PRÉPARATIFS DE DEFENSE
oxécutor des ouvrages dirigés contre la mer d'Harlem. En même temps, il s'efforça de rétablir la discipline fort relâchée de ses hommes et réprima avec énergie le pillage auquel ils commençaient à se livrer.
Le 24 septembre, il adresse le rapport suivant de la Commission de défense :
« Messieurs,
« Gomme j'ai pris hier à une heure après minuit le commandement de ce poste, je ne crois pas que les plaintes des habitants de ce lieu puissent me concerner. J'ai effectivement appris avec douleur et indignation qu'il s'est commis différents excès et ai rassuré, autant qu'il a dépendu de moi, ceux qui sont venus se plaindre. Je tiendrai bon ordre autant qu'il dépendra de moi avec les moyens que j'ai, et rien de plus. Les moyens qui me manquent sont infinis; les troupes sont découragées faute de chef, une partie ne reçoit point de paye; les vivres ne sont pas proportionnés à la quantité de monde. Les chevaux n'ont point d'avoine. La plupart des officiers ne savent pas ce que c'est que la subordination ou n'ont pas la connaissance du service, etc..
« De plus, je n'ai point d'ingénieurs. M. van Helden est venu, sans se presser, jeter un coup d'œil ce matin sur des ouvrages déjà faits, et je n'ai que peu de travailleurs pour finir ceux qui sont commen-
ces, OU pour en entreprendre d'autres. J'ai l'honneur de vous répéter, Messieurs, que si quelqu'un d'expérimenté ne se charge pas incessamment de la direction militaire, il ne nous sera pas possible de remédier à tant d'inconvénients énormes, et il sera par conséquent inutile d'exposer et de perdre les braves gens qui se sacrifient pour vous. Pardonnez ma franchise, mais il est des moments où c'est le devoir d'un honnête homme de dire la vérité sans réserve. Je crois qu'il est indispensable de renforcer la batterie, et de ne pas oublier la rade oii j'ai établi un c;mon. Il faudrait augmenter le nombre des coupures, perfectionner celles qui sont faites et y porter encore une pièce de canon. Mais il n'y a ni pièce, ni canonniers, ni travailleurs ; de plus, je ne puis être partout et je n'ai pas même de chevaux.
« J'ai l'honneur, Messieurs, de vous donner connaissance que nos chasseurs postes en avant de la batterie du pont d'Amstelveen ont eu une rencontre avec les hussards et chasseurs ennemis (qui ne sont autres que nos propres déserteurs). Les ennemis ont perdu deux chevaux, et nos chasseurs menacés d'être enveloppés se sont retirés derrière le feu d'un poste que j'ai établi en avant du pont, avec une pièce de campagne sur la digue. L'ennemi a fait mine de s'avancer en force, puis s'est retiré; on le voit encore à peu de distance.
« J'ai l'honneur... »
L'alerte à laquelle le colonel fait ici allusion est relatée tout au long dans son journal.
Avant d'entamer aucune action, le duc de Brunswick voulut reconnaître exactement le front ennemi. Le poste d'Amstelveen le frappa bientôt par la facilité d'accès qu'offrait à cet endroit la mer d'Harlem. En prévision d'une attaque dirigée sur ce point, il désira se rendre compte de la qualité du chef et de la troupe qu'il y rencontrerait. Tout d'abord il s'efforça d'intimider l'adversaire par des menaces. Voici l'incident que de Portes raconte à ce propos.
« J'arrivai à Ouderkerk ^ au moment oii le lieutenant-colonel de Luck, qui y commandait, fut sommé de la part du général de Kalkreuth par M. de Quitzow, capitaine de cavalerie prussien. Je fus avec lui répondre à la sommation qui se fit en termes aussi honnêtes que l'exigence du cas pouvait le permettre ; on était fâché de devoir avertir que, si le poste était forcé, tout ce qui n'étant pas militaire, serait trouvé les armes à la main serait massacré sans miséricorde et le lieu abandonné au pillage. Partant de là pour intéresser l'humanité, je crois que M. de Quitzow riait sous cape, et je commençai à m'impatienter d'une tournure qui me paraissait ridicule. Je dis vivement au capitaine que ni j\L de Luck ni moi, qui commandais le poste
^ Position située à l'est de la batterie d'Amstelveen.
voisin, n'avions reçu l'ordre de nous rendre, et qu'il n'y avait qu'un misérable qui pût livrer un bon poste sans résistance, que c'était là l'unique sujet de la question, et que je le priais de se consulter pour savoir ce qu'il ferait en pareil cas. La force de cet argument parut l'embarrasser. Il me pria de lui dire mon nom qu'il écrivit sur ses tablettes. Je lui demandai le sien, et, vraisemblablement, je dois à cette petite circonstance qu'on m'ait épargné . l'insulte d'une pareille sommation. Je lui dis, en partant, que mes recrues n'étant pas encore liabillées, j'espérais que, grâce aux haillons dont elles étaient couvertes, on ne les confondrait pas avec les bourgeois, et qu'elles ne seraient pas toutes massacrées. »
Voyant qu'ils avaient affaire à un chef déterminé, les Prussiens éprouvèrent la solidité de ses troupes par une reconnaissance armée. Le 23 septembre, au matin, le comte de Portes était occupé à fortifier sa position lorsqu'on vint l'avertir que ses chasseurs postés devant le front avaient tué les chevaux d'une patrouille ennemie, et que des coups de fusil continuaient à s'échanger. Il se transporta rapidement sur le lieu de la scène, et constata effectivement que ses chasseurs étaient engagés avec les Prussiens et commençaient à se replier. « Nous fîmes alors », dit-il, a un feu qui empêcha l'ennemi d'avancer. Grand nombre de leurs balles nous sifflèrent aux oreilles sans blesser
personne, une entre autres brûla la barbe de mon chapeau. En môme temps nous découvrîmes sur la digue de Nordammer Brug un corps assez considérable de cavalerie, qui se retira peu de temps après, lorsque les chasseurs se furent repliés. Je fis, en signe de bravade, avancer ma pièce de trois dans cette direction, et me contentai de faire tirer une fois, et j'ai su depuis du comte de Kallenberg qu'il s'en est peu fallu que le coup n'eût été de grand effet.
(( C'était Mgr le duc de Brunswick qui faisait sa reconnaissance.
« Cette petite alerte me fit grand plaisir, en ce qu'elle me procurait une idée de la chose et avertissait mes gens d'être sur leur garde. »
Dans son ouvrage sur la campagne des Prussiens en Hollande, le général de Pfau confirme les faits relatés par le comte de Portes et attribue à cet incident une certaine portée. Impressionné par l'entrain dont les troupes ennemies avaient fait preuve, le duc de Brunswick ordonna aux soldats campés devant Amstelveen de se coucher habillés afin de parer à l'éventualité d'une surprise nocturne.
La fermeté, le savoir-faire et les procédés équitables du comte de Portes lui gagnèrent la confiance et l'attachement de ses subordonnés à tel point que lorsque le gouvernement de la ville, par un procédé peu correct, voulut interposer l'autorité d'un quartier-maître général entre lui et sa
112 LE COiMTE GUILLAUME DE PORTES
Iroiipc, tous les commandanls présents à Amstelveen déclarèrent ne vouloir obéir qu'au colonel de Portes, et ne reconnaître aucun ordre émanant d'un autre officier. Ce petit incident tourna à la confusion de la Commission de défense, dont les membres vinrent faire d'humbles excuses à de Portes et le supplièrent de rester à son poste. Touché par l'insistance que mirent ses subordonnés à le retenir, il finit par accéder à leur désir, satisfait au fond de diriger, jusqu'au bout, une action périlleuse dont le caractère répondait aux besoins de son âme chevaleresque.
Ses préoccupations n'empêchaient pas le comte de Portes de penser aux siens.
Le comte de Portes à sa mère.
« Amsterdam, le 26 septembre 1787.
« Au milieu des soucis qui m'environnent, rien ne me touche plus, ma très chère et bonne mère, que l'inquiétude que vous devez avoir sur mon sort. Soyez assurée que je suis parfaitement tranquille et crois pouvoir rendre compte de ma conduite à tout le monde. Je n'ai d'autre but que de sortir honorablement, s'il est possible, d'un pas assez difficile, mais dont la marche m'est connue, en sorte qu'il ne faut qu'un peu d'attention et de persévérance.
« Je m'attends à vous revoir bientôt et à oublier près de vous les tracasseries du monde. Je n'ai le temps ni de faire des gazettes, ni d'en lire. Les Régents d'Amsterdam sont aujourd'hui en conférence avec le duc de Brunswick; je crois qu'ils ont grande envie de capituler, mais qu'ils craignent le peuple. Ce sera vite décidé.
(( J'éprouve avec satisfaction que mon courage et ma persévérance augmentent avec les difficultés. Je me porte à merveille, Louis aussi. J'ai reçu hier une lettre d'Haanwyck où il m'attend.
« Agréez, ma chère et bonne mère, les assurances de mon attachement le plus tendre et de mon profond respect. J'embrasse mes chères sœur et les chers d'Eclépens. »
Grâce à ses manières de parfait gentilhomme, de Portes finit par obtenir de la Commission de défense ce qu'elle s'était tout d'abord refusée à lui donner. Sa troupe fut convenablement logée, bien nourrie, et régulièrement payée. D'autre part, ces mêmes qualités, qui contrastaient avec les procédés fort indélicats des bourgeois d'Amsterdam, lui gagnèrent des sympathies dans le camp ennemi. L'accueil courtois qu'il lit à un officier prussien chargé d'espionner les travaux de fortifications exécutés à Amstelveen eut pour résultat d'obliger un adversaire tout en rendant impossible l'exécution de son mandat. Lorsque le
comte de Portes fut averti de la présence d'un parlementaire aux avant-postes, il se rendit auprès de lui, reçut sa demande avec bienveillance, lui fit bander les yeux et le conduisit par le bras à son logement d'Amstelveen où il lui otïrit à déjeuner. Après quoi, il l'invita à prendre place dans sa voiture et, sans oublier le mouchoir, le dirigea vers Amsterdam sous l'escorte d'un de ses officiers. Ce dernier, ainsi que le déclare le général de Pfau, ne fut pas trop sévère sur le chapitre du mouchoir, et l'espion put, tout à son aise, prendre un croquis des abords d'Amsterdam. Toutefois les ouvrages d'Amstelveen lui furent dissimulés grâce à la prudence du colonel de Portes. Le défenseur d'Amstelveen ajoute au récit de cet épisode : « Lorsqu'à mon départ d'Amsterdam, je fus demander un passeport au duc de Brunswick, la première personne que je vis dans son antichambre fut un homme de bon air en uniforme brodé, décoré de Tordre du mérite (qu'il avait reçu le jour de l'action). L'empressement avec lequel il m'aborda me le fit reconnaître pour le môme sous-lieutenant d'Amstelveen. C'était le baron de Hirschfeld, premier aide de camp de Son Altesse. Le comte de Kallenberg observait en sa présence que le jour de la reconnaissance on n'avait point aperçu ma batterie. « C'est », lui dis-je, « parce qu'elle n'existait pas. L'on n'y a môme travaillé que le lendemain, et lorsque Monsieur m'a fait l'honneur de me
visiter, il ne l'a pu voir quoiqu'il l'ai traversée, parce qu'il avait les yeux bandes. »
Avant d'entrer dans les détails du combat qui se livra à Amstelveen, jetons un coup d'œil sur le plan d'attaque des Prussiens. Pour atteindre Amsterdam, il fallait franchir le cordon de troupes s'étendant en demi-cercle de Halfvveg à Muyden. Le poste de Halfweg, sur l'extrême droite du défenseur, était commandé par le capitaine français Richaut. Puis venait celui d' Amstelveen placé sous les ordres du colonel de Portes, ensuite le bourg d'Oudekerke, commandé par le lieutenant-colonel de Luck, enfin les retranchements d'Abcoude et les forteresses de Weesp et de Muyden. Le duc divisa son armée en deux corps. L'un d'eux devait opérer une démonstration sur la droite entre Oudekerke et Muyden sous le commandement du comte de Kalkreuth, alors que l'autre, à la tête duquel Son Altesse se plaçait elle-même, attaquerait Amstelveen et Halfweg. Gomme l'avait prévu de Portes, le duc mit à profit la mer d'Harlem pour prendre ce poste entre deux feux.
Le 30 septembre au soir, les commandants prussiens furent réunis au quartier général du duc à Kudclstaart et reçurent leurs ordres de marche. En ce qui concerne l'attaque principale sur Amstelveen, le major d'Hirschfeld reçut l'ordre de s'embarquer avec un bataillon de fusiliers, dix chas-
seurs et douze canonniers, et de se diriger, sous l'égide du colonel anglais Gordon qui avait acquis une grande expérience dans la guerre d'Amérique, au delà du village d'Amstelveen, de débarquer ses troupes en silence pendant la nuit et de surprendre, si possible, l'ennemi en Fattaquant de dos. Les majors de Gœtz et de Hanfstaengel formaient, avec deux compagnies et dix chasseurs, un détachement de flanqueurs qui, à partir du moment oii serait donné le signal de l'attaque générale, chercheraient à contourner Amstelveen sur terre et à rejoindre le major de Hirschfeld. Enfin le corps principal, comprenant une avant-garde de cent hussards et de vingt chasseurs, un bataillon de grenadiers, deux canons de six livres avec leur train de combat, le régiment de Woldeck, deux compagnies de Budberg et deux obusiers, restaient à la disposition du duc secondé par les généraux de Knobelsdorf, de Woldeck et de Budberg. Il devait se mettre en marche à une heure de la nuit et parvenir devant Amstelveen à cinq heures du matin. Ce corps comptait sept à huit mille hommes.
Voyons maintenant quels étaient les modestes ressources dont disposait le colonel de Portes pour faire face au triple assaut de ces troupes aguerries et pleines des souvenirs glorieux qui se rattachaient au règne de leur ancien maître, le grand Frédéric. Son artillerie consistait en sept canons,
L'ENNEMI DEVANT AxMSTERDAM
dont trois furent placés sur la batterie, un derrière le pont de manière à dominer le flanc droit, un sur le chemin d'Ouderkerk, et deux en réserve.