‹ Le Comte Guillaume de Portes, 1750-1823Chapitre 21 sur 45 · DEFENSE D AMSTERDAM · texte numérisé non relu

DEFENSE D AMSTERDAM

Quant à sa troupe, l'elTectif en était réduit depuis le 27 septembre et ne comprenait guère plus de deux cent cinquante hommes dont une fraction fut échelonnée devant le front pour occuper des postes avancés, une autre chargée de protéger le revers de la position et de défendre Tarrière-poste de Kar-

nemelksgat, une troisième enfin gardée en réserve derrière la batterie d'Amstelveen.

« Ces précautions », dit de Portes dans son journal, « me mettaient à l'abri d'une surprise, mais j'avoue que ne croyant pas d'èlre attaqué cette nuit, et ayant grand besoin de repos, je renvoyais au lendemain bien des arrangements nécessaires.

(( Je tombai de fatigue et de sommeil. En rentrant chez moi, je lus une lettre de M™%.. * qu'on avait apportée pendant mon absence. Elle en renfermait une autre de mon ami...-. L'une et l'autre me parlaient de Spandau" comme d'un sort inévitable, me conseillaient de fuir et m'en offraient les moyens. Il faut tout pardonner à l'amitié. D'ailleurs n'étant pas exactement instruits de ma position, ils ne la pouvaient juger.

« Je me jettai sur mon lit et me reposai jusqu'à une heure. On était venu m'éveilJer pour des chevaux de frise qui étaient envoyés de la ville', et je fus indiquer la place oii je voulais qu'on les mît. Ensuite, je visitai les travailleurs dont une partie avait quitté l'ouvrage et l'autre s'y disposait, J'y rétablis l'ordre autant que je le pus et continuai ma promenade jusqu'au Leidshand pour ins-

^ Mrae de Leyden?

- De Senarclens ou Stegelinann ?

^ Forteresse prussienne où l'on enfermait les prisonniers de guerre.

* Grosses poutres carrées, traversées par trois rangs de pieux de bois, dont les bouts étaient armés de pointes de fer.

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pecter mon avant-poste. Je m'arrêtai fréquemment pour écouter et il me semblait entendre un bruit confus dans le lointain. Mais rien de rapproché. Les trois sentinelles du pont rompu étaient alertes, mais l'officier avec le reste de son monde dormait pèle-méle avec les armes dans une maison de paysans. Je les fis déguerpir et regagnai mon logement. J'y fus à peine arrivé que je reçus un rapport d'après lequel des coups de fusil avaient été entendus de ce côté-là. Effectivement, m'étant hâté de retourner sur mes pas, je rencontrai une foule de travailleurs qui revenaient effarés et je n'en pu engager qu'une petite partie à me suivre. « Je trouvai au retranchement palissade la garde du Leidshand qui s'était enfuie, et l'obligeai après de vifs reproches à ressortir incessamment, j'y joignis l'enseigne Vignier avec quelques hommes de sa garde que j'avais pris avec moi pour ne pas perdre de temps. Au même instant, le feu ennemi devint très vif, soit en dehors, soit sur le retranchement même, et peu après l'enseigne Vignier revint après avoir laissé deux de ses gens et ramenant deux blessés. Notre feu, par contre, était très faible, la plupart de nos armes faisant faux feu. Le major Gilquin, qui était avec moi, m'ayant représenté que ce n'était pas là mon poste, je me rendis à la batterie et disposai tout pour la faire servir et y envoyai un nouveau renfort avec le capitaine Sloet. Puis, jugeant par les rapports

reçus que mes gens ne se tenaient pas trop bien, et faisant d'ailleurs plus de fond sur mon artillerie que sur mes postes avancés, je me déterminai à les retirer tous, après quoi je fis baisser le pont et commencer la musique.

« Le jour commençait à nous éclairer et nous vîmes bientôt clairement que les abatis en avant du retranchement étaient franchis, et que l'ennemi avait conduit du canon jusqu'aux palissades. Nous les servîmes de quelques bordées qui parurent n'être pas sans effet, mais à peine l'affaire était-elle engagée de ce côté-là, que je reçus rapport de mon arrière-poste au Karnemelksgat que l'ennemi commençait à se montrer. )>

C'était le major de Hirschfeld qui venait de débarquer ses troupes sur la rive de la mer d'Harlem, et menaçait le revers de la position. Heureusement, de Portes avait pris ses mesures pour combattre une attaque de ce côté-là.

Quittons un instant le Journal du colonel et opposons à son récit, plein de modestie, les résultats qu'obtint d'emblée son intrépide défense.

A cinq heures du matin, le duc, suivi des princes régnants d'Anhalt-Koethen et de Hesse-Darmstadt, se trouvait avec son avant-garde devant les postes avancés d'Amstelveen. Il fit tirer trois coups de canon pour donner, suivant une convention établie la veille, le signal de l'attaque générale. Aussitôt, à la nuit et au silence de mort, qui régnait sur

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la plaine inondée, succédèrent le fracas des fiisil-

DÉFENSE DAMSTELVEEN.

lades et le grondement des canons crachant la fumée et incendiant de leurs obus les chaumières et les meules de foin. Toute la ligne entre

Halfwcg et Muyden était embrasée et offrait un spectacle à la fois grandiose et terrifiant. Tandis que les Prussiens surprenaient la garnison de Halfwegàl'improvisteet, sur ce point, s'emparaient presque sans coup férir, des fortifications, le corps principal rencontrait devant Amstelveen une résistance énergique. Leduc força cependant les postes avancés faiblement garnis et se trouva bientôt à portée de la batterie. A ce moment, de Portes ouvrit un feu meurtrier. Anxieux, le duc de Brunsvick attendait la nouvelle que les majors de Hirschfeld, Goetz et Hanfstaengel eussent attaqué l'ennemi de dos. Mais ces détachements étaient entravés dans leur marche, en premier lieu, par la nature du terrain marécageux, puis par le feu du colonel de Portes. Cinq heures se passèrent avant que le duc put avancer d'une semelle. Pendant ce temps les obus et les grenades pleuvaient sur ses hommes. « Le prince Chrétien de Hesse- Darmstadt voulut quitter alors ses bataillons, et courir à la tète de l'attaque, où le danger était de plus en plus grand. Le duc, qui s'y exposait luimême, ne voulut pas que ce prince l'affrontât; il le pria de se retirer, et, sur ses refus, il employa son autorité de général pour l'y contraindre ^. » (( Dès le comaiencement de l'attaque, le général de Knobelsdorf avait fait évacuer ses bataillons

' De Pfaii, p. 234.

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et conslruiie, à cùlé du village de Handvanleyden une batterie de deux canons de six livres et d'un obusier. Ce dernier foudroya avec succès la ville et les fortifications d'Amstelveen. Mais rien n'ébranla le colonel de Portes ; il redoubla le feu de ses batteries, et pour faire taire celle du lieutenantgénéral de Knobelsdorf, il dressa du canon sur le liane de son retranchement. On ne peut nier, sans doute, que plus d'un brave Prussien n'ait été blessé ou n'ait perdu la vie dans ce combat, mais aucun ne se laissa déconcerter ; les soldats s'encourageaient l'un l'autre, les officiers leur donnaient Texemple de la bravoure. On vit avec admiration le prince d'Anhalt-Kœthen rester immobile près d'une porte où les boulets sifflaient à ses oreilles. Tout semblait braver le danger ; des blessés plaisantèrent sur leurs blessures et Ton rit au milieu du carnage...

« La position des Prussiens était effrayante. Le colonel de Portes tirait sans cesse sur eux à boulets et à mitraille ; cet officier montra en général la plus grande fermeté et ne la démentit pas même lorsqu'il se vit entre deux feux ^ »

Le duc de Brunswick, très affecté de la tournure que prenait le combat, témoigna la plus grande crainte que son entreprise ne fûtmanquée.^ et manifesta l'intention de se mettre lui-même

• De l»fau, p. 234 et suiv.

à la tête d'un corps de volontaires « pour vaincre ou mourir ^ »

Lorsque le colonel de Portes reçut la nouvelle du débarquement des Prussiens sur le revers de sa position, il aperçut clairement le danger. << Je jugeai pour le coup, dit-il dans son Journal^ que tout était perdu, d'autant plus que la canonnade était générale sur tous les postes et que, dans la supposition qu'Ouderkerk pourrait résister, ma communication y était très diflicile à cause des coupures et abatis qui ne permettaient que de défiler homme par homme ; en sorte que je me voyais au moment d'être enfermé de tous côtés, sans espérance de secours et surtout de munitions qui m'étaient plus essentielles encore et dont je n'avais qu'une petite quantité. Je pris les mesures nécessaires pour que cette mauvaise nouvelle fût tenue secrète autant que possible à la batterie où elle aurait porté le découragement, et j'ai lieu de croire qu'elle y a été en effet ignorée ; du moins, elle y a fait peu de sensation, et il est vraisemblable qu'à la faveur du bruit et du fracas général, elle n'est pas parvenue aux oreilles de ceux qui étaient occupés de leur devoir.

« Mon premier soin fut d'envoyer le major Groff et le capitaine Verhorst avec la pièce courte de trois livres, qui était de réserve, et quarante hommes

* De Pfau. p. 234 et suiv.

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pour nous couvrir autant, que possible, et voir si la communication était interrompue et s'il était possible de la rouvrir. J'essayai en môme temps d'envoyer un rapport en ville sur le Kalfjes Laan, mais ce poste ayant été déjà pris par la gorge, mon ordonnance, à ce que j'ai appris ensuite, remit ma lettre au même aide de camp du duc qui était venu auparavant en commission à mon poste ^ (( L'ennemi faisant mine de s'avancer sur le revers de la digue, le lieutenant Thœn d'Utrecht dirigea la pièce qui était placée sur le chemin d'Ouderkerk avec assez de succès pour qu'on pût distinguer l'effet meurtrier qu'elle produisait. Les chasseurs ennemis s'étaient postés dans le retranchement à tourbes derrière les meules de foin, et s'étaient aussi glissés derrière les maisons à droite du pont, d'où nous en étions fort incommodés ^ ; ils parvinrent bientôt à faire passer leurs obusiers et à les porter près des tourbes à la faveur des meules de foin. Nous réussîmes heureusement à les déloger en allumant le foin et les tourbes, au moyen de boulets rouges que nous fîmes chauffer sur la poêle à frire chez le maréchal. 11 était environ huit heures et le feu était dans sa plus grande vivacité ; ma plus grande crainte était qu'on ne le prodiguât. Mes gens se tenaient bravement, les

* Le major de Ilirschfcld.

- Il s'agit ici de la batterie de Knobelsdorl' dont il a été question plus haut.

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morts et blessés se transportaient en bon ordre, et tout allait bien mieux que je n'aurais osé l'attendre.

« Pendant ce temps, le major CrofT faisait de son côté bonne contenance avec sa pièce de trois. Lorsque je fus un peu rassuré sur l'attaque de mon front, je me transportai sur le revers de ma position et trouvai qu'après avoir obligé Tennemi à abandonner le Karnemelksgat, le major Crofî s'était avancé dans l'allée qui conduit au Kalfjes Laan et l'avait aussi contraint, par quelques coups bien dirigés (dont un seul, suivant ce que m'a dit un officier prussien, a mis dix hommes hors de combat) à se replier à l'endroit où le chemin fait un coude. Quoique cette position fût un bonheur inespéré, je ne pouvais néanmoins me dissimuler que mon poste n'était pas tenable, et qu'il n'y avait de salut pour nous qu'autant que la batterie de Kalfjes Laan serait reprise, et la communication avec la place rétablie. Ne voulant pas d'ailleurs exposer le major Croff à être fait prisonnier de guerre \ je lui ordonnai, après que nous en eûmes délibéré ensemble, de prendre une petite barque et d'essayer s'il pourrait parvenir à Amsterdam, où il emploierait ses efforts pour qu'on vînt attaquer vigoureusement de ce côté-là, tandis que je

^ Le major Croff était d'origine prussienne. S'il était tombé entre les mains de ses compatriotes, il eût subi la peine infligée aux déserteurs.

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me maintiendrais aussi longtemps qu'il serait possible. Cet ordre excita des murmures parmi la troupe, et je fus obligé d'interposer mon autorité, après quoi, le major étant parti, je revins à la batterie et laissai le poste au capitaine Verhoorst. « A mon retour, je sentis encore plus renaître l'espérance; m'apercevant que le feu d'Ouderkerk diminuait, j'y envoyai successivement des courriers pour m'informer si le poste tenait encore, demander des munitions et faire savoir en ville la position où je me trouvais. M. de Guerike me répondit que le poste tenait et qu'on m'enverrait du secours. En attendant, je faisais détruire quelques maisons en avant de mon front qui servaient d'abri à l'ennemi, et j'eus le bonheur, à neuf heures, de ne plus entendre un coup de fusil devant mon front. Cette fortune inespérée, après le moment critique que j'avais essuyé, m'exalta la tète. J'aurais dû sainement penser à la retraite sur Onderkerk. Il me fallait du temps pour FelYectuer en bon ordre, à cause des coupures et des abatis ; mes munitions étaient presque entièrement épuisées. Le major Crofî était de retour sans avoir pu faire chemin avec sa barque à cause du feu qu'il avait rencontré. Enfin, je ne devais pas faire trop de fond sur nos troupes, et moins encore sur la direction d'Amsterdam. Malgré ces considérations, je me déterminai à tenir encore, échauffé du projet de mettre l'ennemi entre deux

feux et de faire, avec mes chétives recrues, un corps de Prussiens prisonnier de guerre. Je ne pouvais concevoir qu'on n'eût à Amsterdam la même idée. Le coup aurait été brillant et le salut de la ville en dépendait. Mes cuirassiers qui patrouillaient vers le Kalfjeslaan me faisaient rapport que Fennemi était en désordre (et vraisemblablement les Prussiens les avaient gagnés pour me donner de faux avis).

« S'il y eût eu un chef, et un seul bataillon de bonnes troupes en réserve, il est très vraisemblable que cette disposition aurait eu lieu avec succès. Je ne m'étais même pas trompé en supposant qu'on y penserait à Amsterdam, et M. Mappa a effectivement marché avec les auxiliaires pour tâcher de reprendre le Koenekade, mais ses efforts ont été infructueux, et les bourgeois qui peut-être auraient fait leur devoir derrière un retranchement ne valaient rien pour l'attaque. »

Après avoir assuré par plusieurs dispositions préventives sa retraite sur Ouderkerk, le colonel de Portes dessina un mouvement offensif dans la direction d'Overtoom contre les détachements qui avaient essayé de le prendre à dos. Tout d'abord, l'ennemi se replia sous le choc du premier assaut ; puis il reprit le dessus par la supériorité de son feu. (( Quelques-uns de mes gens ayant été mis bas », écrit le colonel de Portes, « j'aperçus des signes d'inquiétude, et le désordre s'étant mis

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parmi les canonniers à la vue de la pièce des ennemis, toute la troupe composée presque entièrement d'auxiliaires d'Utreclil commença à reculer. Mes menaces et supplications furent inutiles. Je barrai la retraite autant que je pus avec les cuirassiers qui m accompagnaient. Enlin, je les laissais poursuivre dans l'espérance de pouvoir les rallier derrière la pièce que j'avais amenée ^ ; mais, lorsque nous y parvînmes, les canonniers s'en étaient déjà enfuis. N'ayant alors plus d'espoir de rien faire, j'expédiai ordre au village pour qu'on se retirât promptement. Les ennemis, profitant du désordre, nous poursuivaient de très près. Cependant, tous ceux qui se trouvaient à leur poste ont eu le temps de se retirer, et il ne doit y avoir eu de prisonniers que ceux cachés dans les maisons, ou qui ont perdu le temps à chercher leur paquet. Le lieutenant van Eyck, qui a été pris à la batterie où il commandait une pièce, se disposait, sur un ordre mal entendu qui lui a été porté de ma part, à venir couvrir ma retraite. Gela a été la cause de son malheur, et pour moi un vif sujet de peine, ce brave jeune homme s'étant comporté avec toute l'intrépidité et l'intelligence possible, et n'ayant pas un instant quitté la pièce pendant le combat quoique trois de ses gens eussent été blessés grièvement à ses côtés.

* Il s'agit de la pièce (|ui avait été amenée quelques heures auparavant par le major Croll".

(( L'abattement fit place chez moi au moment d'ivresse qui avait précédé, et je suivis bien tristement la queue de ma colonne. ))

Du moins, le colonel de Portes eut la satisfaction de sauver la vie à nombre de ses hommes en effectuant une habile retraite. Il ne lui manqua que quarante soldats de son corps, tandis que les pertes inlligées à l'ennemi s'élevèrent au delà de soixante morts et autant de blessés, dont la plupart grièvement.

Les chiffres publiés par les Prussiens sont de pure fantaisie et s'appliquent aux ouvriers et aux paysans capturés.

Ceux que nous indique le colonel de Portes dans sa relation de combat reposent, en ce qui concerne ses propres troupes, sur le rapport d'inspection et, en ce qui touche l'ennemi, sur une communication personnelle que lui fit après la prise d'Amsterdam un officier supérieur prussien, le colonel Hanfisch.

L'artillerie ennemie, composée de quatre pièces de douze et de deux obusiers, dont l'un fut démonté dès le troisième coup, n'avait fait qu'endommager les maisons, la direction des canons ayant été toujours trop élevée.

Revenons au journal du défenseur d'Amstelveen : c( Arrivé à Ouderkerk, je crayonnai sur un chiffon de papier ce qui venait de se passer et l'envoyai à la Commission d'Amsterdam.

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M. de Wilde et de Giierike étaient d'opinion différente sur le parti qui restait à prendre. Le premier, qui commandait les auxiliaires, était d'avis de tenir encore le poste, l'autre jugeait le contraire, et mon opinion ayant été demandée, je fus du sentiment de M. de Guerike, parce que, l'ennemi étant maître de l'Overtoom, on courrait inutilement le risque d'être coupé, en s'obstinant de garder un poste aussi avancé. L'on me pria de gagner les devants pour assurer la retraite, dans la supposition que les Prussiens, maîtres de la batterie de Kalfjes Laan auraient la fantaisie de pénétrer jusqu'au Kalfje par Fallée qui y conduit, laquelle était obstruée par des abatis très considérables.

« Je fus donc me poster avec mes recrues à l'issue de cette allée, à côté de la batterie sur l'Amstel, dont elle était enfilée, et envoyai un officier en ville pour solliciter des logements pour ma troupe fatiguée qui n'avait encore pu ni boire ni manger.

(( Au bout d'une heure, la colonne d'Ouderkcrk m'ayant joint, je me rapprochai d'Amsterdam et rencontrai l'officier que j'avais envoyé. Il m'annonça que je serais admis dans la ville même. Cette petite distinction me fit plaisir, parce qu'il est à remarquer que depuis la fondation de la République', aucun corps militaire n'était entré

^ Amsterdam avait, comme les autres grandes villes des l*ays- Pas, une administration autonome. A ce titre, elle s'intitulait République.

dans ses murs, et ma petite troupe est la seule qui ait eu cet avantage jusqu'à l'arrivée des Prussiens. « Je pris les devants pour aller moi-même rendre compte à la Commission, ou plutôt pour exhaler ce que j'avais sur le cœur : « Où sont mes batteries flottantes? )> leur dis-je en entrant; « cette précaution eût vraisemblablement sauvé votre ville ! Veuillez lire mes rapports, et combien de fois je vous ai avertis. Pourquoi n'a-t-onpas relevé et renforcé hier, comme je suis venu moi-même le demander, les postes de Kœnekade et Kalljcs Laan? » et ma sortie était si véhémente qu'on aurait pu s'en blesser. Mais les reproches que je faisais étaient fondés à tel point qu'on jugea plus à propos de faire Chorus et de se plaindre aussi de la trahison, de la négligence, etc. Le renfort demandé avait reçu l'ordre et, au lieu de Texécuter la veille, avait attendu au lendemain à six heures. Les barques avaient — disaient-ih — été empêchées par la ville d'Harlem qui avait refusé le passage... Je finis par recommander ma troupe, et l'on me répondit des paroles que le vent a bien emportées, quoique j'aie fréquemment réitéré mes sollicitations. Gomme on n'avait plus besoin de moi, on ne prenait plus même la peine de m'écouter. C'est en vain que j'ai voulu leur faire comprendre qu'il était juste et honnête de profiter du moment de leur autorité qui s'enfuyait, pour procurer du moins à mes officiers de quoi faire leur

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voyage. Ils pensaient, je crois, à leur propre voyage et s^embarrassaient fort peu du nôtre.

« Le 2 octobre, je fus au matin visiter ma troupe et rencontrai des officiers qui me firent rapport que ma présence y était fort nécessaire, et que les bourgeois avaient pointé du canon sur le lieu oii elle était rassemblée; je doublai le pas et vis qu'en effet il y avait beaucoup de mouvement, le tout pour quelques coups de fusil échappés par malheur ou par négligence pendant le nettoyage des armes. Il n'en fallait pas davantage pour répandre Talarme, et pour faire traiter en ennemis des gens qui venaient de se dévouer pour la défense de la ville. Sur un entretien que j'eus avec les officiers de la bourgeoisie, il ne fut pas difficile de rétablir le calme, et je parvins à leur faire comprendre que mes pauvres recrues avaient besoin de boire et de manger et ne pensaient pas à faire mal à personne.

« On les avait logés, dans le premier accès de reconnaissance pour leurs loyaux services, sur une étable de moutons, oii ils avaient trouvé de la vieille paille infectée de vermine dont ils avaient été tourmentés pendant la nuit. »

Dans ces circonstances, le comte de Portes ne prolongea pas son séjour à Amsterdam. Sorti avec honneur d'une situation difficile, il ne chercha ni éloge ni récompense et se contenta du sentiment d'avoir accompli rigoureusement son devoir. Garan-

tir un avenir à ses officiers et à ses soldats, démontrer le caractère loyal de son attitude à ses adversaires de la veille et à la Cour d'Orange, telle était son unique préoccupation avant de quitter les Pays-Bas.

Dès que la paix fut conclue avec Amsterdam, de Portes fut convoqué auprès du duc de Brunswick qui le combla de politesses. Aussi, est-il le seul officier ayant combattu du côté des Patriotes, que les publications consacrées à cette période de l'histoire hollandaise mentionnent honorablement. Nous avons déjà remarqué les termes dans lesquels parle de lui le général de Pfau. M. Pierre de Witt, qui est ordinairement très dur pour les Patriotes, consacre une belle page à la « bravoure héroïque du colonel de Portes' ».

Si l'issue du combat d'Amstelveen ne fut pas heureuse, ce ne fut pas certes la faute du défenseur. Arrêter pendant cinq heures, à l'aide de deux cent cinquante recrues et bourgeois auxiliaires, un ennemi bien organisé et plus de dix fois supérieur en nombre, en un lieu où huit jours avant l'attaque on n'avait pas remué une pelletée de terre ni fait le moindre préparatif de défense, infliger à cet ennemi de grandes pertes et ébranler sa confiance dans l'opportunité de son entreprise,

"• Ouvr. cité, p. 290 et suiv.

Le nom est mal orthographié, soit dans l'ouvrage de Pfau soit dans celui de M. de Witt. On y lit « de Porte » au lieu de « de Portes ».

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c'était faire plus qu'on ne pouvait attendre de la résistance la plus énergique. Si les Etats de Hollande avaient eu un chef qui eût mis à profit, ainsi que le colonel de Portes le fit dans son étroit rayon, les ressources du parti et du pays, les Prussiens ne seraient sans doute jamais parvenus jusqu'à Amsterdam.

Le colonel de Portes avait d'ailleurs gagné la confiance des habitants d'Amstelveen en réprimant les actes de pillage qui s'étaient produits, dans ce bourg, avant son arrivée. Un de leurs notables, le propriétaire de la grande fabrique d'indiennes « Lilie », M. de Glercq Jacobz lui en conserva un souvenir reconnaissant et lui écrivit, après la prise d'Amsterdam , plusieurs lettres dans lesquelles il opposait l'ordre maintenu par le colonel de Portes aux dégâts dont l'armée prussienne se rendait coupable. La présence môme du duc qui logeait chez lui, ne suffisait pas à décourager les brigands. « Monseigneur le duc, » dit-il, « est parti ce matin pour La Haye et reviendra dans quelques jours; je crains qu'on ne me vole bien dans son absence, puisque sur ma plainte qu'on avait séquestré plusieurs choses, sa réponse fut: « Croyez- vous que c'est moi qui vous ai volé? » réponse qui, heureusement, ne fut pas entendue de ses domestiques, car j'étais seul, mais qui démontre ce que j'ai à attendre des laquais d'un tel maître. Je ne demande qu'à voir partir ces Messieurs, et

quand ils seront loin, j'espère vous faire une description de la situation dans laquelle ils ont laissé ma fabrique et ma maison, et vous réitérer l'attachement parfait avec lequel j'ai l'honneur d'être, etc. »

Dans une autre lettre, il rassure de Portes sur le sort du malheureux lieutenant van Eyck qui avait été fait prisonnier pendant le combat. « Il se porte très bien et s'amuse parfaitement à Ravenstein, d'oîi il ne pourra revenir qu'après l'évacuation d'Amsterdam par les troupes prussiennes. »

Les bons procédés du colonel de Portes contribuèrent, môme après la défaite, à donner du crédit aux idées du parti qu'il avait servi. Plus tard, lorsqu'il séjournait en France, il reçut du citoyen de Glercq la nouvelle qu'à l'Overtoom et Amstelveen le nombre des Patriotes « était si grand que les pauvres Orangistes, consistant en une demidouzaine de tailleurs ou cordonniers ivrognes, n'osaient se remuer ».

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