TROISIÈME PARTIE
Le directeur de conscience du prince.
Le comte de Vermandois, malgré toutes ses répugnances, s'était décidé enfin a écrire directement et presque confidentiellement au marquis de Louvois.
Il voulait rassurer mademoiselle de
Chaiilemerle sur le sort de son père; il voulait être rassuré lui-nièaie a cet égard.
Le lendemain, un courrier, venu de Versailles, à franc élrier, apporta cette réponse :
0 Monseigneur,
> Je n'ai pas eu connaissance des lettres d'amnistie et d'abolition, relatives a M. le comte de Chantemerle, lesquelles, à votre dire, auraient été signées par le roi et contre-signées par feu M. Colbert.
» J'ai grandement peur que lesdiles
lettres n'aient jamais existé que dans votre ifénéreux désir de les avoir.
> Le roi, en effet, se souvient d'avoir cédé aux sollicitations suprêmes de feu M. Colbert, en signant des lettres d'amnistie pour les gens du Dauphiné, qui s'étaient mis en rébellion ouverte contre son autorité, et cela, sous le vain prétexte de la religion prétendue réformée.
* Mais, dans lesdites lettres, dont l'original ne s'est pas retrouvé, les principaux coupables, et notamment M. le comte de Ghantemerle, sont expressément exceptés, tellement que justice est déyà faite pour aucun, et que les autres sont encore
recherchés par le sieur Lebret, qui a des ordres du roi, qu'il fait et fera très exactement exécuter.
Les susdites lettres d'amnistie ont été signées à nouveau par le roi, enregistrées et publiées ; vous les avez pu lire, monseigneur, dans la Gazette et dans le Mercure galant^ où elles sont rapportées tout au long, sauf une lacune que devra remplir la liste des personnes exceptées. En tête de cette liste, se trouve le nom de M. le comte de Ghantemerle et celui d'un ministre protestant, nommé Jérémie Cornouaille, l'un et l'autre chefs et instigateurs de cette révolte a main armée.
» Je ne me permettrai pas, monseigneur,
DE VERMAJ^DOIS 271
de vous demander où vous avez pris l'intérêt particulier que vous portez a M. de Chantemerle, qui est un hérétique et un rebelle ; mais je puis vous annoncer que M. le lieutenant-général de police le fait chercher a Paris, oîi il serait caché, diton, après avoir retiré sa fille du couvent de l'Ave-Maria, dans lequel madame de La Tour-du-Pin avait fait enfermer cette demoiselle, avec l'agrément du roi, afin qu'elle y fût instruite en la religion catholique.
» Cette nouvelle désobéissance de la part de M. Chantemerle aux volontés de Sa Majesté^ le rend tout a fait indigne de pardon, et je ne doute pas qu'il,ne soit exécuté a mort, s'il est pris : ce que je re-
^Ti
grellerai, eu égard a l'amitié, un peu singulière, que Voire Allesse Royale daigne manifester pour ce grand criminel.
» Je suis, avec un profond respect, > De Votre Altesse Royale,
» Le très humble et très obéissant serviteur,
F.-M. Letiîllieu, marquis de Louvois.»
— L'insolent! s'écria le prince en déchirant la lettre el en la foulant aux pieds.
DE VERMANDOIb i75
Il laissa tomber sa tète sur sa main et resta plongé dans une morne rêverie, pendant laquelle Moufle s'efforçait d'arrêter a la porte du cabinet le sieur de Périgny (^ui voulait entrer absolument.
— Je vous trouve un peu bien audacieux ! s'écria M. de Périgny, en repoussant le valet de chambre qui lui barrait le passage.
— Je remplis les ordres de Son Altesse Pioyale, reprit vivement Moufle, et vous n'entrerez pas céans.
— Je ne daignerai pas me commettre m 1»
2"?i LE COMTE
avec gens de votre sorte ! Si vous étiez seulement gentilhomme...
— Une main qui sait se servir d'une épée est toujours celle d'un gentilhomme !
— Voila de l'insolence, monsieur le premier valet de chambre ! Mais j'en aurai tôt ou tard raison...
— Nous continuerons cet entretien ailleurs! interrompit Moulle en lui serrant le bras.
— Eh bien î que se passe-t-il? demanda le comte de Vonnandois, devant qui le va-
let de chambre se présenta tout pâle et tout ému, suivi du sieur de Périgny.
— Ne m'avez-vous pas ordonné, monseigneur, de ne laisser entrer personne?
— En ce cas, monseigneur, reprit Périgny avec une humble soumission, je vous prie d'excuser ma témérité de pénétrer ainsi jusqu'à Votre Altesse. Mais ce valet de chambre a de telles façons d'être a mon égard, que je le soupçonnais de me fermer la porte de sa pleine autorité.. .
— Monsieur de Périgny, vous vous rappellerez, s'il vous plaît, que M. Moufle, mon premier valet de chambre, est
l'homme du monde en qui j'ai le plus de confiance, et vous voudrez bien, pour me plaire, lui accorder quelque estime, d'autant que je lui en accorde beaucoup.
— H est pourtant intolérable, monseigneur, de le rencontrer sans cesse entre vous et moi !...
— Brisons la, monsieur, et dites-moi vivement ce qui vous amène ?
— Monseigneur! repartit Porigny a voix, basse, en désignant d'un coup d'oeil Moufle, qui ne semblait pas disposé a s'éloigner : si nous étions seuls, je parlerais...
DE VtRMANpOIS 277
— Parlez, monsieur î répliqua le prince avec impatience. Je n'ai pas de secrets pour M. Moufle.
— Monseigneur! balbutia le sieur de Périgny, hésitant encore à parler devant l'homme qu'il détestait et qu'il jalousait le plus. Votre Altesse Royale, ajouta-t-il d'un accent ému et voilé, permettra-t-elle que je l'accompagne à l'armée ?
— A l'armée ? répéta le prince, surpris d'une pareille requête. Je ne vais pas a l'armée, que je sache?
— » Je croyais, cependant, dit le gentil-
hoDime, qui s'imagina que le prince voulait garder son secret, je croyais que Votre Altesse allait partir pour l'armée de Flandre...
- Certes! s'écria le comte de Vermandois en éclatant de rire, on ne me fera jamais cette joie de m'envoyer a la guerre! On craindrait trop queje m'y distinguasse ! Mais il n'est pas question de guerre, puisque la France est en paix avec tout le monde, et que le roi ne songe plus, diton, qu'a bâtir des palais et à planter des jardins.
— Ainsi, cette lettre, que Votre Altesse vient de recevoir, ne lui donne pas un ,. ,
DE VEIl.M.ODOIS 27î)
commandement sous les ordres de 31. le maréchal d'Hiimières ?
— Quelle vision ! mon pauvre Périgny, je vous assure qu'on ne songe nullement a faire de moi un capitaine : cela porterait ombrage a certaines personnes. Bailleurs, nous n'avons pas, nous n'aurons pas la guerre, et si nous l'avions» ce n'est pas moi qu'on chargerait d'y jouer un rôle...
— Je pensais pourtant bien être informé, monseigneur!...
Encore une fois, il n'y a de guerre
nulle part, reprit tristement le comte de Vermandois, et la guerre, vousdis-je, n'éclalera pas tout exprès pour me fournir les moyens de faire acte de prince du sang royal.
— Mais, monseigneur, la guerre est imminente, si elle n'est pas déclarée déjà. L'Espagne se refuse a l'exécution du traité de Nimègue, et, les négociations étant rompues, l'armée du roi doit entrer en Flandre d'un jour a l'autre...
— Plût a Dieu, s'écria le prince avec une ardeur belliqueuse, que le roi m'envoyât faire mes premières armes!... Mais non, ajouta-t-il amèrement, il faudrait
DE VERMANDOIS ^IHi
êlre sûr que j'y fusse lue du premier coup de canon!
— J'attendrai donc, dit le sieur de Périgny, que Votre Altesse ait reçu sa commission, pour solliciter de nouveau l'honneur de partir avec elle.
Quand M. de Périgny se fut retiré, le comte de Vermandois resta quelque temps livré à ses réflexions, le front appuyé sur sa main.
Moufle, debout en arrière, le regardait d'un air d'intérêt et de pitié, sans oser lui adresser la parole.
2S2 LE coitfTi:
— Oui, la guerre ! disait le prince en hochant la tête; M. de Louvois ne me prêtera pas une si belle occasion de faire connaître ce que je suis ; le Dauphin ne voudra pas que je me signale par quelque action d'éclat ; la disgrâce du roi me poursuivra jusque-là que je ne paraîtrai jamais dans ses armées... 3Iieux vaudrait ne pas être fils de France !
Ses regards tombèrent sur les fragments de la lettre de Louvois, qu'il avait déchirée, et cette vue changea le cours de ses idées.
— L'insolent! répéta-t-il; mais, dussé-je aller au roi lui-même, je sauverai M. df^
DE VEUMANDOIS 287)
Chantemerle! Oui, quand il me faudrait déclarer hautement que j'aime sa fille!... Moufle !
Et le fidèle valet de chambre, qui était toujours la pour prendre les ordres de son maître, accourut avec empressement et attendit respectueusement que le prince eût parlé.
— Ainsi, tu n'as pas retrouvé ce parchemin? demanda vivement le comte de Vermandois.
— Non, monseigneur, et je puis affirmer que vous ne l'aviez pas sur vous lorsque je vous ai ramené de Paris à Fontainebleau.
— Je l'avais pourtant cerlairienienl au sortir de i'tîôtel de M. Colbert !
— Je me suis enquis partout de ce parchemin; je l'ai demandé à tous les gens de Votre Altesse; je l'ai cherché moimême dans les habits que vous portiez ce jour-la...
— Quelqu'un l'aura soustrait dans ma poche, ou bien l'objet sera tombé hors de mon pourpoint pendant cette fatale orgie oïl je n'avais plus conscience de moimême !
— Qu'on l'ait soustrait, ce n'est point impossible, et M. le chevalier de Lorraine
pourrait peut-être vous en donner des nouvelles...
— Le chevalier de Lorraine n'est point ici?
— Il s'en est allé avec monseigneur le Dauphin, et il ne reviendra sans doute pas à Fontainebleau tant que Votre Altesse y sera.
— Il faut pourtant que je retrouve le décret d'amnistie qui contient la grâce de M. le comte de Chantemerle !
— Si c'osi M. le chevalier de Lorraine
qui s'est emparé de cotte pièce, il n'a pas l'iiitenlion de la rendre.
— Heureusement que M. de Cliantemerle n'est point encore arrêté!
— Et j'espère fort qu'il ne le sera point, à moins d'un bien fâcheux, hasard.
— Qui te donne lieu d'espérer cela? repartit le prince, étonné de l'air d'assurance avec lequel Moufle avait exprimé cet espoir.
— Ah! monseigneur, espérer une chose, c'est la désirer! répondit le valet de chambre embarrassé.
DE TERMANDOIS 287
— Il y avait plus qu'un désir dans ta façon d'espérer, et j'ai cru que tu allais me tranquilliser sur le sort de M. de Chantemerle?
— En effet, monseigneur!., dit Moufle, qui balançait encore à s'expliquer.
— Eh quoi ! tu as découvert le lieu où est caché M. de Ghantemerle, et tu pourrais lui faire tenir une lettre de sa fille, a laquelle il répondrait lui-même?
— Je n'ose pas m'engager à vous faire commettre une imprudence , monseigneur...
288 Li: COMTE
— Qu'importe une imprudence, pourvu que Louise ail enfin des nouvelles de son père et cesse de s'inquiéler, de se désoler, de se décourager, en disant que M. de Chantemerle est mort, et que je ne veux, pas en convenir, de peur qu'elle ne meure aussi de chagrin î
— Votre Altesse ne se représente pas quelles seraient les suites d'une imprudence?
— Je ne demande pas k connaîlre la retraite de M. de Chantemerle; je serai content si je puis obtenir seulement quelques mots écrits de sa main, pour les montrer à Louise.
DE VEUMANDOIS 289
— Je me fais fort de vous remettre bientôt une lettre de M. le comte de Chantemerle a sa fille.
— Bientôt ?
— Demain.
— Tu vas donc partir aujourd'hui, tout à l'heure, pour Paris?
— Je n'ai que faire d'aller a Paris.
— Tu n'iras pas sans doute en Dauphiné?
— J'irai seulement chercher la lettre que demande Votre Altesse.
— Bon! M. de Chantemerle serait-il donc si près de nous ?. ..
— Je vois bien, monseigneur, dit Moufle k bout d'hésitation et de réticence, je vois que vous voulez savoir mon secret?...
— Est-il vrai que M. de Chantemerle soit ici? s'écria le prince, qui devint pâle et troublé.
Ici même, monseigneur.
DE VERMANUOIS 291
— A Fontainebleau? dans le château?
Depuis quand ?
— Depuis dix. jours environ.
— Mais qui l'a conduit ici? objecta le comte de Vermandois, qui sentait s'accroître ses inquiétudes et ses soupçons.
Qui l'a mis sur les traces de sa fille?
— Il ignore assurément que mademoiselle de Chantemerle demeure dans le voisinage, et il n'est pas moins en peine de sa fille que celle-ci ne l'est de son père. Vraiment le pauvre gentilhomme remerciera le ciel en apprenant que sa fille est en lieu de sûreté...
— Mais que parles-tu d'imprudence?
Nous n'aurons garde de dire a M. de Chantemerle en quel endroit sa fille est cachée.
— Et pareillement vous vous garderez bien, monseigneur, de dire a mademoiselle de Chantemerle que son père habite le château, où il n'a rien a craindre de M. le lieutenani de police ni de ses exempts.
— A quoi bon le dirais-je?... Je n'en reviens pas de ma surprise : M. de Chantemerle a Fontainebleau !
— Vous serez ccnsé^ monseigneur, l'i-
DE VEUMANliOlS ^93
gnorer vis-a-vis de tout le monde, et surtout vis-a-vis de M. l'abbé Cornouaiile ; car c'est un secret, ua grand secret, qui ne m'appartient pas, et que je u'aurais divulgué à nulle autre personne qu'a Votre Altesse Royale.
— J'en conclus que M. l'abbé Cornouaiile est le premier intéressé dans le secret... Oui, la mémoire me revient à ce propos, et je m'étonne d'avoir pu oublier que M. Cornouaiile a un frère parmi les protestants rebelles du Dauphiné; que ce frère est ministre de la religion prétendue réformée...
- Ërt Vérité; mofiseigneur^ votls êtes
parfaitement instruit, ou vous devinez a merveille.
— 11 y a, je suis bien forcé de /n'en apercevoir, une lacune dans mes souvenirs!
dit le prince, en soupirant avec tristesse. L'horrible débauche, qu'on m'a fait faire chez ces infâmes Templiers, a jeté comme un voile épais sur tout ce qui s'est passé vers celle époque, et je ne me souvenais plus même des circonstances de ma visite a M. Colbert, peu d'heures avant sa mort.
— Sera-t-il un châtiment assez grand pour les misérables qui ont failli vous ôler la raison et la vie!
DE YEUMANDOIS 20o
— ^Les méchants portent avec eux leur châtiment : c'est leur conscience.
— Cependant, monseigneur, je ne pense pas que ce soit eux qu'il faille accuser du détournement des lettres de grâce... Elles se seront égarées en tombant de vos habits...
— Je donnerais un million et davantage a qui me les rapporterait!
— Qui sait? on les retrouvera peut-être, jet, si vous me permettez d'aller k Paris, je les chercherai la où elles peuvent être. . .
— Où donc?
20l3 LE COMTE
— Dans l'hôtel de la rue des Marais, chez les Templiers.
— Quelle apparence de les retrouver jamais ! Et, d'ailleurs, voila près d'un mois que le malheur est arrivé...
— Ces lettres, monseigneur, étaient, dites-vous, dans la poche intérieure de votre pourpoint?
— Oui, je les y avais mises, pliées en quatre, pour qu'elles ne courussent aucun danger de se perdre... Ma mémoire se réveille par degrés... C'est en descendant l'escalier de l'hôtel de M. Colbert^ que j'ai
DE VthMA.NDOlS 2i)7
ployé le parchemin avec précaulioii de peur de gâter les sceaux pendants.
— Et moi, monseigneur, je me rappelle tout a coup le moment préfixe où ce parchemin est tombé de votre poche. Vous aviez perdu le sentiment dans l'Académie de jeu des Templiers ; vous gisiez sans mouvement, sans pouls et sans haleine : on a craint que vous ne fussiez déjà mort, et, aussitôt, les joueurs se sont dispersés, vous laissant la, au lieu de vous prêter secours. C'est alors que j'ai pu m'approcher de vous, vous enlever dans mes bras, et vous transporter hors de la salle, dans le jardin. J'étais au désespoir; vous ne donniez pas signe de vicj et je ne sentais
plus votre cœur ballre. Il n'y avait point un instant a balancer : j'arrachai vos vêtements, plutôt que je ne les ôtai,' rompant les aiguillettes brisant les agrafes, déchirant tout ce qui faisait résistance...
— Sans toi , j'étais bien mort , mon brave 31oufle ! dit le prince avec attendrissement, en lui tendant la main, que baisa humblement le valet de chaûibre.
— Je ne me souviens que de l'affreuse angoisse dans laquelle j'étais, ne sachant si vous viviez encore, monseigneur, et tremblant de ne pouvoir vous rendre a la vie... Vos yeux ne se sont pas rouveHs, mais, du moins, vous respiriez faible-
DE VLRMANDOIS "299
méat... J'étais seul avec vous dans ce jardin, dans cette caverne maudite...
— El tu m'en as fait sortir, Dieu merci ! Tu m'as porté, toujours évanoui, dans un carrosse...
— te carrosse de M. le chevalier de Lorraine, que je trouvai, par bonheur, a la porte de la rue... Il m'a fallu menacer le cocher d'un pistolet que j'avais sur moi, pour qu'il fit courir ses chevaux, et je le menaçai de rechef plus d'une fois, pendant la route , jusqu'à Fontainebleau. Vous n'aviez pas recouvré l'usage de vos sens en arrivant, monseigneur...
— Sans doute, puisque je restai plu-
5(10 Li: COMTE
sieurs jours dans le délire de la fièvre... A quel moment peuses-tu que le parchemin soit tombé a terre ?
— Lorsque je jetai pêle-mêle, autour de moi, les babils qui couvraient Votre Altesse, pour l'empêcher d'étouffer... C'est la, sans doute, dans le jardin des Templiers, que ce précieux parchemin s'est perdu... V
— Si j'en étais plus sûr, je partirais à l'heure même, afin de me mettre a sa recherche !
Non, monseigneur j vous ne rentre*
rez pas dans ce coupe-^orge... Voulez-vous me permettre que j'y aille, moi ? Je saurai mieux que personne reconnaître la place, et peut-être...
— Vaine espérance! Ce n'est point au bout d'un mois qu'on peut se flatter de retrouver un pareil objet, laissé a la merci des passants!... Il vaut mieux n'y pas songer et aviser autrement... Je serais bien aise de voir M. de Chantemerle, ajouta-t-il d'un air pensif.
— Sous le nom de M. Louis Breton, ou bien avec le titre de prince du sang de France?
502 LE COMTK
— Moufle! répliqua froidement et tristement le comte de Vermandois. Tu me fais sentir, par cette question, tout ce qu'il y aurait de pénible et d'amer dans des relations avec M. de Chantemerle !
— Dieu me préserve de manquer au respect que je dois a Votre Altesse! J'ai voulu dire seulement, monseigneur, que M. de Chantemerle ne doit pas soupçonner que sa fille...
— Quel danf>er, quel inconvénient verrais-tuj interrompit le prince, a lui annoncer que sa fille n'est plus recluse au couvent de l'Ave-Maria, et que j'ai eu le
DE YKUMANDOIS 5Ô5
bonheur d'aider a la délivrance de cette jeune personne... Conseille-moi !
— Monseigneur, le prince du sang ferait beaucoup de tort à M. Louis Breton.
— Tu es plus sage que moi, mon cher Moufle, parce que tu n'es pas amoureux.
— Si la destinée avait voulu que vous fussiez M. Louis Breton, au lieu d'être M. le comte de Vermandois...
— Eh bien ! que me faudrait-il faire?
— MadcQioiselle de Chantemerle est fort
50 i LE COMTE
belle, de bonne maison et de grand caractère...
— Est-ce à dire que, dans ce cas, j'aurais tort d'hésiter à la prendre pour femme? Dieu m'est témoin aussi que je n'hésiterais pas!...
— Votre Altesse se rappellera donc qu'elle est fille d'un noble gentilhomme, et que vous, monseigneur, vons êtes fils du roi!...
L'honnête et fidèle Moufle s'était départi, cette fois, de sa discrétion et de sa réserve ordinaires, pour faire entendre,
DE VEUMAÎVnOIS 5t>5
au prince qui l'y autorisait, un avis indirect, conforme a l'honneur, à la raison, au devoir.
Cet avis était trop juste, trop sensé et trop délicat, pour que le comte de Vermandois ne le reçût pas avec une sorte de déférence, mais aussi avec tristesse.
On gfratta doucement à la porte, et un page de la maison du prince, soulevant la portière, annonça que l'abbé Cornouaille demandait a être introduit auprès de Son Allesse.
— r/abbé Cornouaille! murmura le prince, surpris de celte visite inattendue.
Il interrogea du regard son valet de chambre , qui ne paraissait pas moins étonné que lui-même, et qui n'avait pour^ tant aucune explication à lui donner au sujet de l'audience que son directeur de conscience lui faisait demander k l'improviste.
— Je profiterai de ton conseil, dit le comte de Vermandois en congédiant Moufle. Le romanesque Louis Breton doit s'eifacer et disparaître pour faire place au fils de Louis-le-Grand.
Le prince fît signe qu'il était prêt a recevoir l'abbé Cornouaille, et le valet de chambre s'étnnt discrèfemeut retiré, le
DE \ERMANDOIS 30'
vicaire de Saint-Eustache entra dans le cabinet, dont la porte se referma derrière lui.
Il était seul avec le comte de Vermandois, qui l'avait salué avec un air d'aménité pleine de noblesse, en allant à sa rencontre.
— Je suis aise de vous voir, monsieur l'abbé, lui dit-il gracieusement : il y a plusieurs jours que vous ne m'aviez honoré de votre bonne visite.
-- L'honneur est pour moi, monseigneur ! répondit froidement l'abbé, qui