DE GUILLAUME. — SES PREMIÈRES ARMES
La famille de Portes est originaire du Dauphiné. Elle vint s'établir en Languedoc au commencement du xvii'' siècle et s'y ramifia en deux branches, l'une catholique et l'autre réformée, dont l'ancêtre commun, Noble Denis de Portes, mourut à Castres en 1621. La branche catholique, qui prospère encore actuellement en France, se distingua au Parlement de Toulouse et conserva dans cette province une situation influente. La branche protestante, réfugiée en Suisse depuis la fin du xvn^ siècle, se consacra à la carrière militaire et fournit des officiers remarquables aux armées de Sardaigne, de France, d'Angleterre et de Hollande.
Jacques de Portes, petit-fils de Denis, quitta la France à la suite des persécutions provoquées par
la révocation de Fédit de Nantes, vint à Lausanne et obtint du gouvernement de Berne des lettres de naturalisation pour lui et sa famille, le 24 mai 1701. Il acheta ime maison de la rue du Bourg, qui devint plus tard la propriété de la famille de Mestral, et alla ensuite habiter Vevey où il mourut en 1707.
Son fils aîné, le général Jean-Louis de Portes, naquit à Castres en 1666 et commença par servir dans une compagnie de cadets gentilshommes. Breveté capitaine le 7 septembre 1690, il obtint de Louis XIV une compagnie dans le régiment Dauphin-infanterie, 11 épousa, en 1693, à Castres, sa cousine germaine, M'^*" Marguerite du Poncet, qu'il avait fait sortir d'un couvent, et la conduisit h Lausanne auprès de ses parents. En 1703, il entra au service du duc Victor Amédée de Savoie et leva un régiment qui se distingua au siège et à la bataille de Turin. Jean-Louis de Portes fut nommé général de bataille le 6 mars 1711, feldmarécliallieutenant le 6 novembre 1719. Après les campagnes de Sicile, oii il avait commandé l'armée de son maître combinée avec celle de l'Empereur sous les ordres du général de Mercy, il fut chargé de prendre possession du royaume de Sardaigne en vertu des lettres patentes du 16 juillet 1720, et il le reçut des mains du prince Ûttaiano de Médicis, commissaire du pape. En 1722, le roi vouant reconnaître ses services, érigea en Comté la
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Seigneurie de Veyrier-sous-Salève, que de Portes avait acheté au marquis de Cluses, et quoique cette terre ait été ensuite aliénée, le titre en est resté à la famille, en ver lu de la teneur des lettres patentes qui portent : « Voulons et nous plait que le dit général de Portes et ses successeurs jouissent de tous les honneurs, privilèges, rang, dignités, qualités, prérogatives, prééminences et de tous les droits quelconques, dont jouissent les autres comtes de nos Etats, etc. » Quelques années après, le général de Portes fut nommé gouverneur des villes et provinces d'Alexandrie, Casai, Valence et Acqui. Il fut élevé à la dignité de général d'artillerie par lettres patentes du 22 septembre 1731. Au mois de septembre 1733, il reçut l'ordre de se rendre à Turin pour prendre le commandement de l'armée.
Le roi lui ayant conhrmé de vive voix la décision qu'il avait prise à son égard, de Portes fit « ses équipages », c'est-à-dire les préparatifs imposés par sa charge . Lorsque la guerre fut déclarée , une intrigue de cour parvint à écarter du commandement suprême l'officier qui possédait la confiance du roi. On lui offrit de participer à la campagne comme lieutenant général sous les ordres du vieux maréchal de Rebinder, ce qu'il refusa. Sa proposition de servir comme volontaire n'ayant pas été acceptée, il partit de Turin mécontent et se retira dans ses terres en Suisse.
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il avait épousé on secondes noces M"^ Marguerite de Budé, femme distinguée, qui enveloppa de charme le soir de sa vie. Le général Jean-Louis de Portes mourut à Genève en 1739 et fut inhumé dans Tégiise de Crassier, où l'inscription gravée sur son épitaphe rappelle en termes d^une éloquente sobriété les principales étapes de sa carrière. Son portrait, conservé au Bois d'Ely près de Crassier, le représente revêtu de sa cuirasse dorée; sous les traits mâles du soldat, on devine une nature sensible et bonne, un caractère élevé, une fine intelligence.
Son frère puîné, Jean, qu'on nommait M. de Camanès, débuta en France comme enseigne au régiment de Miremont ; il s'engagea ensuite dans Farmée anglaise et devint capitaine au régiment de Galloway. Lieutenant-colonel du régiment de son frère au service du duc de Savoie, il fut tué d'un boulet de canon ii la bataille de Turin en
Le général Jean-Louis de Portes eut de son premier mariage un fils, Jacques-Louis, appelé M. deCoinssins. Né à Lausanne en 1G99, Jacques- Louis fut admis au régiment de son père, obtint le grade de major, se distingua dans les guerres d'Italie et mourut à Alexandrie (Piémont) en 1732. C'était un homme d'esprit et de grand talent dont l'éducation avait été particulièrement soignée. Sa correspondance révèle un caractère
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passionné et fait allusion à une jeunesse orageuse. La vivacité de ses passions — dit une chronique de famille — causa probablement sa fin prématurée.
De son second mariage avec M"" de Budé, le général de Portes eut une fille, M"""" de Pelissary de Draguignan, et quatre fils dont deux moururent jeunes.
Louis, né en 1718, servit pendant quelque temps comme cadet dans le régiment de son père. Puis il entra en qualité d'enseigne dans le régiment français La Cour au Chantre et y gagna les épaulettes de major. 11 fit avec distinction les campagnes des Pays-Bas jusqu'à la conclusion de la paix, assista aux sièges de Nieuport et d'Ostende, Namur, Berg-op-Zoom, aux batailles de Lawfeld et Rocoux dans lesquelles les Français commandés par le maréchal de Saxe mirent en fuite les Alliés. Ayant constaté dans les régiments suisses plusieurs abus, il présenta à leur colonel général, le prince de Bombes, un mémoire qui ne fut pas accepté comme il l'avait espéré. A la suite de cet échec, il donna sa démission et passa au service des Pays-Bas. Là, de Portes fut nommé colonel commandant du régiment Flodorp en 1749, chambellan du prince d'Orange en 1750. Peu après, il eut le malheur de perdre à la fois le prince qui l'honorait d'une bienveillance particulière, et son ami le comte Flodorp Waitensleben, dont le régiment lui avait été promis, mais fut donné au prince de
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Stolberg. Le chagrin qu'il en ressentit et Ja perspective d'une longue paix le déterminèrent à quitter le service. Il obtint de la princesse régente un congé illimité en 1733 et alla vivre dans ses terres en Suisse. \jn repos bien mérité l'y attendait, et il aurait pu en jouir paisiblement s'il n'avait préféré se mettre à la brèche pour protéger un jeune orphelin, son justiciable, contr(» les procédés iniques d'un fonctionnaire. Nous ne ferons pas ici l'histoire des procès longs et dispendieux que de Portes eut à soutenir contre la République de Berne. Grâce à son énergie et au vaillant concours de son avocat, M'' Loiseau do Mauléon de Paris, dont la plaidoirie fut un chef-d'œuvre d'éloquence, il finit par remporter un triomphe moral devant l'opinion publique. Berne désarma, en couvrant sa retraite de silence, et le gouvernement de Hollande donna à de Portes une marque publique de son estime en lui conférant, en dehors de toute promotion ordinaire, le grade de général. Cependant, les frais de ses procès l'obligèrent à vendre ses terres situées dans le pays de Vaud. Exilé du territoire bernois, il se retira dans le canton de Genève et mourut à Versoix en 1789. Le frère du comle Louis de Portes, Guillaume- Bernard, né en 1721. entra à l'âge de dix-huit ans au service de Sardaigne. Il fit avec distinction les campagnes qui suivirent son entrée dans l'armée et obtint le brevet de capitaine en 1743. Grièvement
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blessé à la bataille de Coni en 1745, ce remarquable officier fut obligé de quitter Farmée. Le roi lui accorda une pension et le maintien de son rang au cas oii sa santé lui permettrait de le servir encore. Guillaume Bernard ajoutait à toutes les vertus de son père une modestie et une indulgence qui en relevaient le prix. Entraîné dans les procès contre Berne, il n'épargna rien pour soutenir une cause qui lui tenait à cœur.
Le général Jean-Louis de Portes avait légué à sa femme, M'"^ de Portes de Budé, la seigneurie de Goinssins, à son fils aîné Louis celle de Genollier et à Guillaume-Bernard la terre de Crassier. C'est là, dans ce paisible coin de pays, près de la frontière française, que vint s'établir ce dernier après avoir renoncé à sa carrière militaire. M. de Crassier — on le nommait ainsi pour le distinguer de son frère — épousa, en 1746, M^^^ Madeleine Bertrand. Issue d'une famille noble du Languedoc, qui s'était réfugiée à Genève après la révocation de l'édit de Nantes, M"'^ de Portes joignait à une rare intelligence l'entrain méridional. Son cœur chaud et son caractère pondéré étaient bien faits pour soutenir un mari éprouvé et sa correspondance nous révélera la place qu'elle occupa dans la vie de ses enfants. Par sa nombreuse parenté genevoise — sa sœur avait épousé le syndic Buisson — elle resserra les liens qui unissaient déjà la famille de Portes à la Suisse.
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Guillaume, fils aîné de M. et M"^^ de Crassier, naquit à Genève le 22 mai 1750. Il appartient au XYin*" siècle, et si sa longue vie lui réserva un rôle politique sous TEmpire et les gouvernements qui succédèrent à ce régime, ce fut toujours en homme de son siècle qu'il apprécia les événements. Sain de corps et d'ame, il fit preuve de bonne heure d'un caractère viril, d'un esprit bien équilibré et appliqué au travail.
Son frère Louis de Portes de Béguins (né en .1753) était gai, spirituel, mais moins énergique que lui. De ses trois sœurs, l'aînée s'appelait Marguerite et devint plus tard M""' Saladin de Crans. Dès son enfance, elle occupait une position inlluente dans sa famille; ses frères et ses sœurs recouraient volontiers à ses conseils. Madeleine, qui épousa M. de Gingins, avait de la grâce, de l'imagination et beaucoup de cœur. Enfin Angélique, M"'° d'Hautevillc, l'emportait sur ses sœurs par une nature originale et profondément bonne. Nous retrouverons plus loin ces figures éminemment sympathiques, qu'un lien d'affection unit entre elles à travers la vie.
La petite paroisse de Crassier était desservie par le pasteur Curchod, dont la hlle devait épouser un jour M. Necker, le célèbre homme d'Etat. Dans ce temps-là, les relations entre le châtelain et le pasteur d'un village étaient étroites. M. de Crassier les mit à profit et chargea M. Curchod de
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Tins traction de ses iils pendanL leurs séjours périodiques à la campagne. Le vénérable prédicateur prenait sa tâche de pédagogue à cœur et continuait à suivre ses élèves après leur rentrée en ville. AFâge de dix ans, Guillaume fréquentait le coUèfîre de Genève et rocevail de Crassier les lianes suivantes.
M. le pasfeur Curc/tod à Guillaume de Pointes.
« Crassier, le 20 janvier 1760.
« J'apprends, mon cher ami, avec un grand plaisir le bon usage que vous faites de votre temps à Genève. Vous ne vous ennuierez pas étant ainsi occupé, et qui plus est, vous deviendrez bientôt savant et en devenant savant vous deviendrez encore plus sage que vous n'êtes ; quoique vous le soyez déjà beaucoup, l'émulation, ou le désir de surpasser ou d'égaler vos compagnons, vous donnera un courage héroïque, et vous ferez plus d'ouvrage en une heure que vous n'en faisiez de deux à Crassier. Ma femme, ma fille qui se réjouissent avec moi des progrès que vous ferez, vous font leurs compliments, et ces dames Ducliatel vous remercient de la part que vous prenez à ce qui les regarde. Elles s'intéressent à leur tour beaucoup à vous. M"" Duchatel est encore fort mal. Nos respects à Monsieur et à Madame. Je
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suis de tout mon cœur avec estime, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
(( L. H. GURCHOD.
« Faites mes compliments, s'il vous plaît, à M"° de Crassier et à Monseigneur Louis. »
M. Curcliod mourut quelques mois après avoir écrit ces lignes, laissant sa femme et sa fille sous la tutelle du seigneur de Crassier. M. et M""" de Portes s'acquittèrent de leur tache envers les viclimes de ce cruel malheur avec une sollicitude paternelle, et M'*'' Gurchod ne cessa, à travers les phases brillantes de sa vie, de leur en téuioigner sa gratitude. On connaît les épreuves que l'orpheline traversa à la suite de son deuil jusqu'à son mariage avec M. Necker. Après avoir séjourné quelque temps à Lausanne en compagnie de sa mère, elle vint à Genève et s'y consacra à des travaux littéraires. Guillaume de Portes, qui poursuivait alors ses études au collège de cette ville, lui inspirait un intérêt dont voici la preuve.
Mademoiselle Curchod à Madame de Portes.
« Genève, le 14 novembre.
« Madame,
« Il n'était pas besoin, Madame, d'une lettre aussi affectueuse que la vôtre pour m'engager à
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donner mes soins à mon cher Guillaume. Tout ce qui vous touche m'est précieux, et je me réjouis de ce que mes faibles talents peuvent vous être de quelque utilité. Je vous ai tant d'obligations, et mes sentiments pour vous, mon admiration pour vos vertus, mon goût pour votre esprit, sont si bien d'accord avec ma reconnaissance, que je crois devoir vous remercier mille fois de n'avoir pas refusé le temps que j'offrais à votre aimable enfant.
« Tendre mère de famille, vous verrez avec plaisir que j'entre dans quelques détails. Monsieur votre fils va au collège depuis huit heures jusqu'à onze, et depuis une jusqu'à trois. Je m'étais proposée de l'avoir chez moi de onze à midi, et de trois jusqu'au soir ; je comptais lui donner une tâche dans la maison (que je reverrais) quand mes affaires ou mes leçons ne me permettraient pas d'être entièrement à lui; car M. de Boisy^ est encore en campagne. Je fis communiquer mon projet à M. Cramer - qui ne l'a pas goûté, du moins pour le temps qu'il gardera Guillaume ; il a souhaité simplement que je lui donnasse une heure (de trois et demie jusqu'à quatre et demie) et il s'est chargé de lui faire faire sa tâche du collège, etc.. Je n'ai pas cru, Madame, devoir m'opposer à ce
' M. de Budé, oncle de G. de Portes.
- Cousin de M^e de Portes-Bertrand.
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qu'il desirait, quoiqu'il me parut qu'une heure était bien peu de chose pour moi, qui voudrais employer une partie de mon temps à vous prouver utilement mon respect et mon attachement. A moins que vous ne me donniez de nouveaux ordres, nous en resterons là, je pense, jusqu'à votre retour; vous examinerez alors si vous jugez à propos de suivre mon premier plan.
(( J'ai mené dans ce pays, depuis que j'ai eu l'honneur de vous voir, une vie prodigieusement retirée. Sept ou huit heurs de leçons qu'on me prépare pour cet hiver ne me permettent pas de le passer plus brillamment, puisque le devoir, la raison et les conseils des personnes qui s'intéressaient à moi m'ont fait embrasser ce parti. Je n'ai garde de m'en repentir; je vous avoue cependant, Madame, que je désire une société ^ J'attends votre retour pour vous prier de prendre la chose en mains, presque sûre que vous aurez pour moi les mêmes bontés dont j'ai fait si souvent l'épreuve. J'élude en attendant les sociétés dans lesquelles on voudrait me faire entrer, et qui ne me conviennent point du tout.
« Vous ne doutez pas, Madame, de l'intérêt que nous prenons au succès du voyage de M. de Crassier, et de la manière dont votre maladie nous a affectées.
* La jeunesse de Genève se groupait alors en cercles qu'on appelait Sociétés.