LE C03ITE
entendu le roulement d'une voiture, sans s'expliquer la cause de ce bruit inaccou-» tumé, fut bien agréablement surprise en reconnaissant le signal par lequel M. J^uis Breton ou Moufle annonçait sa présence à la porte de l'enclos.
On avait frappé des mains par trois fois, et comme Thérèse courait et furetait partout pour retrouver la clé qu'elle avait cachée dans l'intention de la soustraire aux recherches de Louise, on frappa encore trois coups avec plus de force que la première fois.
Ce frappement de mains, que le silence de la nuit rendait plus sonore, avait sans
Di: VERMANDOIS Oî>
doute retenti dans le cœur de la raalade, car un lon^ soupir souleva sa poitrine, et elle murmura le nom de Louis, sans toutefois revenir à elle.
Thérèse étail allée, toute émue, ouvrir la porte; elle croyait n'avoir que Moufle à introduire dans l'Ermitage, mais elle se trouva en face de M. Louis Breton, qu'elle n'attendaiil pas.
Il était si pâle, si défait et si las, qu'elle aurait hésité à le reconnaître si Moufle n'avait été derrière lui pour témoigner de son identité.-
— Quel bonheur que ce soit vous! s'écria-t-elle. C'est le ciel qui vous envoie!
100 LE COAITC
— Et Louise? demanda d'une voix faible le comte de Vermandois, qui s'étonnait de ne pas la voir la première.
— Ah ! venez ! reprit-elle avec une agitation extraordinaire. Un grand malheur vient de nous frapper!
. — Un malheur! répliqua-t-il en donnant créance aux plus sinistres pressentiments.
— Mademoiselle de Chantemerle a été mordue par une vipère.
— Elle est morte ! s'écria le prince, qui s'abandonnait déjà au désespoir.
J)E VEÎ\MA.>DOIS toi
— J'espère que l'accident n'aura pas de suites funestes ; mais la blessure est grave.
— Il faut un médecin sur-le-champ ! interrompit le comte de Vermandois, qui se sentit revivre, en apprenant que Louise n'avait pas succombé.
— Où trouver un médecin, à cette heure, en ce lieu ? dit Thérèse.
— Va, remonte en carrosse ! dit vivement le prince a Moufle, interdit et désolé : retourne au château et ramène-nous un médecin, n'importe lequel, de gré ou de force !
— Mais, monseigneur, Tépondil le ralet (le ciiambrCj c'est un ordre impossible a remplir !
Thérèse, si préoccupée qu'elle fut de la situation périlleuse de Louise, ne laissa pas de remarquer que Moufle avait appelé son maître nionseirpieur, en lui adressant la parole.
Moufle ne s'était point aperçu lui-même de sa distraction, et le prince n'}^ avait pas pris garde, tant il se tourmentait exclusivement de l'état de mademoiselle de Chantemerle.
Thérèse, stupéfaite et intriguée, regar-
DE VEllMANDOlS 105
dait le comte de Vermandois, eo se demandant tout bas quel pouvait être ce soidisant Louis Breton, qu'on/ qualifiait de monseigneur.
— Pars donc! dit impérativement le prince a Moufle, qui semblait encore indécis. Ordonne au coctier, de ma part, de ne pas ménager ses chevaux ni sa voilure. Toi, ne reparais jamais devant mes jeux, si tu ne reviens pas tout h l'heure avec un médecin !
vu
La chambre vide.
La duchesse de La Vallière, qui avait quitté le château de Marly aussitôt après son entrevue avec le roi, n'arriva pas a Fontainebleau avant deux heures du matin.
lOG LE COMTE
Sou carrosse s'étail embourbé dans les chemins de traverse; une des roues avait été brisée et il avait fallu aller chercher, a -deux lieues de Ta, les secours nécessaires pour remettre la voiture en état de continuer sa route.
Ces retards interminables avaient été bien pénibles pour une mère impatiente de se retrouver auprès du lit de son fils malade. #
L'abbé Cornouaille accompagnait toujours madame de La Vallière dans ce voyage, qu'elle n*eût probablement jamais entrepris sans le conseil et l'assistance du pieux ecclésiastique, qui allait être chargé
DE VEUMANJ)OIS iOT
de diriger l'éducation morale du coinle de Verni and 015.
Plus d'une fois, pendant oeite longue route, il avait uni ses prières a celles de la sainte et noble femme, qui ne priait pas seulement pour son fils; plusieurs fois, en la voyant répandre des larmes silencieuses, qu'elle s'efforçait de cacher, il avait essayé de lui offrir des consolations ^t des encouragements, puisés dans la source divine de la résignation chrétienne.
Sœur Louise de la Miséricorde n'eût point osé s'avouer a elle-même que, si son fils était sans cesse présent à sa pensée, tous les mouvements de son cœur ne se rapportaient pas a lui seul.
Le premier mot que proféra madame de La Vallière, en descendant de carrosse, pâle, abattue, épuisée, ce fut pour s'informer des nouvelles du comte de Vermandois.
On lui répondit avec hésitation que le prince s'était trouvé plus mal durant la soirée, et qu'à la suite d'une nouvelle crise, il avait donné ordre de ne laisser entrer personne dans son appartement jusqu'au lendemain matin.
— J'en avais le pressentiment I dit-elle avec anxiété. Aussi, pourquoi me suis-je
^éloignée de lui !
— Ayez confiance en Dieu, ma sœur !
DE VEHM\NI)OIS lOl)
lui dit l'abbé Cornouaille. Vous avez fait votre devoir en allant demander au roi la grâce de votre fils.
~ Ne m'abandonnez pas, monsieur !
n'abandonnez pas ce pauvre enfant !
Madame de La Vallière se proposait de reprendre aussitôt sa place de mère a côté du lit de son fils ; elle espérait surtout dans la prière pour le guérir, et elle comptait aussi sur l'efficacité des secours spirituels que le prêtre allait donner au malade.
Elle traversa d'un pas précipité les escaliers et les galeries qui conduisaient h
l'appartement du comte de Vermandoià • elle s'effrayait de ce silence sinistre qui semblait confirmer ses craintes, à mesure qu'elle approchait de son fils.
L'abbé Cornouaille, qui marchait derrière elle, avait peine à la suivre, et eût souhaité l'empêcher d'avancer, car il pressentait un malheur.
M. de Périgny sortait de l'antichambre ou veillaient deux domestiques. 11 était allé écouter à la porte du prince.
— Eh bien ! monsieur, que pense le médecin ? lui dit tristement la religieuse, qui ne lui laissa pas le temps de s'esquiver.
DE VERMANDOIS lil
. — Ah ! madame, le médecin ne dit rien de bon! reprit le sous- gouverneur, en exagérant ses démonstrations d'inquiétude et de tristesse. Aussi bien, Son Altesse ne veut-elle voir ni médecin, ni personne, excepté son premier valet de chambre qui ne mérite pas cet excès de préférence ! .
— Eh bien! je vais entrer la-dedans!
dit-elle à un des valets de chambre qui n'avait pas fait un pas vers la porte. Qu'on mande M. Fagon sur-le-champ ou tout autre médecin du château !
— On ne saurait entrer ! repartit M. de Périgny avec amertume ; la porte a été fermée en dedans, et Son Altesse a défen-
du expressément qu'on vînt dans sa cliambre avant demain. Je n'ai pas même ol)tenu la faveur de passer la nuit près de Son Altesse, tandis que le sieur Moufle est seul autorisé à y demeurer !
Madame de LaVallière, sans écouler les doléances du sous-^ouverneur, était allée droit à la porte, avait essayé de l'ouvrir, et frappait avec insistance.
— Qu'on ouvre! dit-elle à voix haute, d'un ton impératif. M. de Vermandois sait qui je suis !
On faisait silence autour d'elle; on prê-
DE VERMA?}D01S i ) 5
tait l'oreille avec curiosité ; mais la porte restait toujours close : od ne répondait pas de l'intérieur de la chambre, et aucun bruit ne témoignait qu'on se préparât a ouvrir, quoique la duchesse de La Vallière eût réitéré ses injonctions en heurtant avec plus d'impatience et de force.
— O mon Dieu ! dit-elle en se parlant a elle-même, quel silence effrayant ! Que s'est-il passé en mon absence?... Dort-il? s*éveillera-t-il ?
— Si Son Altesse était seule, objecta M. de Périgny, donnant carrière a sa jalousie contre Moufle, je comprendrais ce retard a ouvrir la porte ; mais le premier
valet (le chambre est l'a ou doit être là !...
— Et M. Fagon ne vient pas ! s'écriat-elle, en proie aux plus douloureux pressentiments. H est arrivé sans doute quelque grand malheur! Â-t-on fait savoir a M. Fagonquejele mandais tout a l'instant?
— Madame, M. Fagon s'en est retourné hier à Versailles, répondit le sous-gouverneur du prince; il était fort piqué de ce que le premier valet de chambre de Son Altesse ne l'introduisait pas de trop bonne grâce.
— Mais M. Fagon n'est pas le seul médecin du roi qui soit à Fontainebleau!
DE VEUMANDOIS 115
— On n'a pas trouvé M. le médecin ordinaire, dit un des domestiques qu'on avait chargé d'avertir M. Robin: quelqu'un est venu le chercher pour un cas grave, et il n'est pas encore rentré chez lui.
— Il faut pourtant un médecin ! dit madame de La Vallière, que chaque moment d'attente agitait et désolait davantage, M. de Vermandois est peut-être évanoui... Quesais-je? Il importe de le secourir.
— Le moyen d'entrer sans briser la porte ! reprit le sieur de Périgny qui allait et venait d'un air affairé, mais qui ne prenait aucune décision. Ce n'est pas moi qui me permettrai d'entrer de vive force !
4 I(i LE COMTE
— On jettera la porte en dedans, voila tout ! dit madame de La Vallière. Mon Dieu ! qu'on se hâte, je vous en prie !
Mais personne n'osa se présenter pour l'exécution d'un ordre contraire à celui que le comte de Vermandois avait donné en faisant fermer son appartement. Tout le monde restait immobile.
— Madame, dit un vieux valet de chambre, l'entrée est peut-être libre par les garde-robes 7 J'j vais voir.
Madame de La Vallière attendit dans la plus vive anxiété : elle avait appuyé son oreille contre la porte et elle se figurait
1)K VERMANI>OIS 1 17
entendre a l'intérieur le murmure d'un râle et des plaintes entrecoupées.
On faisait autour d'elle un profond silence. M. de Périgny avait cessé ses évolutions, mais il méditait une retraite prudente pour n'avoir pas vis-à-vis du prince la responsabilité d'un bris de porte.
Le valet revint tout essoufflé et tout troublé ; il annonça que la porte était fermée également du côté des garde-robes.
Madame de La Vallière,acette nouvelle, trouva une énergie inusitée.
— Qu'on enfonce cette porte tout a
418 LE COMTli
l'heure! dit-elle avec autorité. C'est moi qui l'ordouue î
— Madame répondit le sieur de Péri^ny, il serait bon d'avertir M. le marquis de Monchevreuil?
— Si personne ne veut obéir à mon ordre, reprit la religieuse, voyant qu'on hésitait a lui prêter main-forte, donnezmoi ce qu'il faut pour briser cette porte!...
Le vieux valet de chambre était allé chercher une cognée qui servait à fendre le bois; mais un signe de ses camarades l'empêcha d'en faire usage lui-même ;
im VERMANUOïS ll9
d'ailleurs, madame de La Vallière, exallée par ses pressentiments, la lui avait déjà arrachée des mains.
L'abbé Cornouaille , qui s'était tenu a l'écart, s'avança dès qu'il jugea son intervention nécessaire, et, reprenant des mains délicates de la pauvre mère le lourd instrument qu'elle pouvait a peine lever, il s'approcha résolijmentdela porte et l'ébranla coup sur coup.
— Si l'on n'ouvre pas, dit-il d'une voix ferme et retentissante, il faudra bien jeter cette porte en dedans !
Il renouvela deux fois l'invitation d'où-
vrir ; mais, n'obtenant pas de réponse , n entendant aucun bruit qui annonçât la présence de quelqu'un dans la chambre, il se mit en devoir de rompre la porte.
— Hélas! que la volontéde Dieu soit faite disait amèrement madame de La Vallière, en joignant les mains et en élevant son âme au ciel. Le malheureux enfant n'existe plus, sans doute !
Mais, au moment où l'abbé Cornouaille s'apprêtait a enfoncer la porte, cette porte s'ouvrit tout a coup , et Moufle parut sur le seuil, la figure bouleversée et l'air consterné.
— Qu'y a-t-il ? lui demanda madame de
DE VEIIMANDOIS 121
La Vallière, à laquelle il semblait barrer le passage. M. de Vermandois est-il plus malade ? Pourquoi avoir tant tardé h ouvrir celte porte ?
— Madame! répondit le valet de chambre qui n'avait pas encore eu le temps de composer son visrige et de se faire un thème d'excuse. Je n'avais point entendu, j'étais absent...
— Absent! Et 31. de Vermandois se trouvait ainsi seul et sans secours! N'a-t-il pas reconnu ma voix?
Et, coupant court à toute autre explication préliminaire, elle repoussa le do-
LU r.OMTî.
meslique, qu'elle se réservait de réprimander plus tard et de punir pour sa négligence, et elle s'élança dans la chambre.
Les rideaux du lit étaient tirés et lierméliquement fermés, comme si on avait voulu cactier a ses yeux de mère un bien triste spectacle.
Elle resta un moment altérée, indécise, prête à défaillir.
Mais, s'armanl de résolution et de courage, elle alla droit au lit et en écarta les rideaux.
J)i: VERMANUOIS 4 io
Le lit était vide : elle frissonna; puis, espérant encore que ses yeux subissaient l'erreur d'une illusion momentanée, elle se pencha sur le lit, elle le toucha, elle y promena ses mains tremblantes, pour s'assurer encore que son fils ne s'y trouvait plus.
— Où est-il? s'écria-t-elle presque hors de sens. Qu'en a-t-on fait?... Qu'on me le rende mort ou vivant !...
L'abbé Cornouaille avait seul pénétré dans la chambre a la suite de madame de La Vallière, et tous ceux qui avaient assisté au commencement de cette scène émouvante, se tenaient en deçà de la porte
restée entr'ouverte, mais interceptée par la portière de tapisserie que Moufle avait fait retomber devant le sieur de Périgny qui faisait mine de vouloir entrer aussi.
On ne pouvait donc voir du dehors ce qui se passait dans la chambre ; on n'entendait pas même intelligiblement tout ce qui s'y disait. M. de Périgny eut, d'ailleurs, la prévoyance de faire écarter tout le monde, et il resta lui-même a distance de la porte, en se demandant tout bas s'il était autorisé, comme sous-gouverneur du prince, k s'immiscer plus avant dans une affaire qui devait entraîner la disgrâce et la perte de Moufle.
Celui-ci n'avait pas répondu aux inter-
DE VERMANDOIS l'25
pellations pressantes et désolées de la religieuse, mais il s'efforçait de paraître calme, et quoiqu'il comprît tout le péril de sa situation, il se sentait assez d'adresse pour sortir de ce pas difficile sans compromettre le comte de Vermandois.
— Répondrez vous enfin, malheureux ?
lui dit avec indifçnation madame de La Vallière, qui ne pouvait obtenir de renseignements sur le sort de son fils que de la part de Moufle.
— Oui, madame, je suis un malheureux ! répondit-il en se metttant à genoux devant elle.
— Voici un monstre qui a commis quel-
426 LE COMTK
que ^rand crime! dit-elle exaspérée par la douleur: teoez, mon père, il vous prie de l'entendre en confession. Misérable!... qu'as-tu fait de mon fils ?
— Est-il possible, grand Dieu ! dit Tabbé Cornouaille, qui se méprenait aussi sur les actes et les intentions de ce pécheur agenouillé ; est-il possible que vous ayez porté la main sur votre maître !
— Moi ! s'écria le valet de chambre avec un geste d'horreur et de pitié : moi qui donnerais jusqu'à la dernière goutte de mon sangpourépargnerun déplaisir à Son Altesse Royale î
— Réponds donc! dit la mère : ne me
DE VEHMANDOIS i±l
laisse pas dans celle horrible angoisse; parle-moi de mon fils, apprends-moi ce qu'il est devenu, jure-moi qu'il est vivanlî...
— Dieu soit loué ! madame, il est vivant! reprit Moufle, qui s'était relevé et qui avait repris toute son assurance : vous n'avez rien a craindre pour sa personne, et j'cslime même qu'il esl a celle heure entièrement guéri.
— Oh! que ces paroles me font de bienl... Mais ne me trompe-l-on pas?
N'est-ce pas par compassion pour mon cœur de mère qu'on me déguise la vérité?
— Vous pouvez parler saus feinte, sans réticence, dit l'abbé Gornouaiile en s'aclressant a Moufle, qui ne se pressait pas de dissiper les inquiétudes de madame de La Vallière. Ce n'est pas seulement une mère qui vous interroge, c'est encore, c'est surtout une chrétienne qui sait se soumettre aux décrets de la Providence et qui accepte les épreuves que Dieu lui envoie.
— Je vous jure, madame, reprit.Moufle avec une loyale expression de sincérité, je vous jure que les jours de M. le comte de Vermandois ne sont en butte a aucun danger et que vous allez le voir, d'un moment a l'autre, mieux portant que vous ne l'avez quitté hier matin.
— Combien je vous remercie de rendre du calme a mon âme, en me rassurant au sujet de ce cher enfant! Mais pourquoi n'est-il pas devant mes yeux? Pourquoi est-il sorti de son appartement?
— 3*6 n'ose avouer ce qui est arrivé..... dit Moufle en se donnant un air contrit et accablé.
-^ Qu'est-il arrivé ?.. . Me voila de nouveau rejetée dans le trouble et l'angoisse ! Il est donc arrivé quelque chose de fâcheux pour mon fils?...
— .Te m'étais endormi de fatigue ; Son
Altesse paraissait sommeiller aussi, mais elle faisait semblant de dormir, et elle profita de mon sommeil pour se lever, pour s'habiller...
— Se lever, s'habiller, dans l'état de faiblesse oii je l'ai laissé!... mais son 'dessein?...
— J'imagine qu'il avait l'esprit inquiet de certaines sommes qu'il devait a M. le chevalier de lorraine.
— Il s'est levé, dites-vous, et quand il fut habillé, il sortit de son appartement?
— Oui, madame il n'était peut-être
DE VERMANDOIS iol
pas absolument éveillé, il n'avait peut-être pas toute sa raison...
— Mais enfin, où allait-il, où voulait- il aller au milieu de la nuit?
— Chez monseigneur le Dauphin ? répondit Moufle, qui supposa que le Dauphin se garderait bien de révéler sa rencontre nocturne avec le comte de Verm an dois.
— Chez le Dauphin ? répéta madame de La Vallière, étonnée. Est-ce que le Dauphin donnait a jouer? Est-ce que le chevalier de Lorraine a organisé quelque brelan dans le château ?
— Non, que je sache, niadamo; je ne sais pas même si Son Altesse M. le comte de Vermandois est allé chez monseigneur le Dauphin, coûime il en avait eu d'abord le projet...
— Il faut savoir s'il y est allé, s'il y est encore!... Courez donc, s'il vous plaît, vous en informer.
— Mais, madame, reprit Moufle, peu jaloux de remplir une telle commission.
Son Altesse ne me pardonnera jamais de paraître épier ses démarches et de vous en avoir déclaré quelque chose...
— Je vais moi-même, on voire nom.
DE VEUMAM)01S 155
madame, dit l'abbé Cornouaille, demander si M. de Vermandois n'est point allé chez 31onsei^^ueur.
— Ce n'est de ma part qu'une supposition, dit Moufle, et le plus sage serait d'attendre le retour de Son Altesse, qui se retrouvera sans doute dans son lit, demain, quand il fera jour.
— Attendre! s'écria madame de La Vallière, supporter cette mortelle anxiété pendant des heures!... Il faut qu'il se soit levé pour aller jouer quelque part!... Il est à peine hors de maladie, et déjà il s'en retourne au jeu, cet incorrigible garçon! Ah ? si le roi en est inslruil !...
iS4 LE COMTE
— Pour que le roi eu soit instruit, reprit Moufle avec tristesse, il ne faut que l'apprendre a monseigneur le Dauphin.
— On nous donne la un bon conseil qui mérite d'être suivi, dit l'abbé Cornouaille : tout ce bruit, tout ce scandale ne peuvent que porter préjudice à M. le comte de Vermandois. Le plus sage parti à prendre^ c'est de cacher son absence, au lieu de la dénoncer a des gens mal intentionnés, qui ne manqueraient pas d'en tirer de fâcheuses conséquences.
— Mais, s'il tarde longtemps a revenir? repartit tristement madame de La Vallière; s'il ne revient pas?...
DE VKRMANDOIS ' 135
— Songez au funeste éclat que ce serait à la cour, si l'on y apprenait que le comte de Vermandois, malade encore de ses excès, s'est levé en pleine nuit pour retourner au jeu !
— Où voulez- vous qu'il soit allé, sinon au jeu?... Je suis sure qu'en cherchant bien, et sans sortir du château, on le trouverait peut-être pris de vin dans quelque abominable tripot!
— Madame interrompit Moufle, qui ne put s'empêcher de protester contre cette injuste et déshonorante supposition.
— Hélas! mon Dieu! dit-elle avec
i')Q LE COMTE
amertume : ce n'est pas le dernier chagrin que me causera cet enfant !
— Croyez-moi, madame, reprit l'abbé Cornouaille : si profonde et si [saignante que soit la plaie de votre cœur a l'égard de votre fils, évitez de la montrer à des personnes qui l'envenimeraient encore!
Il faut au contraire qu'on ignore, s'il est possible, la nouvelle imprudence de Son Altesse. Rappelez-vous que, pour cette fois, Sa Majesté ne lui pardonnerait pas !
Et, sans attendre la réponse de la Carmélite, qui s'était agenouillée toute en larmes devant lin portrait du roi, il fit signe a Moufle de le suivre et il sortit
DE YERMANDOIS 137
avec lui de la chambre, en fermant la porte derrière eux.
— Monsieur, dit l'abbé Cornouaille au sieur de Périgny, qui stationnait sur le seuil de la porte, M. le comte de Vermandois était profondément endormi et ne s'est point éveillé au bruit. Donnez des ordres, s'il vous plaît, pour que personne, sous aucun prétexte, n'entre la-dedans sans y être expressément mandé.
— Je suis le sous-f-ouverneur de M. le comte de Vermandois ! répondit le sieur de Périgny, lançant a Moufle un regard d'envie et de haine, il est bien étrange qu'on m'éloigne toujours de Son Atesse,
iTiH ]a: comt!-:
lorsque je ne devrais la quitter ni jour ni nuit.
M. de Périgny ne se retira qu'à regret et en maugréant, après avoir fait retirer tout le monde. L'abbé Cornouaille resta seul avec Moufle, qu'il avait retenu, lorque celui-ci cherchait à s'esquiver avec les autres valets de chambre.
— Monsieur, lui dit Tecclésiastique avec une fermeté froide et douce, vous savez où est le prince?
— Je le saurais, monsieur l'abbé, répondit Moufle, dominant son embarras et cachant son émotion, je le saurais, qu'il
DE VERMAiNDOlS
me faudrait le taire, si Son Altesse m'avait ordonné de n'en rien dire !
— Je ne pense pas, continua l'abbé Cornouaille, qui l'interrogeait du rej^ard ; je ne pense pas que M. le comte de Vernfendois soit h cette heure chez monseigneur le Dauphin.
— Je ne le pense pas non plus, dit Moufle, qui craignait de voir le Dauphin mêlé a cette affaire. Je crois même qu'il serait utile, dans l'intérêt de Son Altesse, que monseigneur le Dauphin ne fût nullement averti de ce qui se passe...
— Je suis sûr que M. le comte de Vermandois n'est point au château ?
i40 LE COMTE
Cette brusque affirmation déconcerta la présence d'esprit de Moulle, qui rougit et balbutia, comme fasciné par les regards pénétrants de l'abbé Cornouaille.
— Ne le niez pas! dit le prêtre, avec l'autorité que lui donnaient sa robe et la conûance de madame de La Vallière : M. le comte de Vermandois est sorti, cette nuit, du Château.
— Mais, en vérité, monsieur l'abbé, je n'ai pas le droit de répoudre a vos questions...
Je ne vous demande pas, remarquez-
DE VKUMANDOIS 141
le bien, pourquoi Son Altesse a voulu sortir; c'est la son secret, et je ne me trouve pas autorisé sutïisamment à m'immiscer dans ce secret. Mais j'entends vous faire déclarer que M. de Vermandois n'est pas au château.
— Permettez-moi de vous dire, monsieur l'abbé, que je ne suis pas maître des secrets de Son Altesse... Qui vous donne a présumer que le prince s'en est allé?
— Vous l'avez accompagné certainement, car on voit encore a vos chausses tachées de boue fraîche, et à vos souliers fangeux, que vous revenez d'ane marche dans la foret.
142 LE COMCE
— Ah ! je vous en prie, monsieur l'abbé, aidez-moi plutôt a expliquer la sortie de Son Altesse!
— Ainsi, vous avouez tout et vous allez me conduire auprès de M. le comte de Vermandois?
— Où voulez-vous que je vouâ conduise, monsieur? dit Moufle, confus et perplexe.
— La où je pourrai rencontrer le prince, afin de le ramener a sa mère.
— Mais je vous assure que je serais fort en peine de deviner oii il est...
DE VERMANDOIS i45
— En ce cas, il importe de le retrouver, et si vous vous rappelez seulement k quel endroit de la forêt vous vous êtes séparé de lui, nous découvrirons bientôt où il peut être.
— J'ai accompagné, en effet. Son Altesse dans la forêt, raai.s je ne retrouverai jamais l'endroit où je l'ai laissée... Attendons plutôt que le prince revienne de luimême, selon son bon plaisir.
— Attendre? attendre, quand sa malheureuse mère se lamente et le pleure, comme s'il était mort!
— 11 n'est pas mort, vous devez en être
4t LF, coMxr:
certain, puisque vous rae voyez calme et confiant.
— Il court peut-être quelque danger; il en courra du moins un réel, s'il doit, en revenant, traverser les boi»s...
— Eh bien ! monsieur l'abbé, je partage vos inquiétudes, et je vais, tandis que vous tiendrez compagnie a madame la duchesse de La Vallière, en l'en cou rasreant a prendre patience...
— Non, vous n'irez pas seul ! dit l'abbé Cornouaille en l'arrêtant: je ne vous quitterai point...
DE VEUMANOOIS 145
— Il ne convient pas, monsieur l'abbé, que vous descendiez dans la forêt en pleine nuit...
— Cela convient de telle sorte que, si vous résistez davantage, je me ferai suivre par dix ou vin^t hommes portant des torches, et m'en irai à la recherche de M. le comte de Vermandois.
— Vous ne ferez pas ce que vous dites, monsieur l'abbé, car Son Altesse en aurait trop de dépit...
— Je le ferai tout a l'heure, monsieur,
interrompit l'abbé Gornouaille qui, las 1,1 10
de parler en vain et d'employer sans succès le langage de la persuasion el de la prière, se décida enfin à ordonner.
— Je vous conjure, monsieur l'abbé, de lie pas causer ce chagrin et cette honte à
Son Altesse!
— N'oubliez pas, monsieur, dit le prêtre avec gravité, que je remplace désormais M. l'abbé Gofas, et que je suis chargé de diriger la conscience de M, le comte de Vermandois.
— Je lîfe puis que vous obéir, monsieur ! répondit d'un air soumis Moufle, qui n'en
DE VILRMAND0I3 147
était pas moins déterminé à remplir fidèlement ses devoirs vis-a-vis de son maître. Venez donc, s'il vous plaît!
Et, marchant en avant, il conduisit l'abbé Cornouaille jusqu'à la principale entrée du château, où il éveilla le concierge des grilles, pour lui faire dire et répéter tout haut que M. le comte de Vermandois n'était sorti, ni en carrosse, ni à cheval, ni à pied, depuis plus de vingt jours.
La forèl.
Moufle avait eu le temps, avant l'arrivée de madame de La Vallière, de venir chercher a Fontainebleau le médecin ordinaire du comte de Vermandois, et de l'introduirej les yeux bandée, dans TErmUage
de la Madeleine. Le prince avait envoyé encore une fois le valet de chambre au château pour y prendre, dans son appartement, des cordiaux et des juleps réparateurs qui étaient préparés pour luimême, et qui devaient, de l'avis de M. Robin , agir puissamuicnl sur la malade, toujours plongée dans un sommeil léthargique.
Le fidèle serviteur s était trouvé, comme on l'a vu , bien empêché d'exécuter la commission qu'il avait à remplir, et, tout ce qu'il put faire, au moment de paraître devant la mère éplorée du comte àéVer- «lândois, ce fut de mettre dan^i ses pochés les fioles que le prince lui avait ordonné de rapporter sur-le-champ.
DE VERMANDOIS i^l
Depuis plus d'une heure, on attendait avec impatience son retour a l'Ermilage. Le prince s'eoiportait en injures et en menaces contre lui; Ttiérèse courait sans cesse à la porte de l'enclos, pour voir s'il ne revenait pas ; le médecin, qui consultait à chaque instant le pouls de mademoiselle de Chantemerle évanouie, ne cessait de répéter que l'action mystérieuse de la Nature aurait plus de pouvoir que tous les médicaments du inonde.
Louise de Chantemerle n'avait pas repris connaissance, mais des symptômes favorables témoignaient de l'amélioration sensible de son état : non-seulement l'enflure de la jambe diminuait, mais encore la respiration fêtait régulière et naturelle.
Ses membres ne paraissaient plus contractés, les traits de son visage n'offraient plus trace d'aucune souffrance, et, par moments, ses lèvres s'agitaient doucement, comme pour articuler des mots qu'on n'entendait pas, mais qui se traduisaient en vague sourire sur son front pâle et immobile.
— Il ne viendra pas, le maraud ! disait le comte de Vermandois, en s'indignant d'un retard qui lui semblait inexplicable de la part de Moufle. 11 faut que le malheureux soit mort en route !
•— Celte forêt est pleine de brigands, reprit tristement Thérèse; mais M. Moufle
est toujours armé, et je ne doute pas de son courage...
— H y a plus de deux heures qu'il est parli ! s'écria le prince, qui ne se rendait plus compte exactement des intervalles du temps. Deux heures d'attente! deux heures d'angoisse!
— Vous l'avez peut-être envoyé bien loin d'ici? objecta [Thérèse, qui avait déjà plus d'une fois pris la défense de Moufle. Au reste, je puis vous certifier qu'il n'y a qu'une heure a peine...
Voici justement ce qu'il nous faut !
\^ï LE COMTE
dit M. Piobin, qui était aîlé, un flambeau a la main, cueillir des simples parmi les herbes de l'enclos, et qui revint triomphant avec une poignée de plantes sauvages.
La nature, comme j'aime a le répéter sans cesse, est a la fois bienfaisante et prévoyante : elle a mis partout le remède a côté du mal.
M. Robin, que le prince regardait avec autant de curiosité que de défiance, mit, dans une écuelle d'argent que lui présenta Thérèse, des feuilles de plantain, d'ortie et de bouillon blanc; puis, il les écrasa et les pressa entre ses doigts, de manière a en extraire quelques gouttes de jus dans un verre.
— Je ne sais où j'avais la tête, dit- il d'un
tf
air salisfait, pour n'avoir pas songé plus tôt a cet infaillible remède contre la morsure des serpents les plus venimeux !
— Monsieur ! lui demanda vivement le prince, en lui saisissant le bras : êtesvous bien sûr de ce que vous allez faire ? Ces plantes ont-elles la vertu que vous dites?...
— C'est la Nature, la bonne Nature qui nous les donne, monseigneur.
— A qui en avez-vous avec votre monseigneur? interrompit sèchement le comte de Vermandois, contrarié de voir son in-
coguilo trahi par une dislraclion involontaire de M. Robin.
-—Je ne fais que répéter ici, répliqua le médecin en se ravisant, la réponse que j'ai adressée naguère h un ^rand prince, qui m'interrogeait sur la puissance de la Nature.
— Et vous allez faire boire à la malade ce suc d'herbes? reprit le comte de Vermandois, qui voj^ait partout, depuis sa maladie, des ennemis, des complots et des
crimes.
— Certainement, et je voudrais qu'elle î'eùl bu depuis une heure
Î)E VEUMANhOlS 15/
— Monsieur! lui dit le prince, dont l'esprit était plein de soupçons sinistres, monsieur, ajouta-t-il en fixant sur lu» un œil scrutateur, déclarez-moi solennellement que vous ne connaissez pas M. le chevalier de Lorraine ?
— Monseigneur!... s'écria M. Robin, qui répara aussitôt son erreur de langue, en disant : C'est ce que je disais a ce grand prince dont j'ai parlé tout a l'heure ; demandez-moi plutôt si je connais Hippocrate et Galien, je répliquerai que j'aime mieux connaître la Nature.
Thérèse regardait d'un air préoccupé et inquiet, le comte de Vermandois, qui n'é-
tait plus pour elle M. Louis Breton, mais qui n'était pas encore un fils de roi.
Le vieux médecin avait vaincu l'opposition et la défiance du prince : il fit couler goutte a goutte entre les dents de Louise le breuvage qu'il avait préparé, et dont l'amertume produisit une légère crispa • tion sur les traits de la malade.
— Je réponds d'elle maintenant, dit le médecin avec enttiousiasme. L'accident n'aura pas de suites fâcheuses, et nous pouvons en remercier la Nature.
— Elle commence, en effet, a revenir a elle I dit avec joie le prince.
DE VEKMANDOIS 159
Il fit signe a Thérèse d'emmener M. Robin, car il avait a cœur de se trouver seul avec Louise.
Mais M. Robin voulait être témoin de la cure qu'il s'attribuait, et il ne prit pas garde aux instances de Thérèse, qui l'invitait k la suivre hors de la chambre.
— Voyez! dit-il, en admirant son ouvrapje : c'est une guérison radicale, comme si quelqu'un avait sucé la plaie, au moment même où le reptile l'a faite.
— Un quart d'heure s'était peut-être écoulé, reprit simplement Thérèse, lorsque
iCjO ' \X. COMTE
j'ai en la bonne pensée de sucer ce^te plaie !
— Quoi! vous avez eu ce courage, ma bonne Thérèse! dit le prince, ému jusqu'aux larmes.
— Quel courage? répliqua-t-elle en riant; on n'en fait jamais d'autre en Dauphiné, 011 nous avons des vipères qui valent bien celles de Charenlon.
— Je n'avais pas encore ouï dire, reprit le médecin, en haussant les épaules, qu'il y eût à Charenton, des vipères aussi dangereuses que celles de Fonlainebleau.
— Tenez, mademoiselle Thérèse! dit le prince, ôtant de son doigt une bague de grand prix, pour la mettre au doigt de la jeune fille, ceci vous fera souvenir de votre beau dévoûmenl.
Mademoiselle de Chantemerle entrouvrait les yeux, sans distinguer encore, dans la demi-obscurité qui l'entourait, les trois personnes réunies auprès de son lit ; elle croyait rêver et ne parlait pas.
— Qu'on nous laisse seuls! dit le comte de Vermandois, d'un ton bref qui témoignait de l'habitude du commandement.
Thérèse, qui se disposait h remercier m 11
M. Louis Bretou, tout éblouie qu'elle était des feux jaillissaut de sa bague garnie d'émeraudes et de rubis, s'empressa d'obéir, et d'entraîner avec elle M. Robin, qui regrettait de ne point assister au réveil de la malade.
Celle-ci, les yeux fixé^sur le prince agenouillée devant elle, n'osait pas faire un mouvement, de peur de voir disparaître ce qu'elle prenait pour une hallucination ou pour un songe.
— Chère Louise I lui dit enfin le prince en se penchant vers elle : que j'entende au moins votre voix, pour être tout à fait rassuré !
DE VERMA.NDOIS 1(55
— Je ne rêve donc pas ? reprit-elle, fondant en larmes : et c'est bien Vous que j'ai revu, après une si longue et si cruelle absence ?
— - C'est moi qui gémissais d'être si longtemps privé de vous voir; c'est moi qui étais empêctié par une bien déplaisante maladie, puisqu'elle me retenait loin de vous... Mais ne pleurez pas ainsi, ma Louise ! je suis revenu et ne m'en vais pas.
— Souffrez que je donne cours à mes larmes, pour soulager mon cœur ! Aussi bien parmi elles, il y a des larmes de joie ! Vous étiez donc bien malade, et je n'étais pas la pour vous soigner !
i.i: co.^iTi-;
— Ne parlons pas de moi, mais de vous, chère Louise... Comment vous trouvezvous, à présent ?
— Je me trouve bien... répondit-elle en souriant, sans que sa mémoire eût conservé la moindre trace de l'accident qui avait causé son évanouissement dans le jardin.
— Le médecin assure que nous n'avons rien k craindre pour votre santé... Quand je vous ai vue \h, froide, immobile, sans connaissance, j'ai failli devenir fou de douleur !
— En effet, je me sens très faible, dit-
DE VEKMANDOIS 165
elle en chercha iil à rassembler ses souvenirs.
— J'ai tremblé de vous perdre, ma bienaimée Louise, et déjà je ne tenais plus à la vie !
— Que s'est -il donc passé? demanda-telle avec inquiétude. Oh ! je nie rappelle. Vous n'étiez^pas encore arrivé ; mais j'étais persuadée que vous viendriez ce soir, et je vous attendais...
— Vous êtes allée dans le jardin, et vous avez marché sur une vipère qui vous a piquée.
I(i6 LE COMTE
— J'ai marché sur uue vipère! s'écriat-elle, elîrajée et surprise. Moi, dites-vous, j'ai été piquée par une vipère? Il est vrai que je sens ma jambe lourde et brûlante... Ob ! comme mon pied est enflé!...
— Il n'y a pas le moindre danger, mon amie, Thérèse a sucé la plaie.
— BonneThérèse! interrompit-elle avec attendrissement et reconnaissance.
— Le médecin, que j'ai fait mander en arrivant, ne vous a pas quittée un moment depuis deux heures, et. Dieu merci ! nous devons être tranquilles sur les suites de ce grave accident.
— Je me souviens, en effet, reprit-elle, en renouant le fil de ses idées, je me souviens que je courais dans l'herbe, quand j'ai entendu un sifllement a mes pieds, et une vive douleur au talon...
— Je frissonne de penser que l'on vous eût retrouvée morte le lendemain, si Thérèse ne se fût éveillée au cri que vous aviez poussé en vous sentant mordue par ce serpent!
— Je serais morte bien paisiblement, je vous jure, car je ne voyais que vous dans mes rêves !
— Ce n'était pas un sommeil naturel et
JG8 Li: coMTi:
bienfaisant, c'était une pesante léthargie qui vous accablait. Le venin avait sans doute passé dans vos veines et atteint votre cœur dont il ralentissait les battements... Mon Dieu ! que c'est horrible d'être présent a l'agonie d'une personne que l'on aime !
— Vous me faites peur, Louis, en m'apprenant le danger que j'ai couru... Tâchez plutôt que je l'oublie, comme on fait d'un ma nvais rêve. . . Je vous racontais donc que j'ai rêvé de vous...
— Vous êtes-vous dit en rêvant que je vous aimais, et que je ne voulais aimer (pie vous ?
DE YERMANDOIS 1G9
— Sans doule, puisque c'était le jour de notre mariage.
— Ah! vraiment! reprit-it, en baissant la tète et en poussant un soupir.
— Vous soupirez ? Vous souhaiteriez, n'est-ce pas, que moa rêve fût déjà un fait accompli?... Ce mariage avait lieu, avec une pompe royale, dans une vaste église tendue de iioir...
— Tendue de noir ! répéta le prince, qui était, comme sa mère, très accessible aux pressentiments.
— * Ce n'est point la, je l'avoue, une cou-
170 l.F. COMTii
leur de mariage, et je m'en serais allrislée si ce n'eût pas été vous que je devais épouser. Mais je vous confesse que je ne pris pas garde à ces tentures de deuil, qui ne convenaient guère pourtant a la cérémonie. J'étais si joyeuse, si enivrée démon bonheur!...
— Chère Louise ! dit le prince, en lui baisant les mains : il n'est pas bon d'être si heureux en songe!...
— Pourquoi cela? Dormant ou veillant, on ne doit pas redouter d'être heureux.
— Ainsi, reprit-il tristement, ce serait
DE VEIIMANDOIS 171
un bonheur pour vous que d'être ma femme...
— Oh ! le plus grand de tous les bonheurs! s'écria-t-c'lle avec entraînement. Mais il y eut pourtant dans mon songe un instant d'amertume ou plutôt d'angoisse...
— J'étais trop certain que cette tenture noire n'annonçait rien de bon!
— Ce n'a été qu'un moment de chagrin : un seul de vos regards l'eut bientôt dissipé. Au moment où vous me mettiez au doigt l'anneau nuptial , j 'ai vu mon père I , . .
~ Le comte de Chanlemerle! s'écria le
prince, dans la pensée duquel ce nom raviva bien des souvenirs effacés sous l'empreinte confuse et uniforme de sa maladie.
— Oui, mon père!... Vous m'avez fait dire par votre valet que vous aviez réussi dans vos démarches a l'égard du comte de Ghantemerle? Je vous ai fait répondre, par le même intermédiaire, que j'étais bien impatiente de retourner en Dauphiné, pourvu que vous m'y accompagnassiez...
— Hélas! si c'eût été possible!... Mais il ne faut pas désespérer du sort... Ne faisons pas de projets, ma Louise! ajouta-t-il avec une tendresse mélancolique : laissons faire a la destinée!
Di: VERMANDOIS 17â
Le comte de Vermandois était devenu pensif et sombre, car il ne pouvait s'empêcher d'être inquiet des événements qui auraient pu, dans i'ialervalie de sa maladie, mettre eu péril la tète du comte de Chantemerle, qu'il avait laissé, vingt jours auparavant, condamner a mort comme rebelle, proscrit et fugitif, mais caché en quelque retraite sûre et ignorée.
Il se demanda tout bas, avec une poignante émotion, si les lettres de grâce si^ gnées par Colbert ne serviraient plus qu'à réhabiliter 1^ mémoire d'un mort!
Il n'avait jamais senti plus amèrement lemal que lui avait fail lechevalierde Lor-
raine , en l'entraînant dans de honteux, excès, à l'Académie de jeu des Templiers.
— Vous paraissez triste depuis que je vous ai parlé de mon père ? lui dit mademoiselle de Chantemerle.
— C'est votre rêve, chère Louise, qui m'a tout à coup jeté du noir dans l'âme !
— Mon rêve!... ne vous ai-je pas dit que ce rêve était excellent, puisque j'}' ai vu notre mariage?...
— Oui, mais à l'omhre de tentures de deuil !
DE VERMANDOIS i75
— Qu'importe! Ne portez-vous pas le deuil, vous-même, à cause de la mort d'une parente, m'avez-vous dit? ,\e vous jure que ces habits noirs ne m'ont jamais semblé de ujauvais augure pour nos amours.
— C'est bien différent!... Et votre père qui s'est trouvé aussi dans ce rêve!
— Et fort a propos, je vous l'atteste, car, dans ce beau mariage, tel que je l'ai vu en songe, je n'avais pas pris la précaution d'obtenir le consentement de mon pauvre père, et j'étais fort perplexe, quand le prêtre, qui devait nous marier, a voulu voir ce consentement par écrit. C'est alors que
ITG LE COMTR
le comte deChnnlemerle est venu déclarer qu'il vous avait accordé ma main...
— Ainsi, vous ne souffrez plus, Louise? interrompit le prince, que ce sujet de conversation embarrassait et affligeait visiblement ! vous n'éprouvez plus de malaise ni de défaillance ?
— Non ; je suis plus faible qu'a l'ordinaire, voilà tout, dit-elle en essayant de se lever avec l'aide du prince qui la soutenait, les oreilles me tintent et j'ai des cblouissements.
— Je resterai auprès de vous, jusqu'à ce que vous me disiez que vous êtes remise.
— Et si je ne vous le disais pas, pour avoir le plaisir de vous garder plus longtemps? répliquat-elle avec un malin et gracieux sourire, qui ne se refléta pas sur le visage du comte de Vermandois.
— Vous ne ferez pas cela, car vous savez que je viens ici en secret, et que j'ai des devoirs ailleurs.
— Des devoirs! Vous ne m'avez pas dit lesquels! Et moi, ne devrais-je pas être auprès de mon père?
— Vous y serez bientôt, peut-être, reprit-il tristement, puisque vous le voulez! m 12
i''8 LE COMTE
— Je le veux!... Hélas! je ne veux que ce qui vous conviendra, et je me soumets aveuglément h vos désirs.
— Ah! ma belle Louise, mon seul désir est de vous rendre heureuse et de vous voir contente!
Et les deux amants ne se souvinrent plus de i'iieure, dès qu'ils commencèrent à s'entretenir de leur amour, que l'absence n'avait fait qu'accroître à leur insu. C'était un pur et chaste amour, que mademoiselle de Chantemerle regardait comme le préiiiuinaire d'un mariage prochain, et auquel le comte de Vermandois s'abandonnait avec délices, sans s'apercevoir
qu'il s'imposait pour l'avenir des liens difficiles a rompre, et placés déjà sous la sauvegarde de son honneur.
Cependant l'abbé Cornouaille s'était laissé conduire dans la forêt de Fontainebleau par Moufle, qui avait été forcé de lui obéir, mais qui n'avait jamais eu l'intention de le conduire Ta où se trouvait le comte de Vermandois. Moufle, au contraire, se proposait dans son for intérieur de s'échapper à la première occasion qu'il pourraitsaisir, et d'aller rejoindrele prince qui l'altendail depuis deux, heures a l'Ermitage de la Madeleine.
Mais l'ecclésiastique se doutait sans
i«SO LE COMTE
doute (Ui projet que le valet de cliambre avait hâte d'exécuter, car il le suivait de si près que Moufle n'aurait pu s'écarter de lui, sans s'exposer a être convaincu de trahison et de perfidie. Moufle savait d'ailleurs quelle était l'autorité du confesseur d'un prince, et il n'avait garde de vouloir se mettre en lutte avec l'abbé Cornouaille.
Il était néanmoins déterminé, quoi qu^I en dût arriver, a sacrilier tout et k se sacrifier lui-même aux intérêts de son maître; et, bien qu'il désapprouvât dans cette circonstance ia conduite du prince, il se croyait obligé, par devoir^ de la couvrir d'un voile impénétrable, fût-ce aux dépens de sa position et de sa fortune, 11 ne se fit donc aucun scrupule de menti r avec un
DE YEUMANDOIS 181
front d'airain et de déconcerter par ses réponses évasives toutes les questions que lui adressait l'abbé Cornouaille, en marchant k travers les bois.
Ce fut avec le même sentiment de son devoir vis-a-vis du prince, qu'il promena en tous sens, dans un espace assez circonscrit, le pauvre abbé qui s'ima^^inait a chaque instant qu'il allait tomber au milieu d'une orgie, et qu'il surprendrait le fils de madame de La Vallière jouant et buvant avec ses compagnons de débauche.
Moufle avait eu la précaution toutefois de ne pas trop s'écarter du portde Vaiving)
aÛQ d^ pouvoir retourner promptement a l'Ermitage, aussitôt qu'il parviendrait a se séparer, comme par hasard de l'abbé Cornouaille.
Il s'était dirigé d'abord vers le rocher Cassepot, qui formait une espèce de muraille naturelle entre le coteau de la Madeleine et la partie de la forêt oîi il se promettait d'égarer le bon prêtre dont il était le guide.
11 eut toutefois un remords, car il se dit que la forêt n'était pas trop sûre, a cette heure de nuit, et que l'abbé Cornouaille, perdu dans les bois, sans lumière et sans armes, pourrait bien rencontrer en face
DE VERJfAlVnOlS 187»
de lui un malfaiteur, sinon un loup affamé.
Cette pensée arrêta ^loufle, qui n'aurait eu, en déposant à terré sa lanterne, qu'a fuir et disparaître dans le fourré.
Mais, s'il se reprochait comme une mauvaise action ce plan de fuite, qui devait mettre en péril les jours de l'abbé Cornouaille, il se reprochait aussi, comme un acte de désobéissance, la non exécution des ordres du prince, et il ne tenait pas même compte pour s'excuser des obstacles de force majeure qu'il avait a vaincre.
Il était arrivé avec l'abbé rornoiiaille au pied du rocher Gassepol, immense amas
184 LIÎ COMTE
de blocs de grès noir et blaDchàlre, qui s'élèvent graduellement en amphithéâtre, et qui sont entremêlés de petits arbres tordus et rabougris, que le caprice de la végétation a fait sortir ça et là entre les pierres moussues.
L'abbé crut avoir devant les yeux une ruine de vieux château couronné de lierres et d'arbustes ; il espéra enfin qu'il louchait au terme de son excursion aventureuse.
— N'est-ce point la, dit-il, que nous trouverons le comte de Vermandois ?
^ Monsieur l'àbbé, répondit Moufle, dé»
1)K VCUiMANDOlS 185
courage et irrité, nous ferions -iiiieux de rentrer au château !
— Je ne reparaîtrai pas devant madame la duchesse de La Vallière sans lui ramener son fils.
— En ce cas, monsieur, ainsi que je vous en ai prié, vous eussiez mieux fait d'attendre qu'il revînt...
— Écoutez, monsieur le valet de chambre ! interrompit sévèrement l'ecclésiastique, dont la patience était a bout : si nous retournons sans lui, je vous rendrai responsable de la disparition de Son Altesse^
et j'insist(#ai pour que vous soyez dépossédé de votre emploi.
— Ah ! monsieur l'abbé, ni'a-t-on donné a garder Son Altesse ?
— Taisez-vous ! s'écria l'abbé avec indignation : vous parlez comme Caïn à qui le Seigneur demandait ce qu'il avait fait de son frère Abel.
— Entendez-vous dire par la, répondit Moufle, qui se sentit outragé par cette comparaison biblique, entendez-vous dire que j'aurais attenté a la personne de Son Altesse Royale !
— Je crois plutôt que vous donneriez votre vie pour sauver la sienne.
— Je donnerais plus que ma vie, monsieur ! reprit Moufle, dont les yeux étaient pleins de larmes, et qui eût voulu se justifier à tout prix d'un soupçon qu'il regardait comme une injure.
— Encore une fois, monsieur, je ne doute point de votre dévoûment à la personne du prince. vYoiPa pourquoi je vous ai prié, je vous prie encore d'avertir M. le comte de Vermandois que sa mère l'attend et lui ordonne de venir.
^- Comment, monsieur l'abbé, ne com-
^88 LE COilTE
prenez-vous pas que je n'ai aucun droit sur les volontés de Sou Altesse, non plus que sur ses actions? Ne me tiendriez-vous pas pour un serviteur infidèle et traître, si je divulguais un secret que mon maître m'a confié ?
— Je ne vous demande pas aussi la révélation de ce secret, quel qu'il soit : je vous demande de faire en sorte que M. le comte de Vermaudois sache le retour de sa mère à Fontainebleau !
— Son Altesse le saura tout à l'heure, si vous me permettez de m'éloigner...
-^ Je vous demande d'avoir égard ^ le
1>K vermanhois 180
douleur de cette pauvre mère, qui ne sait ce qu'elle doit craindre le plus, de la mort ou du déshonneur de son fils !
Ces paroles avaient été prononcées avec beaucoup de véhémence, et la voix imposante de l'abbé Cornouaille retentissait dans le silence des bois, en éveillant des échos qui semblaient lui répondre de tous côtés.
Un gémissement se fit entendre, à peui de distance, derrière les broussailles qui bérissaient les abords du rocher Cassepot.. Ce gémissement ne pouvait être que la plainte d'un être humain qui souffrait.
— Grand Dieu ! s'écria le prêtre, avee
iOO LE COMTE
l'accent de la prière : garde le fils et aie pitié de la mère !
— N'ayez pas de crainte, monsieur l'abbé ! dit Moufle, qui sentait le besoin de se rassurer lui-même : ce ne peut pas être le comte de Vermandois.
Un nouveau gémissement, plus faible que le premier, partit encore du même endroit. On vit alors une masse noire qui se mouvait lentement entre les blocs de granit.
Moufle avait aperçu le premier celte ombre errante, qu'il prit pour une bête fauve et qu'il fit remarquer a l'abbé en la lui montrant de la main.
SE VERMANDOTS i9\
Le prêtre, sans manifester aucune crainte, invoqua l'assistance céleste, et Moufle, tirant un lon^ poignard qu'il portait sous sa veste, s'avança de quelques pas avec précaution, en dirigeant le rayon lumineux de sa lanterne sur cet objet indistinct, qui était deveùu tout à coup immobile.
Moufle s'approcha encore et reconnut un homme agenouillé, les mains jointes et la face tournée vers le ciel.
— Qui vive? s'écria-t-ii avec force, sans que cet homme fît un mouvement.
11 réitéra plusieurs fois cotte interpella-
402 LE COMTK
tion , en s'approchant toujours ; mais il n'obtint aucune réponse, si ce n'est que le gémissement qu*il avait entendu deux fois de suite se renouvela deux fois encore, plus lugubre, plus lamentable, plus effrayant.
— Il y a là un homme qu'on vient d'assassiner! dit tout haut l'abbé Cornouaille, qui eut bientôt dépassé Moufle et qui s'arrêta en face de l'étrange et mystérieux personnage, qu'il accusait d'être l'auteur d'un crime.
Celui-ci, dont la têle chauve et le visage pâle recevaient directement le reflet jaune de la lanterne de Moufle, restait toujours immobile et muet.
— Qui êtes-vous? lui demanda l'abbé Cornouaille. Quel est le malheureux qui se plaint?
— Seifçneur, Seigneur! dit l'inconnu d'une voix éclatante, que ton saint nom soit béni dans les siècles des siècles !
L'abbé Cornouaille n'en croyait pas ses oreilles : cette voix était allée au fond de son cœur; cette voix qui le remplissait d'une douce et tendre émotion, c'était celle de son frère.
Alors, une autre voix, lente et plaintive, s'exhala d'une espèce de caverne, m 13
que des buissons de houx couvraient d'une barrière impénétrable.
— Je suis las de crier, disait cette voix : mon gosier est asséché, mes yeux sont copsumés, tandis que j'attends après mon Dieu!
— Jérémie, est-ce toi? dit l'abbé Gornouaille, franchissant la faible distance qui le séparait de son frère aîné.
— N'est-ce pas un miracle qui nous réunit l'un a l'autre? répondit le pasteur protestant, qui s'était relevé pour recevoir dans ses bras le prêtre catholique.
UE VERMA-NDOIS 195
Ils se tenaient tous deux embrassés et ils confondaient leurs larmes de joie fraternelle.
La voix gémissante, qui avait récité un verset d'un psaume de David, psalmodia d'autres versets du même psaume :
« Le zèle de ta maison m'a rongé, et les outrages de ceux qui t'outrageaient sont tombés sur moi. Et j'ai pleuré en jeûnant ; mais cela m'a été tourné en opprobre. J'ai aussi pris un sac pour vêtement, mais je leur ai été un sujet de raillerie. Ceux qui sont assis à la porte discourent de moi, et je sers de cbanson aux ivrognes. »
— Qui répète de la sorte les paroles
du psaume LXIX? demanda vivement l'abbé Gornouaille, que cette voix dolente troublait dans son bonheur de revoir son frère.
— C'est un de mes compagnons d'infortune et de persécution, répondit le pasteur en baissant la voix. N'y a-t-il pas ici quelqu'un qui pourrait nous entendre et nous trahir?
— Non, mais parlez bas ! reprit l'abbé en se tournant du côté où devait être Moufle, qu'il ne vit plus.
— Le comte de Ghantemerle est avec
DE VEIIMANOOIS 1U7
moi ! dit Jérémie Cornouaille, en se penchant k l'oreille de son frère.
— Le comte de Chantemerle! Mais que fait-il, que faites-vous dans cette forêt?
— Nous y cherctions un asile que les hommes nous refusent, et que les bêtes féroces ne nous disputent pas !
— N'étiez-vous pas en sûreté dans nos montagnes du Dauphiné, puisque le roi a signé une amnistie pour tous les protestants?
— Le comte de Chantemerle et mui, et
tant d'autres de mes frères en Chrisl, nous sommes exceptés dans cette amnistie et condamnés à être mis à mort comme rebelles !
— Dieu soit loué ! mon frère. L'aministie est générale, et voire grâce a été spécialement accordée, aussi bien que celle de M. de Chantemerle. Réjouissez-vous donc, mon frère !
— Que je me réjouisse, mon frère; quand les temples du Seigneur sont mis ait pillage, brûlés et rasés! quand nos frères en Christ sont chassés de la tiïaison de Dieu, insultés, torturés, martyrisés !
DE VERMA.^DOIS lOi)
— Jérérnie, je me charge de vous mettre en lieti sûr, interrompit le prêtre, jusqu'à ce que les lettres de grâce qui vous coDcernent aient reçu leur plein et entier effet.
— Et M. de Cliàutemerle?... C'est un saint et un martyr qui supporte avec foi et patience les épreuves que Dieu lui envoie.
— M. de Cliantemerle permettra que je veille sur lui comme sur vous-même, mon frère ; M. de Ghanlemerle a été le bienfaiteur de notre famille...
— Comme celui de tous les habitants de
iOO LE COMTE
Saou. Ah î si vous l'aviez vu, ce digne et brave gentilhomme, quand il essayait de défendre notre temple contre les dragons deM.de Sainl-Rhu !...
— Mon frère, interrompit doucement l'abbé Gornouaille, il, me semble que vous ne serez nulle part en sûreté, que dans le château r©yal de Fontainebleau.
— Le château de Fontainebleau ? repartit Jérémie avec surprise et dédain. Ce n'est point la place d'un ministre du saint Évangile et d'un chef des huguenots dauphinois.
— Ne vous souciez pas de l'endroit où
DE VERMANDOIS 20 i
je VOUS mène, pourvu que vous y soyez a
l'abri St nous étions a Paris, mon
frère, vous n'auriez eu rien à craindre dans ma paroisse de Saint-Eustache?
— N'êtes-vous donc plus vicaire de l'église de Saint-Eustache, mon frère?
— Je suis maintenant, depuis quelques heures seulement, directeur de conscience, confesseur de Son Altesse Royale M. le comte de Vermandois.
Jérémie Cornouaille poussa un profond soupir et eut l'air de se consulter tout bas.
— Eh bien ! mon frère, dit l'abbé,
^02 Li: C03iTE
avertissez M. le comte de Ciianlemerle, et suivez-moi !
— Je me demande, murmura le vieux huguenot, si cette forêt n'est pas un lieu plus agréable au Seigneur que le palais du roi, son ennemi et notre persécuteur...
*— Hâtons-nous, mon frère! répliqua le prêtre catholique avec une bonté persuasive. Vous serez la sous la protection d'une sainte femme, madame la duchesse de La Vallière !
— Ne me parlez pas de cette adultère î s'écria Jérémie Cornouaille d'un accent indigné.
DE VERMA?il)OlS %^ô
— OÙ donc est M. le comte de Glianlemerle? disait Tabbé, qui le cherchait a trayers les branches de houx et qui se déchirait les mains aux épines.
— II s'est blessé cette nuit en tombant dans un fossé, et j'ai dû le porter jusqu'ici dans mes bras.
— Je vous reconnais bien là, mon frère!... Mais, à présent, vous n'avez plus le droit de garder pour vous seul toute la peine et toute la récompense : la moitié m'en appartient ici-bas et la-haut.
— Jérémie! dit le comte de Chante-
204 LE COMTi:
merle, qui venait d'entendre l'offre généreuse de l'abbé Gornouaille ; je vous adjure de me laisser ici sous la main du Seigneur, qui ne m'abandonnera pas.
— Monsieur le comte ! répondit l'abbé qui ne voyait pas encore le gîte oîi il s'était blotti : mon frère et moi, nous vous porterons ensemble et vous prierez avec nous.
Et comme il pensait que Moufle pouvait lui être utile dans le transport du blessé au château, il appela le valet de chambre qu'il croyait retrouver a quelques pas derrière lui.
DE VLUMANDOIS 205
Mais la lanterne était posée a terre, et Moufle avait disparu, en laissant près de la lumière un des cordiaux qu'il apportait a l'Ermitage de la Madeleine.
La chasse au loup.
Le jour avait paru depuis plus d'une heure, quand le comte de Vermandois, cédant aux prières et aux représentations respectueuses de son valet de chambre, se décida enfin à se séparer de Louise de
508 LF. COMTE
Clianteinede cl k quitter l'Ermitage de la Madeleine.
L'étal de la malade, il est vrai, ne devait plus inspirer aucune inquiétude :
grâce k la bonne inspiration que Thérèse avait eue de sucer la plaie, le veiiin de la morsure était resté presque inofTensif, et les symptômes fâcheux, qui s'étaient montrés un moment, avaient bientôt disparu sans menacer de se reproduire.
Le prince pouvait donc, sans imprudence, congédier le médecin, dès que Moufle revint avec les cordiaux qui n'étaient plus nécessaires.
Moufle arrivait hors d'haleine à travers
bois, mais il ne s'expliqua pas sur lesjobstacles qui s'étaient opposés a son retour immédiat.
Il essuya en silence les reproches de son maître, et, il emmena aussitôt M. Robin, auquel il banda les yeux pour le faire sortir de la maison, avec les mêmes précautions qu'il avait prises en l'y faisant entrer.
-- Monsieur Robin, lui dit-il, quand ils furent engagés a trois cents pas de l'Ermitage, dans un sentier couvert qui conduisait au rocher Cassepot, j'aime a croire que vous avez oublié ce que vous avez vu et entendu dans le lieu ou nous étions
tout à l'heure ?
~ Moflsieur, répondit le médecio, M. le comté de Verniandois a ma parole.
— Vous ne gagneriez rien, d'ailleurs, à mal gouverner votre langue, reprit Moufle en lui rendant l'usage de la vue. Mais votre tâche n'est pas finie, et vous aurez encore une belle occasion de prouver que vous êtes discret.
• — Disposez de moi, monsieur Moufle, car j'entends bien que vous agissez d'après les ordres de Son Altesse.
— Tenez, monsieur Robin, la-bas, devant nous, ne distinguez-vous pas une faible lumière?
— J'ai de bien mauvais yeux, monsieur Moufle, el la faute en est a mon âge.
— Eh bien ! vous irez droit a cette lumière, et vous trouvez un homme blessé...
— Un homme blessé ! s'écria M. Robin, en faisant un bond de surprise.
— Blessé ou malade, n'importe. 11 est possible qu'on ait besoin de votre aide...
-^ Mais, monsieur Monde, ne venezvous point avec moi jusque-là?
— Non, je vous laisserai aller seul,
Lt: COMTK
quand nous serons assez près j)Our que vous aperceviez la lumière de la lanterne...
— Ah! c'est une la/iterne? interrompit M. Piohin, qui n'élait nullement rassuré.
— Vous direz que je vous ai rencontré dans le bois, revenant de visiter un malade et que je vous envoie h M. l'abbé Cornouaille, confesseur de Son Altesse...
— Le confesseur de Son Altesse a élé blessé!.... disposez de moi, monsieur Moufle !
— Il est bien convenu que vous ne sa-
DE VF.UMANDOIS 215
vez rien de plus, et je vous invite expressément a garder pour vous seul ce que vous viendrez a savoir... Voyez-vous briller la lanterne ?
— Oui, monsieur; il y a deux personnes, peut-être trois, qui paraissent immobiles sur place.
— Rappelez-vous le nom de M. l'abbé Cornouaille, et dites que vous venez de ma part, donner des soins à un homme blessé. Voila tout ce que vous avez à dire.
Et Moufle s'enfuit a toutes jambes, laissant le médecin fort perplexe et tout in=*
trigué de l'élrange commission qui lui était confiée, d'une manière si mystérieuse, au nom du comte de Vermandois.
Le valet de chambre d« prince avait espéré, en retournant à l'Ermige de la Madeleine, que son maître se hâterait 4e rentrer au château; mais celui-ce était encore dans la chambre de mademoiselle de Chantemerle, et Moufle fut obligé, deux heures durant, de tenir compagnie a Thérèse.
Thérèse, comme d'habitude, l'assaillit de questions, et ne manqua pas de lui dire qu'elle avait remarqué que le méçleçin traitait de monseigneur M. Louis Breton.
UL: Vl:U.M.i.\DOJS 215
— Les médecins n'en font jamais (l'autre! repartit Moufle en affectant de rire de celte qualification; ils voient des marquis et des princes cliez tous ceux qui les paient bien.
— Mais il me semble que M. Breton ne l'a pas payé? Je ne doute pas, en effet, qu'il ne le paie en grand seigneur, si j'en juge par cette magnifique bague qu'il m'a donnée.,.
— Elle est assez jolie, reprit Moufle avec un air d'indifférence, pourvu que les pierres ne soient pas fausses.
Le comte de Vermandois était donc sorti
de l'Ermilage, lorsque la forêt, encore enveloppée de la fraîcheur nocturne, commençait a s'animer et a resplendir aux raj^ons d'un beau soleil levant d'automne.
Les clairières étaient pleines? de vapeurs oîi se jouait la lumière irisée du matin; les grands arbres secouaient doucement leurs feuillages chargés de rosée.
Le prince, absorbé dans ses réflexions, marchait lentement, la tête basse, l'air triste et soucieux, quoiqu'il sentît au fond de l'âme le bonheur d'aimer et d'être aimé.
>!oufle suivait silencieusement le comte
de Vermandois, sans oser inlerrooipre une rêverie dont il devinait la cause; mais, néanmoins, il ^^uettait Tinslant où il pourrait se faire écouter.
— Monseigneur, lui dit-il, au détour d'une allée, madame la duchesse de La Vallière est au claâleau...
— D'où sais-tu cela ? reprit le prince, que cette nouvelle attrista visiblement.
— J'ai eu l'honneur de la voir et d'être interrogé par elle, au sujet de l'absence de Votre Altesse.
— Comment! s'écria le comte de Ver-
2i8 LE coMii:
mandois, qui s'arrêta, indécis et déconcerté. Qu'as-tu répondu?
— Que Votre Altesse ne m'avait pas dit où elle allait, et que je n'avais pas à m'entremêler des secrets de Votre Altesse !
— Mais que répondrai-je, moi, quand elle m'interrogera sur la cause de cette absence nocturne?
— Je suis fort en peine, je l'avoue, de la réponse que vous devez faire, monseigneur; car il est difficile d'imaginer un prétexte qui puisse motiver votre sortie du château, b cette heure de nuit...
HE vi:RMAr>(j)Ois 219
— 11 n'y a que deux personnes qui aient autorité pour m'adresser une question a cet égard : ma mère et le roi.
— Votre Altesse doit s'attendre à être questionnnée là-dessus par ces deux personnes, car tout le monde a su ou saura que Votre Altesse n'était pas cette nuit dans son appartement.
— 11 serait peut-être habile de ne pas rentrer encore au château et de rester caché à la Madeleine ?
— Votre Altesse n'y serait pas cachée loup[temps, car on fouillerai I la forêt et toutes les maisons des environs a dix lieues
a la ronde... II y aurait, d'ailleurs, de l'inhumanité k laisser une mère dans de si douloureuses angoisses.
— Voilk qui me décide a revenir, coûte que coûte. Ma pauvre mère me pleure déjà comrtie mort?
— Je vous assure, monseigneur, qu'il faudrait être de bronze pour ne pas se sentir touché d'une telle affliction.
— Eh ! pourquoi ne m'avertissais-tu pas plus tôt? Je n'eusse pas si longtemps tardé!
— Il eût fallu pouvoir vous approcher^
DE VEllMANUOIS 221
monseigneur, et vous parler sans témoin.
— Conseille-moi, maintenant, et donnemoi quelque moyen de sortir d'embarras?
— Aurez-vous la force de vous fermer la bouche et de ne pas répondre aux questions qu'on vous fera?
— C'est chose épineuse et délicate que de se retrancher dans un silence absolu, car on interpréterace silence comme l'aveu tacite d'un fait coupable... Ne pourrais-tu pas t'en retourner seul à Fontainebleau et dire que j'ai fait une chute do cheval on que le carrosse où j'étais s'est brisé ?
LE COMTF.
— Oui, monseigneur, mais on voudra savoir ce que vous alliez faire, a cheval ou en carrosse, par la forêt au milieu de la nuit.
— Si tu disais que je suis parti pour Paris et que je t'ai prié, en partant, de ne pas me stiivre ?
— On croira, certainement, monseigneur, que vous faites ce vojage, pour ouer dans une Académie de Templiers.
— Fi donc! ce serait me déshonorer que de m'exposer à de tels soupçons... Ça, que ferais-tu a ma place ?
DE VERMANOOIS 225
— A votre place, monseigneur, je ne craindrais rien tant que de ne pas dire la vérité.
— Tu veux, inlerrompitle comte de Vermandois avec impatience, tu veux que j'aille déclarer les raisons qui m'ont fait sortir du cliâteau et qui m'ont tenu absent toute la nuit.
— Votre Altesse me comprend mal : je dis seulement qu'un (ils de France, ne peut, par respect pour lui-même, se couvrir a l'aide d'un mensonp^e.
— Je te sais bon gré. Moufle, de me donner un avis digne de moi. Voila mon
parti pris: quoiqu'il m'en coûte de ne poiul obéira ma mère, quoique je- puisse encourir d'une manière terrible la disgrâce du roi, je ne chercherai point a me justifier au prix d'un mensonge, et je me couperais la langue avec les dents plutôt que de mentir comme un laquais.
L'approche de deux personnes qui marchaient lenleméntdans l'épaisseur du bois, mit fin à la conversation du comte de Yermandois avec son valet de chambre.
Ils s'arrêtèrent, ils écoutèrent les pas et les voix qui venaient de leur côté, a travers le feuillage. On distinguait une voix de femme, claire et sonore, une voix d'homme, sourde et voilée.
T3E VEUMANDOIS 225
— Vous avez voiihi voir une de mes chasses au loup et vous la verrez, disait l'homme, mais à la condition expresse que vous ne vous montrerez pas et que nul ne soupçonnera qui vous êtes.
— Le beau passe-temps que ce sera de voir, a cinquante pas, la bète, les chiens et les piqueurs !
— Vous m'avez promis, en récompense, de danser pour moi la danse des Matachins et de chanter la Bredouille en vous accompagnant de l'épinette.
— Ce n'est point assez, n'est-ce pas, que m 13
de m'avoir dép^uisée en page ou en valet de chiens ? Si vous le pouviez faire, vous me cacheriez dans quelque taupinière pour que je fusse in>^isible a tous les yeux !
— Ingrate .que vous êtes ! Plus on s'efforce de vous faire plaisir,moins on réussit à vous contenter.
— J'ai lieu d'être contente, vraiment, quand vous me gardez toujours en charte privée !
— N'avez-vous pas tout ce qu'il faut pour passer le temps agréablement : votre musique el votre épinelte, des confitures
et des pâtisseries, des romans et des comédies?...
— Oui, oui, reprit la femme qui se mutinait, tout cela ne vaut pas la liberté! Faut-il vous dire quelle sera la fin de notre histoire? Ma mère me battra. Raisin ne voudra plus m'épouser et les comédiens me remercieront. Oh ! si je vous dois cette mauvaise chance, vous en serez le mauvais marchand !
— Calme-toi, Fanchon!... Vous épouserez Raisin ; votre mère ne vous bâtira pas, et les comédiens se donneront ^arde do vous remercier, mais ne me troublez plus de vos clameurs ti de vos colères.
— Sur ma foi ! monseigneur, no revenons pas sur la querelle d'hier soir.
— Oui, vous me menaceriez encore de vous enfuir et d'aller vous jeter dans un puits !
— -• Point, monseigneur; je ne me jeterai pas dans un puits, mais je vous laisserai mourir d'ennui.
Les deux interlocuteurs étaient arrivés si près de la route, que le comte de Vermandois voyait briller entre les feuilles des arbres l'aigrette de diamant que le Dauphin portait toujours à ^on chapeau.
11 avait reconnu la voix du Dauphin, mais il devinait que cette voix de femme, qu'il entendait pour la première fois, ne pouvait être que celle de la comédienne qui logeait secrètement dans une tourelle de la cour du Donjon.
Tout a coup les sons du cor, retentissant au loin dans la direction du village de Moret, annoncèrent que la bête était lancée, et que les chiens la poussaient du côté de la rivière.
— La chasse passera par ici! dit- le Dauphin en écartant les branches qui devenaient plus touffues sur la lisière de la rouie t dès que vous aureiÉ vuia béte pouf^
suivie par mes équipages de chasse, vous vous déclarerez satisfaile et rentrerez au
gite.
— Avez-vous peur que je me change en biche et que je m'échappe parmi les halliers ?
Le Dauphin sortit a mi-corps du taillis en tendant la main a un petit page qui sautillait d'un air vif et mutin derrière lui.
C'était pour trouver un point d'appui que le Dauphin cherchait la main du page, cap il avait sans cesse peur de tomber eu marciiant, et il se faisait soutenir par quel-
DE VERMAiNDOlS 231
qu'un, pour peu que le terrraiii ne fût pas très uni.
Il avait failli vin^t fois perdre l'équilibre en traversant, avec son petit page, un fourré de la forêt, tandis que le chevalier de Lorraine, qui l'accompagnait, était allé donner un ordre au capitaine des chasses.
Le Dauphin, qu'on appelait monseigneur a la cour, avait alors vingt-un ans, étant né le 1^"^ novembre 1661 ; les cinq années qu'il comptait de plus que le comte de Vermandois ne lui avaient pas donné l'apparence d'un âge supérieur à celui de son frère naturel.
Il était plus grand et plus gros que ce dernier, sans doute ; mais sa démarche vacillante, sa contenance embarrassée, sa physionomie indécise, sa parole lente, témoignaient d'une excesssive timidité et d'une faiblesse à la fois physique et morale.
Il ressemblait, d'ailleurs, beaucoup au roi: il en avait tous les traits, quoique son visage, fortement coloré, ne reflélât jamais l'expression noble et fière qui caractérisait celui Louis XIV.
Cette déchéance du sang paternel se manifestait dans toute l'habitude de son icorpBî il portait souvent la tête basse, iî
l)lî V1-I5MAN[)01S 'iTy.t
courbait le dos, il trébuchait à chaque pas, il hésitait toujours.
L'admirable éducation que Bossuet et Fléchier avaient essayé de lui donner sous la surveillance du duc de Montansier, ne laissait aucune trace de culture dans son esprit lourd, épais et stérile.
. Depuis le jour où il s'était vu enfin délivré de ses précepteurs, il n'avait plus ouvert un livre, et sa mémoire ne conservait rien de ce qu'il avait eu tant de peine a apprendre. Il était absolument dénué d'intelligence, et il ne se piquait même pas d'en avoir.
Ses sentiments et ses idées manquaient
de générosité et d'élévation ; ses goûts et ses mœurs, de dictinction et de convenance. Il avait des vices et des défauts indignes de sa naissance et de sa destinée royale: gourmand jusqu'k la goinfrerie; parcimonieux jusqu'à l'avarice; égoïste jusqu'k l'ingratitude ; du reste, doux par paresse, inoffensif par insouciance ; souple et malléable par défiance de lui-même.
La femme, habillée en page, qui le suivait, était d'une taille si exiguë, qu'on aurait dit un enfant: sa physionomie mobile et capricieuse, son regard prompt et hardi, son geste pétillant, sa voix brève et criarde, trahissaient la spontanéité et la résolution de son caractère qui exerçait un empire illimité sur le Dauphin.
DE VEUMANDOIS 235
Elle était fort jolie, ou pluiôt sa figure piquante et origioaie, qui accusait le type bohémien, possédait une puissance invincible de séduction, sans offrir aucune des conditions essentielles de la beauté.
Elle avait la peau jaunâtre, les cheveux presque crépus, la bouche grande démesurément, le nez crochu, les yeux a fleur de tête, mais ces yeux noirs étaient pleins de feu, cette bouche était ornée de belles dents blanches, ces yeux brillaient comme du jais, cette peau avait des reflets dorés et argentins.
Quant à son petit corps, c'était la perfection de la forme dans les proportions les plus mignonnes.
23{» LE COMTt:
Elle portail son costume de page avec tant d'aisance et de bonne grâce, qu'on pouvait juger qu'elle s'était montrée déjà plus d'une fois sous des habits d'homme.
Le comte de Vermandois, qui aurait eu le temps de continuer sa route sans rencontrer le Dauphin, se fit, au contraire, un malin plaisir d'aller au-devant de lui.
— Hola? monseigneur ! lui cria-t-il k pleine voix : où allez-vous si grand malin ?
Le Dauphin, en levant les yeux, n'eut pas plutôt aperçu le comte de Vermandois, que son premier mouvement lui de ballrs
DE VEUMANDOIS * 257
en retraite et d'échapper à une explication difficile : il fit semblant de n'avoir rien à répondre, et il voulut rentrer dans le taillis.
Mais sa compagne, fixant sur le comte deVermandois un regard perçant et assuré, éclata de rire et parut jouir de l'embarras du Dauphin, qu'elle refusait de suivre, et qui fui obligé de revenir se placer devant elle, comme pour l'empêcher de voir et d'être vue.
— Monsieur! reprit le Dauphin, qui rougissait jusqu'aux oreilles, passez votre chemin et laissez-moi !
— Vous avez la un joli page? répliqua le prince, avec une grimace narquoise.
— Monsieur! dit le Dauphin, qui se sentit troublé d'une pensée de jalousie : il me semble que vous vous attachez un peu trop a mes pas depuis la nuit dernière !
■— Il c'est pas prudent, monseigneur, d'aller au bois avec un seul petit page, quand on s'en va courre te loup. Je m'en vais emmener, s'il vous plaît, ce petit garçon, et je vous donnerai, a la place, mon premier valet de chambre, qui vous sera de meilleure assistance.
— Vous vous moquez des gens ! repar-
tit, en balbutiant, le Dauphin, qui tenta encore de s'éloigner, et qui fut retenu par son page, qu'il s'indignait de voir en butte a des raillerie-, équivoques.
— Hé! demeurons céans! dit avec gaîté celle femme déguisée , qui n'avait garde de faire mauvaise raine k un beau gentiliiomme. Avez-vous peur, objecta- t-elle en faisant une moue au Dauphin qu'on m'emmène malgré moi?
■— - Je voudrais bien savoir, monsieur, d'où vous venez a cette heure? dit le Dauphin, qui s'orientait et se consultait pour découvrir de quelle partie de la forêt le comte de Vermandois était arrivé droit a lui.
— Ne voyez-vous pas que je vous suis à la piste depuis hier soir ! dit le comte de Vermandois.
— Est-il possible! s'écria le Dauphin, qui était bien près d'ajouter foi a cette plaisanterie.
— Certainement, et je sais maintenant pourquoi vous résidez a Fontainebleau plus volontiers qu'à Meudon.
— Mais, reprit naïvement le Dauphin, qui se ravisait, on prétend que vous n'avez point passé la nuit au château. ..
— - Qui dit cela? inlerrompit le prince,
lin peu décontenancé. Je croyais n'avoir pas quitté, de toute le nuit, la cour du Donjon?
— Je me rappelle, dit malicieusement le faux page, avoir remarqué un homme qui se promenait sous ma fenêtre au clair de lune...
— Bon, il n'y avait pas de clair de lune! répliqua le Dauphin qui cherchait a se rassurer. Quoi qu'il en soit, ce n'est pas mon affaire, mais la vôtre ! ajoula-t-il d'un ton bourru, en lançant un coup d'œil fauve et traître au comte de V^ermandois. On découvrira peut-être dans la forêt une Académie de Templiers..;