclairé que par une lanterne suspendue à la voûte, elle attendit avec impatieiice le retour du domestique, et elle tremblait de se trouver sur le passage des gens du château qu'elle entendait aller et venir pour leur service aux environs.
Cependant l'abbé Cornouaille, les yeux tournés vers l'entrée du vestibule où il avait vu disparaître Thérèse, demeurait
immobile sous la lumière de la lanterne qui éclairait les abords de l'appartement de madame de Maintenon.
Tout a coup, une fenêtre s'ouvrit au premier étage, et, comme ses regards se portèrent aussitôt vers cette fenêtre, il vit s'avancer, en dehors du balcon, une tête de femme enveloppée de coiffes et de dentelles noires.
— Monsieur ^e curé ! lui cria une voix aigre et chevrotante : que ne montez-vous quand on vous attend? Cette fille est a demi-morle, et il serait bien déplorable qu'elle vînt à trépasser sans confession dans le propre appartement de madame la marquise f
DE VEIIMANDOIS 187
L'abbé Cornouaille fut poussé en avant par un presseolimeDl qui lui disait que la main de Dieu allait le conduire jusqu k c© qu'il eût retrouvé mademoiselle de Ghantemerle.
Il ne répondit pas autrement que par une profonde inclination, et il se mit en devoir de parvenir sur-le-champ auprès de la personne qui l'avait appelé par la fenêtre en le prenant sans doute pour quelqu'un qu'on souhaitait voir arriver.
Dès qu'il se présenta, tout ému de sa hardiesse, a la première porte qui s'offrait à lui, deux, valets a la livrée du roi le reçurent sans lui demander son nom, et le conduisirent avec beaucoup de déférence
188 LE cou TE
dans une antichambre, où mademoiselle de Balbien était seule avec mademoiselle de Chantemerle.
Celle-ci, les vêtements en désordre, les cheveux épars, la physionomie complètement bouleversée, les yeux fixes et sans regard, la bouche entr'ouverte, paraissait privée de mouvement et de sensibilité; elle gisait couchée sur des coussins , comme un spectre, comme une morte.
L'abbé Cornouaille ne l'avait jamais vue auparavant, mais il devina que ce ne pouvait être qu'elle.
Comment la malheureuse jeune fille se trouvait-elle dans cet étatetfrayant? Quel-
les circonstances mystérieuses avaient pu mettre sa vie en péril ?
— Ah ! ce n'est pas M. le curé ! dit mademoiselle Balbien, dès qu'elle eut envisagé l'abbé Cornouaille, qu'elle se souvenait vaguement d'avoir vu prêcher, a la chapelle du château, devant le roi. Vous n'êtes pas de la paroisse de Saint-Louis, monsieur l'abbé?
— Non, madame ! répondit le vicaire de Saint-Euslache, qui n'hésita pas a recourir au mensonge. Mais peu importe; on mandait un prêtre, et me voici.
— Madame la marquise avait désiré que ce fût M. le curé lui-même qui vînt assis-
ter cette fille, qu'on doit conduire a l'hôpital ?
— M. le curé était auprès^d'un malade, dit l'abbé Cornouaille, et, comme il ne pouvait accourir ici, il m'a dépêché en son lieu et place... Au reste, ajouta-t-il en s'approchant de mademoiselle de Chantemerle avec un vif sentiment de pitié et d'intérêt, il fallait se presser, car cette pauvre demoiselle paraît être dans une bien triste situation.
— Hâtez-vous donc de la confesser, s'il est possible, ou du moins de dire sur elle quelques prières qui soient profitables pour son âme. Elle s'en va certainement rendre le dernier soupir pendant le trajet du château a l'hôpital.
— Mon enfant, c'est un ami que le bon Dieu vous adresse! dit le prêtre en se penchant a l'oreille de Louise, qui n'entendait pas même le son de celte voix consolante.
— Elle ne vous entend pas ! reprit mademoiselle de Balbien ; elle ne vous répondra pas plus qu'a nous ! Ce sont des efforts inutiles que de vouloir la confesser ; elle est a l'agonie, et il n'y a pas de temps a perdre pour la disposer à la mort. Mais vous n'avez point apporté les saintes huiles ni le crucifix ?
— J'ai pensé , répliqua l'abbé Gornouaille, qui était impatient d'emmener mademoiselle de Chantemerle hors du château, j'ai pensé que toutes ces cérémo-
l*.^i LE COMTE
nies se feraient plus convenablement a l'hôpital.
— Oui, si on était sûr qu'elle fût encore virante en y arrivant! Mais, voyez, elle passera d'une minute a l'autre...
— Il fallait chercher un médecin aussi bien qu'un prêtre! s'écria l'abbé, qui jugea que l'état de la malade était fort grave.
— Le médecin a été mandé, qui l'a crue morte, et qui s'en est allé en déclarant que son ministère était désormais inutile.
— Madame, je vous prie d'ordonner que personne ne nous vienne troubler ; je veux, du moins recommander son âme a Dieu.
Mademoiselle de Balbien sortit un mo-
DE VEUMANDOIS 11)5
ment pour donner des ordres ; puis, elle entra chez madame de Maintenon, qui s'était mise en prières, et elle lui annonça que le prêtre était la, auprès de la moribonde ; qu'il assistait a ses derniers moments.
Quand 1 abbé Coruouaille se vit seul à côté de mademoiselle de Cbanlemerle, qui n'avait pas encore repris ses sens, ou qui du moins restait plongée dans une demiléthargie, il s'agenouilla, les mains jointes, et répéta les litanies des agonisants, avec tant d'onction et de ferveur, que cette ardente charité chrétienne, par une mystérieuse sympathie, comuiuniqua par degrés a la mourante un vague sentiment d existence.
vil 13
Mademoiselle de Chantemerle, qui commençait a percevoir iodistinctement les sons et les couleurs, entendit la voix qui priait, et distingua une figure humaine à genoux devant elle.
C'était comme un songe embrouillé et confus, dans lequel les objets n'avaient pas de forme réelle et saisissable.
Cependant, la raideur de ses membres était assouplie ; la chaleur vitale revenait par intervalles a la surface du corps ; la respiration, longtemps suspendue et entrecoupée, se réglait en devenant plus libre. Ou voyait, pour ainsi dire, poindre le regard dans les prunelles vitreuses de la jeune fille, et ce regard s'était arrêté,
encore terne el indécis, sur le regard évocateur et rayonnant du ministre de la religion.
II j avait, en ce moment, de l'un a l'autre, un échange indéfinissable de battements de cœur.
Mademoiselle de Ghantemerle, toujours privée de la conscience d'elle-même, retrouvait, sous l'influence invisible de la prière, la force et le pouvoir de vivre.
— Mon enfant, lui dit l'abbé Cornouaille avec un accent ineffable, ne voulez-vous pas revoir votre père ?
Mademoiselle de Ghantemerle ne répondit pas, mais ses yeux s'animèrent a Tins-
lOC LE COMTE
tant, et des larmes parurent aux bords de ses paupières : elle avait donc entendu, elle avait donc compris. Néanmoins, elle demeurait immobile, inerte ; son regard seul vivait.
— Mon enfant, reprit l'abbé qui se réjouissait d'avoir obtenu déjà ce résultat inespéré, je vais vous conduire vers votre père.
Mademoiselle de Chantemerle ne répondit pas davantage, mais elle fit un mouvement et détourna la tête : ses yeux étaient pleins de larmes.
Le vicaire de Saint-Eustache remarquait avec joie une amélioration sensible dans l'étal de la malade.
DE VERMANDOIS t97
Toutefois, il ne soupçonnait pas encore que la mallieureuse Louise avait perdu la raison.
11 l'interrogea, il lui parla de nouveau, sans qu'elle donnât aucun signe d'intelligence.
Elle avait les yeux fixes ou égarés : elle ne sortait plus de son effrayante inertie. Cependant on pouvait juger que sa vie ne courait plus de danger immédiat et que la crise terrible, qui avait failli se terminer par la mort, touchait a sa fin.
— Au nom de votre père, ma chère enfant, écoutez- moi! lui dit l'abbé Cornouaille, avec une expression suppliante et impérative a la fois. Si vous voulez que
i98 LE COMTE
je vous rende a voire père, si vous voulez n'êlre pas séparée de ce que vous aimez le plus au monde!...
Mademoiselle de Chantemerle entendit ces mois, mais elle les comprit dans un sens bien différent de celui que le prêtre leur donnait, car elle les rapporlait à son amour pour le comte de Vermandois ; et, sans savoir qui avait parlé de la sorte, elle recouvra un instant toutes ses facultés auditives pour écouler une pressante recommandation qu'on lui adressait au nom de cet amour qui couvait dans le fond de son cœur.
— Si vous voulez, répéta l'abbé, voyant que celle phrase avait produit un effet