VIE EN HOLLANDE
afin de vous donner des nouvelles de mon frère ; nous sommes très contents et de bonne humeur et pourrons vous entretenir des plaisirs du Polder autrichien. Les officiers sont passablement logés dans les maisons de paysans. Celle où je suis est décorée d'une quadruple allée d'arbres, dont plus d'un château suisse tirerait vanité. Une belle digue presque toujours sèche fait le tour de l'île, et nous y tenons nos conférences politiques ; peutêtre plus d'une fois les traiteriez-vous de rêveries et de balivernes. Mais cela occupe, et les ruines d'un château en Espagne servent à en bâtir un autre. Vous voyez qu'on en est quitte pour la façon. Les voyages de ma tante Pélissary ne lui coûtaient pas davantage. Ne croyez pas, bonne maman, que je jette le manche après la cognée, surtout à cette heure où tout fait espérer un changement avantageux dans le militaire, surtout quant aux finances, article assez essentiel. Quant au mariage, puisque mes sœurs ne me conseillent plus les dames suisses, et que M""^ de Leyde ne veut pas s'en mêler, il faudra que je travaille tout seul. Dieu sait ce qui pourra tomber dans les toiles que je vais filer tout autour de Coevorden, et je serai attentif comme une araignée qui guette des mouches.
«... Ma philosophie s'évertue à trouver le côté baroque des choses de ce monde; la vôtre, bonne mère, beaucoup plus convenable et raisonnable,
VOUS conduit au môme but : de prendre patience. Au reste, ce n'est pas le moment d'en faire usage. Jusqu'à cette heure au moins, la position de mon frère ne doit vous donner aucune inquiétude. Se porter à merveille et être joyeux, voilà le principal; habiter tel ou tel endroit, c'est là une question plus ou moins intéressante, mais point essentielle. Pour ma part, je vais passer l'hiver à Coevorden avec résignation ; le temps passe si vite, qu'il ne vaut pas la peine de s'en occuper. D'ailleurs, l'un et l'autre, nous avons en perspective le bonheur de vivre Tannée prochaine avec vous. La neige va nous paraître comme un tapis de verdure, jonché de roses. Nos souverains seigneurs^ n'ont pas des lunettes pareilles aux miennes et ne s'occupent que d^ divisions intestines ; ils n'ont fait la paix avec l'empereur que pour se livrer entièrement à leurs querelles patriotiques-. La France qui détruit Genève, élève l'Amérique, veut rectifier la Hollande, et la pauvre république disloquée ne laisse pas de souffrir pendant l'opération. L'ample saignée des dix millions en efTet, et autant en prétentions, bien loin d'empêcher les cris, en a fait pousser de violents; môme quelques personnes se sont rappelé les vieux mots d'hon-
* Le gouvernement des Pays-Bas.
* L'empereur Joseph II avait élevé des prétentions sur la ville de Maestricht. Après des pourparlers assez vifs, il abandonna ses revendications.
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neur, de dignité, etc., et, bien sûres qu'on ne les prendrait pas au mot, voulaient qu'on sacrifiât tout au maintien de la gloire. Il paraît que les puissances européennes sont moins sensibles à ces grands mots-là et sont plus disposées au calcul et à Futile — comme des gentilshommes ruinés au service qui viennent cultiver des choux.
« Pendant que je m'élève dans les hautes régions de la politique, mon frère est occupé à la confection d'une omelette. Deux Français de sa coterie, qui sont très aimables, battent les œufs, excitent le feu; l'eau me vient à la bouche des descriptions de ce bon ragoût. Il ne manquerait que M. Kath pour compléter l'assemblée. C'est aussi un bon enfant. Ce que je voudrais avoir cette ressource à ma garnison ! Engénéral, ces régiments allemands rassemblent plus d'originaux que les Hollandais, et je vous assure que je suis jaloux de la position de mon frère, surtout à cause de ces Français. Ils sont gais, joyeux et savent la cuisine que c'est un charme. J'entends le bruit du beurre qui frit, les ordres de l'un de souftler le feu, de l'autre de donner le fromage. « Je me brûle », s'écrie celuici ; « laisse faire », dit l'autre. Mon frère broche sur le tout avec des réllexions : « Il n'y aura pas assez de beurre dans la poôle, tant plus y en a-t-il au feu ». Un clepsydre sur ma table achève les contrastes ; grand dommage que je ne puisse pas vous donner de cette omelette. Le cuisinier a souri
en la goûtant ; je vais en prendre ma portion après qu'ils auront fini leurs compliments pour les places. S'ils eussent été plus prompts, je serais allé me coucher sans souper... Elle était excellente, son plus grand mérite a été de faire passer la soirée à rire et chanter sans avoir recours aux tristes cartes pour tuer le temps, — ce à quoi n'a pas peu contribué la petite chanson provençale...
(( A mon réveil, je reprends la plume pour vous dire toutes ces bêtises. En fait de nouvelles politiques, il n'y a que celles qu'on fabrique soimême dans ce Polder. L'on y est séparé du reste du monde, et l'on n'y pense qu'à soi et aux siens. Je souhaiterais, bonne maman, que vous puissiez nous voir ici, et vous concluriez, comme Pope, que tout ce qui est, est bien. Je cède la plume à mon frère qui ne sera peut-être pas autant disposé à déraisonner; j'embrasse tendrement mes chères sœurs, frère et la petite nièce \ »
M. Guillaume de Pointes : « J'ajouterai à la lettre de mon frère mes remerciements pour celle dont vous m'avez honoré, qui a croisé ma dernière dans laquelle je vous donnais, si je ne me trompe, des nouvelles de M. Rath. 11 continue à se porter fort bien et je le trouve très honnête et très complaisant. Ce que Louis vous marque de la vie de notre cantonnement me dispense, ma très chère mère,
* M"« Madeleine d'Éclépens qui épousa plus tard M. de Loriol.