‹ Le comte de VermandoisChapitre 4 sur 6 · III M · texte numérisé non relu

III M

— Je vous engage, monsieur, a en écrire au roi, pour que Sa 3Iajesté m'envoie sa malédiction.

— Le roi, monsieur, ne se soucie pas plus de ce que vous faites, que si vous étiez le dernier de ses sujets !

— il } a longtemps que vous me desservez auprès du roi, monsieur, mais prenez garde !

— Que je prenne garde ! En vérité, c'est passer toutes les bornes ! Pensez donc, monsieur, à ce que je suis et a ce que vous êtes.

— Écoutez-moi, monsieur! si vous vous obstinez à me calomnier auprès du roi, je me plaindrai à Sa Majesté.

— Plaignez-vous tant qu'il vous plaira, mais ne vous avisez plus de m'épier...

— Vous épier! s'écria le prince, dont le ressentiment augmentait la colère. Ainsi, vous me traitez d'espion ?...

Moufle, qui avait suivi avec anxiété les péripéties de cette altercation, qu'il eût voulu pouvoir empêcher, se hâta d'intervenir entre les deux frères, pour la faire cesser avant qu'elle n'allât plus loin.

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— Monseigneur, dit-il au comte de Vermandois, madame votre mère vous demande et vous attend.

— Séjournerez-vous longtemps à Fontainebleau, monsieur ? reprit le prince, que le nom de sa mère avait calmé aussitôt, mais dont la haine s'était accrue a l'égard du Dauphin.

— Non, monsieur ; je partirai tantôt après la chasse, répondit le Dauphin, encore ému de la querelle où il s'était vu presque menacé et provoqué par son frère. Vous êtes d'une incroyable violence, monsieur...

— Vous prenez mal la raillerie, mon-

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seigneur. Tenez pour certain que je n'ai pas eu l'intention de vous offenser...

— Soit, monsieur ; je suis content de voir, en tous faisant mes adieux, que votre santé est remise en bon état.

Et le Dauphin, qui voulait mettre fin a ce colloque, salua le comte de Vermandois et se renfonça dans le bois, en attirant après lui le petit page, qui aurait désiré continuer l'entretien pour son propre compte.

Le comte de Vermandois, irrité et contrarié, avait a peine fait quelques pas en avant pour gagner son carrosse, qui était

remisé depuis deux heures du matin dans uu fburré épais, qu'il se sentit atteint d'une faiblesse soudaine et qu'il fut sur le point de s'évanouir.

Moufle courut a lui, en le voyant chanceler; il le soutint dans ses bras et l'appuya contre un arbre, où le prince resta debout, les membres tremblants, les yeux couveris d'un nuage, la bouche remplie d'écume. Les émotions et les fatigues de cette longue nuit avaient dépassé les forces d'un convalescent.

- Monseigneur, appellerai-je? disait le valet de chambre, effrayé de cette défaillance. Monseigneur le Dauphin n'est pas

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loin d'ici, et d'ailleurs il y a du monde dans la forêt.

— Tais-toi ! reprit le comte de V^ermandois d'une voix entrecoupée. Ce n'est rien!... celte rencontre m'a fait du mal... Oh ! j'ai Ta un ennemi bien dangereux!... Je ne lui ai pourtant rien fait !...

— Le carrosse est à quelques pas d'ici, monseigneur ; je vais crier au cocher qu'il vienne!...

— Dieu me damne ! dit une voix goguenarde et ricanante, qui partait- de l'autre côté de la route : est ce un fantôme qui

nous apparaît? Est-ce l'âme ou le corps de M. le comte de Vermandois?...

A cette voix, le prince avait rouvert les yeux ; Moufle avait tourné la tête.

C'était le chevalier de Lorraine qui, en allant rejoindre le Dauphin, s'était trouvé tout à coup en présence du comte de Vermandois que soutenait son valet de chambre.

— Eh ! de par tous les diables! monseigneur, dit le chevalier en traversant la route pour s'approcher du prince, êtesvous malade ou plutôt ne seriez-vous pas ivre?

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— Monsieur!... interrompit sèchemeut le prince, qui avail repris ses sens et qui paraissait être dans son état ordinaire de santé, sauf la pâleur de son visage amaigri, et le frémissement de tout son corps.

— Sur ma foi ! monseigneur, dit le chevalier de Lorraine, on avait fait courir le bruit, hier soir, que vous touchiez a l'agonie...

— Et vous en étiez bien réjoui, vous et les vôtres, sans doute ^

— Monseigneur, répliqua effrontément le chevalier, je ne crois k la mort des

princes que quand je les vois couchés sur leur lit de parade, le visage découvert.

— Vous me voyez debout, le visage découvert, monsieur, et vous pourrez rendre témoignage que je ne suis pas mort.

— Je m'étonne seulement, monseigneur, que l'agonisant d'hier soit sur pied, dans la forêt, au point du jour?... Il faut qu'une bonne fée vous ait fait boire de l'eau-de-vie...

— Ne raillez pas, monsieur, car, tout prince royal que je sois, je vous prierais de mettre l'épée k la main...

— Oh ! moûseigoeur, quel honneur ce serait pour moi el pour ma postérité !

— C'est un honneur qu'on peut vous faire, monsieur, dès que vous serez prêt a le recevoir.

— Je suis toujours prêt, monseip^neur, pourvu que quelqu'un de vos officiers veuille bien représenter Votre Altesse Royale... Mais, auparavant, n avons-nous pas un autre compte a régler ensemble ?

— Quel compte, monsieur ? répliqua vivement le prince dont les joues se couvraient de rougeur.

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— Un compte de jeu, monseigneur : ce compte que je vous ai fait remettre respectueusement... '

. — On ne m'a rien remis, je n'ai rien vu, monsieur !... Si je dois, je paierai !

— Je n'en ai jamais douté, monseigneur, mais, comme mes amis m'ont chargé de réclamer ce que leur doit Votre Altesse, je me trouve fort impatient de les satisfaire.

— Enfin, monsieur, que je sache ce qu'on réclame, et je m'efforcerai de m'acquitter.

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— Il ne faut guère qu'un million, monseigneur, pour solder vos dettes de jeu!

— J'ai hâte d'être quitte, monsieur, afin de pouvoir- dire librement ce que j'en pense !

Le bruit de lâchasse se faisant entendre de plus près, le chevalier de Lorraine ne pouvait pas tarder davantage a rejoindre le Dauptiin ; le comte de Vermandois était impatient de rentrer au château.

— Adieu, monseigneur ! lui dit le chevalier de Lorraine, ne soyez point ingrat envers 1(3 jeu et le vin. Ce sont eux qui

VOUS ont fait homme, et ce que je vous souhaite, c'est de boire, c'est de jouer encore, sans perdre votre argent ni votre raison.

Le comte de Vermandois lança ùri Regard de mépris au chevalier de Lorraine et le quitta brusquement, en évitant de lui répondre.

— Cet homme me fait horreur ! dit-il a Moufle : il porte avec lui la contagion du crime !

Cependant on n'avait pas de nouvelles du comte de Vermandois au château, et la

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duchesse de La Vallière, qui avait passé la nuit dans l'appartement de son fils, en l'attendant, commençait à craindre qu'un malheur ne lui fût arrivé.

Dès le point du jour, un courrier était venu de Versailles avec des lettres du roi pour madame de La Vallière. Louis XIV envoyait a l'abbé Gornouaille sa commission de confesseur et directeur de conscience du comte de Vermandois.

En même temps, il écrivait, en style officiel, à la mère de ce prince, qu'il ferait droit a la requête qu'elle lui avait adressée, et qu'il fournirait bientôt au jeune homme une occasion de réparer avec éclat ses torts de jeunesse.

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A cette lettre froide, sévère et compassée, était joint un mandat de la somme d'un million a toucher, en espèces sonnantes, chez le trésorier de France. Le roi payait les dettes de jeu du comte de Vermandois.

Madame de La Vallière fut profondément attristée du ton glacial et cérémonieux de la lettre que le roi lui écrivait ; elle était seule ; elle pleura, en tenant cette lettre sous ses yeux, et en cherctiant à douter que le roi l'eût signée.

Cette douleur mystérieuse, dont elle ne s'avouait ni l'origine, ni la portée, fit diversion, pendant deux heures, a ses angoisses de mère.

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Dans le cours de ses réflexions et de ses amertumes, elle en vint à reprocher a son fils de lui avoir aliéné le cœur du roi.

Avant que le comte de Vermandois fût revenu, elle s'était décidée a retourner dans son couvent et à n'en plus sortir jusqu'à sa mort. La femme cédait par degrés la place à la religieuse, et l'abnégation chrétienne comprimait les élans affaiblis de l'amour maternel.

Mais, par moments, elle redevenait mère, ardente, passionnée; elle se jetait a genoux, toute en larmes, et c'était pour son fils qu'elle priait avec ferveur.

Ce fils absent, cet enfant prodigue,

qu'elle appelait depuis tant d'heures, qu'elle recommandait a toutes les puissances célestes, qu'elle voulait revoir encore une fois avant de retomber dans l'ombre et le silence éternel du cloître, où était-il? qu'était-il devenu? vivait-il encore? ie reverrai t-elle jamais!

Elle priait ainsi, agenouillée, quand un léger bruit de pas se fil entendre derrière elle. Son cœur avait deviné la cause de ee bruit : elle tourna la tête, elle faillit mourir de joie. C'était son fils !

— C'est vous, enfin! lui dit-elle, en se relevant : d'où venez-vous?

Le prince était pâle et défait ; son trou-

ble el son embarras se trahissaient par sa contenance; il hésita, ii baissa les yeux sous le regard interrogateur de sa mère.

— Répondez-moi! reprit-elle avec fermeté; je veux savoir où vous êtes allé cette nuit.

— Je vous supplie, répliqua t-il, je vous supplie de ne pas me forcer de répondre...

— Hier, je vous ai laissé malade et alité. Je ne vous quittais qu'à regret, pour intercéder le roi en votre faveur... Celle nuit, je suis revenue ici vers une heure

du matin : votre appartement était fermé de tous côtés, votre lit était vide...

— Madame! interrompit-il d'un ton résolu, tendre et respectueux à la fois : je vous ai suppliée de ne pas me faire des questions auxquelles je ne pourrais satisfaire...

— Mais, malheureux enfant, s'écria la mère indignée et désolée, tu as donc commis une action coupable ! Tu rougis donc d'avouer quelque grande faute ?

— Non, madame, je n'ai pas commis d'action coiipablejCt, plulôtque d'cncom-

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mettre une, je prierais Dieu qu'il me retirât aussitôt de ce monde ?

— ïu seras ailé encore dans quelque Académie de jeu et de déljauche!

— Madame, je vous jure qu'il n'en est rien et que je suis guéri a toujours de ces honteux vices.

— El, pourtant, qu'avez-vous fait hors du château pendant une nuit entière ?

— Je sais le respect que je vous dois, madame ; mais vous ne m'obligerez pas a

mentir ni à rompre un serment que j'ai fait vis-a-vis de moi-même.

— Quel serment ! fils ingrat et rebelle ?

— Celui de ne pas révéler un secret qui ne m'appartient pas.

— Ainsi, vous refusez d'obéir a votre mère? vous refusez de m« dire la vérité ?

— La vérité, madame, vous la connaîtrez un jour; mais, aujourd'hui, je ne puis que me taire- La duchesse de La Vallière, étonnée eV

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irritée de cette inviucible obstiioalion, resta indécise un moment; puis, après une prière mentale, accompagnée d'une signe de croix :

— Louis, dit-elle d'une voix émue, Sa Majesté vous pardonne; Sa Majesté va vous rendre vos honneurs et votre avenir; Sa Majesté paie vos dettes de jeu.

— Ce n'est pas le roi, madame, c'est vous, c'est vous seule que je dois remercier!...

— Je vous demande, pour tout remercîment, de changer de conduite, d'écouter les conseils salutaires de l'abbé Cornouaille, et de vous montrer enfin digne de votre auguste père.

— Digne de vous, madame, digne de la plus sainte des mères...

— Non, Louis, je n'ai plus de fils!... Laissez-moi oublier que j'étais mère!... Je ne suis plus, je ne veux plus être désormais que l'humble et indigne servante de Dieu, Sœur Louise de la Miséricorde.

D'un geste solennel et impératif, elle défendit au comte de Vermandois de s'approcher d'elle et de la suivre.

Elle sortit, en étouffant ses sanglots.

FIN DE LA DUUXiÉME PARTIE.

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