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LES SUITES DU COMBAT D'AMSTELVEEN

; Le colonel de Portes, ne se souciant pas d'être confondu dans l'opinion publique avec son ancien chef, le Rh ingrave, adressa aux Etats de Hollande un rapport détaillé de ses actes qui est précisément le Journal dont nous nous sommes servi. H fit également parvenir au prince d'Orange un double de cette pièce, accompagné des lignes suivantes :

, « Amsterdam, le 10 octobre 1787.

(( Monseigneur,

.; « Je prends la liberté d'adresser à votre Altesse .Sérénissime, la copie du rapport que j'ai eu rhonneur de faire à leurs nobles etgrandes puis-

sauces les Etats de Hollande - et de Westfrise, quelques jours après le combat ,d\Amstelveen, sur lequel je n'ai point encore obtenu de réponse, ^ « Je joins encore ici ''respectueusement un état

delà nomination des officiers du nouveau régiment de Salm, avec les changements qui y sont survenus et une liste de la force actuelle.

« Je sais, Monseigneur, que je n'ai pas bien mérité de votre Altesse Sérénissimeen m'attachant à une cause qui lui était contraire. Mais j'ose l'assurer que j'ai toujours été de bonne foi dans ma conduite. Leurs Hautes-Puissances et les Etats de Hollande, par les ordres contradictoires qu'ils ont donnés, ont fait des militaires juges sur des questions qui n'étaient pas de leur compétence, et il n'est pas surprenant qu'ils aient pu se tromper. Il n'y a donc peut-être de vrais coupables, s'il m'est permis de m'expliquer ainsi, que ceux que la crainte ou Tintéret ont réduit à varier sur des principes une fois adoptés.

« Pour ce qui me concerne, Monseigneur, je me suis toujours rendu compte à moi-même de mes démarches, et suis prêt à les soumettre à l'examen le plus rigoureux, préférant mille fois d'être puni pour des erreurs involontaires, plutôt que de m'avouer coupable par une fuite honteuse.

« Ce que j'ose attendre, Monseigneur, de la Justice de Votre Altesse Sérénissime, c'est qu'elle daignera hâter la décision de mon sort et de celui de la petite troupe qui m'est encore confiée.

« Je suis, etc. »

Malgré les procédés durs et injustes dont les

Orangistes usèrent envers les vaincus, la conduite du comte de Portes obtint l'approbation de tous les partis, et le prince d'Orange ne le traita pas en ennemi. Sa troupe fut licenciée par les Etats de Hollande, et cette autorité lui délivra une décharge complète de tous les frais que lui avaient occasionnés la levée et la conduite de son régiment. Le comte de Portes avait d'ailleurs administré les fonds mis à sa disposition avec tant d'économie, que les comptes présentés aux États soldèrent par un bénéfice important. En leur remettant cette somme, il exprima le désir qu'elle fût distribuée à ses officiers à bout de ressources.

Là ne se bornèrent pas ses démarches en faveur de ses subordonnés. Licenciés avec une mention honorable, qu'allaient devenir ces militaires peu qualifiés pour les occupations civiles ? Les lettres déchirantes dans lesquelles ces braves gens exposent leur situation à leur chef inspirent un vif sentiment de pitié, et l'on comprend le souci avec lequel ce dernier s'occupa d'améliorer leur sort.

La France avait encouragé les Patriotes à lutter. Elle leur avait promis des secours qui, au dernier moment, firent défaut. Le cabinet de Versailles comprit, après la défaite, les obligations que lui imposait sa manière d'agir et résolut d'ouvrir le pays aux réfugiés hollandais. Dès lors, le comte de Portes n'eut plus qu'une préoccupation : faire entrer ses officiers et ses soldats dans l'armée fran-

çaise. Pour obtenir ce résultat, un voyage à Paris et des démarches personnelles auprès des autorités françaises s'imposait.

11 se décida à exécuter ce projet aussitôt que ses affaires lui permettraient de quitter la Hollande, et se rendit auprès de M""® de Leyde où l'attendait un accueil chaleureux.

La châtelaine d'Oostvorn, très anxieuse du sort de son jeune ami, s'empressa de tranquilliser la famille de Portes.

Madame de Leyden à Monsieur de Pelissary^,

« Leyden, le 9 octobre 1787.

« Dans l'instant, mon cher ami, je reçois une lettre du cousin aîné à ma grande joie ; nous avions toute raison de le croire tué. Il a défendu un poste à une demi-lieue d'Amsterdam, nommé Amstelveen, contre les Prussiens, avec honneur et gloire, et se trouve présentement sain et sauf à Amsterdam. Faites le savoir à sa mère. Son domestique s'est sauvé, est venu chez nous, m'a raconté beaucoup de particularités qui se sont toutes vérifiées par la lettre de son maître. Vous pouvez dire à Crassier qu'on peut être tranquille sur la vie et la santé du fils aîné. 11 est échappé au plus grand

^ De Pelissary était, nous l'avons dit. cousin s^ermain de Guillaume de Portes.

danger. Le ciel Ta singulièrement protégé ; nous l'avions ici déjà pleuré comme mort.

« Le général Eben, des hussards prussiens, témoigne n'avoir pas rencontré dans notre pays une aussi belle défense que celle du comte de Portes. 11 a perdu quinze cents hommes devant ce fort. Il y a aussi beaucoup de blessés et de tués des nôtres. La situation de la pauvre patrie est toujours déplorable. Un nombre de dix-neuf mille Prussiens nous prescrivent les lois; nous sommes abandonnés de tous; il n'y a que Dieu qui peut nous rendre la vie supportable; depuis hier, nous sommes entrés en ville, à cause des partis qui rôdent dans les campagnes.

(( M. de Leyden vous fait mille amitiés, croyezmoi toujours avec le môme attachement. »

De son côté de Portes envoie à sa mère les détails suivants :

« Amsterdam, le 9 octobre 1787.

(( Votre lettre du 29 septembre, ma toute bonne mère, m'est parvenue un peu tard Je pense que vous aurez reçu ma précédente, datée d'Overtoom, et que par le moyen de Louis vous n'avez dans les temps orageux été en peine de moi que le moins possible. Ma vie a été depuis un mois fort aventureuse. Les circonstances seraient trop longues à

détailler ; vous aurez vu bien des choses dans les gazettes que je n'ai guère eu le temps de lire; ma dernière lettre à Louis vous aura informée comment je suis sorti du combat d'Amstelveen. Les gazettes avaient cité un on dit que j'avais été obligé de réfuter. Le magistrat a grièvement censuré le rédacteur coupable en ma présence et l'a menacé de lui ôter son privilège s'il ne me donnait pas entière satisfaction. Kramer^ avait été fait prisonnier. Je l'ai redemandé à M. le duc de Brunswick qui m'a répondu la lettre la plus honnête et a tout de suite donné ordre qu'on me le rendît, mais il avait trouvé déjà moyen de s'échapper et s'était réfugié chez M. de Leyde, où il est encore. 11 m'a rendu un service important en me sauvant des papiers essentiels : j'ai beaucoup perdu, mais j'ai sauvé Thonneur. Avec un peu de tête et de courage, on peut sortir de tous les mauvais pas. Je crois qu'actuellement le plus difficile est fait et ne veux quitter la partie qu'à la dernière extrémité. MM. d'Amsterdam veulent nous protéger, disentils : mais je ne sais pas encore s'ils le peuvent. Nous serons vraisemblablement livrés à la discrétion du prince d'Orange, que je crois trop généreux pour abuser de son pouvoir envers nous.

« Je voudrais qu'on donne du pain à quelques malheureux qui sont sous mes ordres, et pouvoir

* Le valet de chambre du comte de Portes.

quitter le pays sans blâme ni récompense.

(( Les débris de ma troupe sont ici éparpillés dans cette grande ville et seront vraisemblablement bientôt licenciés.

(( J'ai acquis en peu de temps, toute bonne mère, assez d'expérience, et commence à croire que le patriotisme n'est plus fait pour ce siècle. Ce mot m'avait ébloui et la contradiction avait fait le reste. J'aurai beaucoup de plaisir à vous revoir quand la partie sera jouée. Louis pourrait bien quitter aussi, et si je me félicite de l'avoir détourné d'entrer dans la carrière, je me console d'autant moins du parti qu'il a pris de quitter la Suisse.

(( L'accommodement qui doit tout soumettre, va être conclu. L'ancienne Régence a été rétablie hier. Il serait à désirer que tout eût pu se faire aussi tranquillement dans les autres villes que dans celle-ci, où il n'y a point eu de pillage, et où tout est encore en bon ordre.

« Je suis logé au Cygne blanc ^ mais il vaut mieux, ma très chère mère, que vous adressiez votre réponse à M"'^ de Leyde. Mon sort sera probablement décidé dans peu de jours, et suivant les circonstances je pourrais lui faire visite. Cette grande ville ne m'amuse guère en ce moment. Je regrette presque Tactivité dont je suis sorti, malgré les épines qui y étaient attachées. J'ai cherché l'ancien pédagogue GrefTeuil devenu gros marchand, c'est tout dire. Le bonhomme a cru, je

pense, que sa bourse n'était pas en sûreté contre mes attaques, du moins j'en ai jugé ainsi à la fraîcheur de sa réception. Cette petite scène n'a pas laissé que d'être plaisante. J'en ai essuyé une autre assez originale. Deux jours après le combat d'Amstelveen, on m'a arrêté en pleine table à mon auberge sur la réquisition d'un marchand auquel je devais environ cent louis pour des fournitures faites au régiment; trois grands satellites m'ont gardé à vue pendant quelques heures. J'ai payé cinquante-huit livres pour les frais, on m 'a relâché et pids voilà — dit le Docteur. Je ne suis pas en peine pour l'argent, mais je voudrais, si possible, satisfaire tous les créanciers, et si je ne le puis pas, les payer au prorata de leurs comptes que je n'ai pas encore reçus... »

\pne ^1^^ Leyden exprima à M"''' de Portes sa sympathie enfermes chaleureux.

Madame de Lcijden à Madame déportes,

« Leyden, 15 octobre 1787.

« Madame,

« Je ne suis pas du tout étonnée des alarmes oi^i vous avez été pour MM. vos iils et je puis vous assurer d'y avoir pris beaucoup de part. Heureusement qu'elles sont passées, et que je puis vous

en féliciter de tout mon cœur. Je ne doute pas que M. de Pelissary vous aura fait part de la lettre que je lui écrivis le cinq de ce mois pour lui notifier que M. votre fils aîné, après la plus belle défense de son poste, s'est pu retirer heureusement à Amsterdam, sans être blessé et oîi il jouit actuellement d'une bonne santé ; il y attend le sort de sa petite troupe. Selon la lettre que je viens de recevoir dans l'instant de lui, je crois que cela sera décidé dans peu de jours. Il me marque que le chevalier ^ son frère est toujours auprès de la mère de M™"" de Grancy. Je lui ferai tenir votre lettre. M. Ratli doit déjà avoir reçu la sienne hier au soir.

« Vous ne me devez, Madame, aucune excuse pour l'envoi des lettres, vu la satisfaction que j'éprouve, de pouvoir être de quelque utilité à ceux qui sont dans l'inquiétude. Le domestique Krâmer, qui a eu le bonheur de se sauver, n'a pu suivre son maître lorsqu'il se retira ; il est chez moi avec autant d'effets de son maître qu'on a pu sauver. J'attends comme vous, Madame, avec bien de l'impatience, la décision finale de son sort qui ne peut être qu'honorable. Soyez persuadée que personne après vous ne s'intéresse plus vivement au bonheur de MM. vos fils, que celle qui a l'hon-

' Dans la branche réformée de la famille de Portes, le titre de comte n'appartenait qu'au fils aîné ; les cadets portaient celui de chevalier.

neur de se nommer avec bien de la considération, Madame, votre très humble et très obéissante servante.

« Dr Leyden d'Oostvoorn,

née de Thoms.

On comprend l'émotion que produisirent à Crassier les nouvelles d'Amsterdam. M™^ de Portes en exprima sa joie et sa sollicitude à son fils Louis.

« Crassier. 20 octobre 1787.

« Au milieu d'une tempête telle que celle que nous venons d'éprouver, je bénis Dieu, mes chers enfants, de recevoir de vos lettres à tous les deux et j'apprends avec les sentiments de la plus vive gratitude, que vous jouissez tous les deux d'une bonne santé, toi, mon cher Guillaume, après avoir couru les dangers les plus éminents, toi, mon cher Louis^ après avoir éprouvé les sollicitudes les plus pénibles; la Providence a daigné veiller sur vous. C'est un sujet d'action de grâces intarissable pour moi, et si Dieu me fait la grâce de vous revoir auprès de moi, je n'aurai plus rien à désirer. « Toutes les apparences de ce monde sont trompeuses », une seule chose est nécessaire : marcher en intégrité, épurer ses voies de plus en plus, et nous pourrons nous assurer que lors môme que nous serions

abandonnés de tous les hommes, nous serons assez forts si notre conscience nous rend un bon témoignage devant Dieu. Puissiez -vous venir incessamment, goûter cette satisfaction dans le sein de votre famille qui vous tend les bras.

« J'ai hésité quelque temps, mon cher Louis, à répondre à ta lettre du 20 octobre. D'après les idées de ton oncle, je croyais qu'il pourrait t'etre possible soit de conserver ta compagnie, soit d'obtenir une pension; mais ta lettre du 8, que je reçois dans ce moment, me fait abandonner l'espoir que tu puisses rien obtenir par protection, et je n'envisage pas que tu puisses servir avec agrément. Or, pour croupir dans un air malsain, où l'on te tiendra par préférence, mon avis est que tu n'en dois pas être la victime. Reste à savoir si dans ce moment tu peux obtenir un congé, congé demandé avec prudence, sans te compromettre en aucune manière, alléguant seulement que des affaires de famille t'appellent indispensablement à venir passer l'hiver en Suisse. De cette manièrelà, tu aurais de la marge pour agir à tête reposée. Je ne puis, non plus que tes sœurs, supporter l'idée que tu restes dans le poste que tu me décris dans ta lettre et surtout y portant un cœur ulcéré. Mon cher Guillaume, qui vient d'apprendre par son expérience qu'une tête froide est d'un grand prix dans les affaires de la vie, pourra converser avec toi et t'aider à te bien diriger. Quant à moi, vous

savez combien mon ambition est bornée en ce monde. Si mes enfants veulent penser comme moi, ils profiteront de leurs expériences et passeront leurs jours aussi tranquillement qu'il dépendra d'eux. Vivant en union entre eux, ils seront assurés d'adoucir tous les inconvénients de la vie. Ton oncle \ mon cher Guillaume, a été très content de la manière courageuse et honorable avec laquelle tu t'es conduit, de même que tous nos parents et amis. Le pauvre du Rosay ^ en a pleuré avec moi de satisfaction. Toute la famille que je vis au Rozay, les Fatio réunis, me chargèrent de mille et mille tendresses pour tous les deux, le premier ne doute pas que tu n'aies quelque récompense.

« Nous avons une lettre d'Eclépens ; ils se portent tous bien et nous témoignent la plus vive sensibilité en ce qui nous touche. Madelon pleure et est dans la joie. C'est notre position actuelle à tous.

« Adieu mes chers enfants, je vous presse contre mon cœur. Le temps ne me permet pas de vous en dire davantage. Les sœurs ont fait leur dépêche particulière, sans quoi elles auraient bien mis leur mot ici. »

Louis de Portes, qui reçut cette lettre en premier lieu, ajouta en la transmettant à son frère :

* Le général de Portes.

- Cousin (les de Portes.

« Je t'envoie, cher ami, la lettre de la Toute Bonne que je viens de recevoir. Puisque M'"'' de Leyden veut avoir la bonté de m'avoir, j'en profiterai si cela m'est permis. M""^ du Tour me mande que ton cheval n'est pas monté assez souvent. Elle craindrait qu'il ne devînt ombrageux. D'ailleurs ce te serait une distraction.

« Grancy reste capitaine, Vincent Liem lieutenant-colonel, Senarclens major, etc.. M™° du Tour me parle beaucoup des grands éloges que l'on fait de ta conduite et de la joie qu'elle en ressent.

« J'écris à la Toute Bonne, par ce même courrier, que je me porte à merveille et que je me conduirai avec beaucoup de prudence et partes conseils. J'admire cette bonne mère et me réjouis de l'idée que nous irons la rendre heureuse et vivre paisiblement avec toute la famille. ))

De Leyden, le colonel de Portes donne à sa mère des nouvelles rassurantes.

(' :23 octobre 1787.

ce Voilà bien du temps, ma très chère et bonne mère, que je n'ai eu le bonheur de vous donner moi-même de mes nouvelles, mais j'espère que vous avez exactement reçu les lettres de Louis et de M""^ de Leyden. Ma vie, pendant ce court espace, a été si singulière et si aventureuse, et mon temps tellement employé, que je n'ai guère de

moments à ma disposition et j'ai tâché, je Favoue, de vous oublier, s'il eût été possible, pour ne pas me distraire de ce qu'exigeait de moi la position embarrassante où je me suis trouvé. La lettre que j'ai écrite à Louis après le combat d'Amstelveen vous aura mis aa fait de ce qui s'y est passé, et vous avez vu, ma très chère mère, que je me suis tiré, plus heureusement que je n'avais lieu de m'en tlatter, d'un cas assez difficile. La connexion des circonstances ne me laissait absolument que ce moyen d'en sortir. Pour me consoler de la perte de mes anciens amis, j'ai tâché d'acquérir l'estime de mes ennemis, et ceuxci m'ont accordé plus d'éloges que je n'en méritais, tandis que les autres voudraient encore m'avilir et me persécuter. J'espère que ni l'un ni l'autre ne pourra leur réussir, et que je quitterai paisiblement ce malheureux pays sans avoir grand'chose à y regretter. M. de Dopffa commandé les troupes à Amsterdam pendant le temps que j'y étais relégué avec les débris de mes recrues; c'était le seul homme qu'une ancienne amitié et surtout le poids des obligations me rendaient intéressant à regagner. J'ai fait pour cela ce que je n'aurais pas fait pour personne au monde, et j'y ai réussi, du moins nous nous sommes séparés avec effusion de cœur.

« Je ne me suis présenté au duc de Brunswick qu'avant-hier, jour de mon départ d'Amsterdam. Il

m'avait fait dire de l'aller voir; mais la commission n'avait pas été faite, et, dans la position où j'étais, je n'ai pas vonlu avoir l'air de rechercher la protection de qui que ce fût. Il m'a fait Thonneur de me recevoir avec beaucoup d'honnêteté et même de distinction. Les généraux et autres officiers m'ont témoigné de l'estime et de l'intérêt, et ce dédommagement m'a suffi pour tous les ennuis, les dégoûts de toute espèce que j'ai essuyés.

« Je vous en éviterai le détail puisque toute compensation faite, je suis content, ne regrette rien et me conduirais exactement de même, si tout était à recommencer. Kramer a eu une rude journée, étant resté à Amstelveen après la retraite. Il a été fusillé, noyé, dépouillé, a passé six heures dans un canal jusqu'au col, et jugeant enfin qu'il allait y périr, il a pris le parti d'en sortir et a eu le bonheur de rencontrer le général des hussards, baron von Eben, qui l'a sauvé, l'a conduit dans sa chambre, où il a passé la nuit sur une botte de paille après s'être séché à un bon feu. Le bon général lui a permis de chercher sous bonne escorte un sac d'argent qu'il avait caché, et qui, heureusement, avait échappé au pillage. Le lendemain, de bonne heure, il l'a fait monter à cheval, l'a fait traverser à côté de lui tous les postes prussiens en saro et bonnet de nuit qu'il avait ordonné à son valet de chambre de lui donner. Ensuite, il lui a remis un passeport et le sac cacheté deux fois de

ses armes et lui a dit : « va, mon fils, porte cet argent à ton maître, fais-lui mille compliments de ma part; dis-lui qu'il nous a allumé un des beaux feux que j'ai rencontrés et qu'il est dommage qu'un brave homme comme lui ne soit pas avec nous ». Il lui a dit aussi que s'il ne me retrouvait pas, il n'avait qu'à revenir auprès de lui, et qu'il lui donnerait le choix de devenir son domestique ou d'entrer dans son escadron. Je viens seulement d'être instruit des détails de cette anecdote ; c'est pourquoi je vous la raconte au long, toute bonne mère, persuadée qu'elle vous fera autant de plaisir qu'à moi.

(( Ma bonne amie m'a bien reçu, comme vous jugez, et je compte passer quelque temps chez elle. Il ne me reste plus que quelques hommes de mon corps qui vont être licenciés. Je vais m'occuper de mettre en règle les finances que j'ai administrées. Ensuite, j'espère, bonne mère, de pouvoir vous rejoindre.

« Les bons yeux du cher mouton* déchiffreront j'espère ce griffonnage. Louis se porte bien. J'espère le voir dans peu. Je n'ai que le temps d'embrasser tendrement la chère famille et de me mettre aux pieds de la meilleure et la plus chérie des mères.

(( Guillaume. »

* M"^ Marguerite de Portes, plus tard M™« Saladin de Crans.

L'ISSUE DE LA CAMPAGNE lb3

Ainsi que nous l'avons constaté dans une des lettres précédentes, les de Gingins d'Eclépens prenaient une part très vive à tout ce qui concernait leur frère Guillaume. M""^ d'Eclépens ne tarda pas à lui témoigner le plaisir que lui causaient les bonnes nouvelles reçues de Hollande.

« Eclépens, 5 novembre 1787.

« Dieu soit béni mille fois, mon bien-aimé frère, de ce que te voilà enfin hors de tout danger; je désirais bien vivement le moment où je te saurais chez M""*^ de Leyden. Ma sœur vient de m'envoyer la copie de ta dernière lettre. Quelles délicieuses larmes de joie j'ai répandues en la lisant! pas un mot qui ne m'ait intéressé, mais une phrase surtout y a mis le comble venant de toi : toutes compensations faites, je suis content, ne regrette rien et nie conduirais exactement de même si tout était à recommencer. Je te reverrai donc content, très cher frère; rien ne peut égaler le plaisir que cette persuasion me cause dans ce moment, que le tourment et les inquiétudes que j'ai éprouvés depuis cinq mois.

c( Les prières de tous les bons amis ont été exaucées, celles surtout de notre adorable mère devaient l'être.

« Je me reproche à présent plus d'un murmure ; je devais avoir plus de confiance, je ferai mieux

à l'avenir pour mériter le bonheur dont je jouis à cette heure. Je savais la manière très distinguée dont tu t'es conduit, tous ces éloges me faisaient grand plaisir, mais ton contentement m'en fait et m'en dit bien davantage. Combien j'aime ce général Eben, quel brave homme ! Si mon fils était assez grand, je le lui enverrais à lui et au duc de Brunswick pour leur témoigner mon admiration et ma reconnaissance. Ne ramèneras-tu pas ce pauvre Krâmer? Je serais bien fâchée de ne pas le revoir, et cette chère dame de Leydc qui sûrement a bien soin de toi dans ce moment oii tu dois avoir besoin de repos après tant de tracas. Présente-lui mes respects. Dis-lui que si elle voulait aussi recevoir un peu d'amitié, j'en ai tout plein à son service. Dis-lui que si jamais la fée Gingins recouvre son pouvoir, qu'elle a perdu depuis que les fées ne sont plus à la mode, elle pourra en disposer à son gré. Elle devrait te ramener et faire enlin à Pelissary la visite qu'elle lui promet depuis si longtemps. Le moment serait, il me semble, bien favorable pour quitter le pays qu'elle habite. Que nous serons heureux quand nous serons tous réunis et que nous verrons un temps si pénible loin derrière nous ! Je devrais te parler d'autres choses, mais j'en ai le cœur tout plein. Tu as un million de tendresse de toute la maison que j'habite, grands et petits, tout y prend part à ma joie. Grancy, qui est avec nous, me

charge de bien des choses pour toi; mon beau-père est comme tu l'as laissé, mes enfants grandissent et se portent très bien. On m'a prédit l'autre jour que tu te marierais au printemps ; je compte là-dessus et me réjouis prodigieusement de danser à tes noces; tu ne dis pas le contraire, n'est-ce pas, très cher frère? Nous allons bien nous divertir. Je vais, dans huit jours, à Crassier avec mon mari et mes enfants, pour y passer quelque temps ; il y a plusieurs mois que je n'y ai été; je suis charmée d'avoir passé loin de ces chères dames le temps de nos inquiétudes. J'aurais plutôt augmenté que diminué les leurs, et j'aimais mieux me tourmenter ici tout à mon aise. Le cher Mouton m'a écrit régulièrement deux fois par semaine, elle sait bien renoncer à la paresse quand il s'agit de faire plaisir. Ma belle-sœur qui a été la voir, il n'y a pas longtemps, a trouvé ma mère à merveille ; elle ne l'avait pas vue depuis sa maladie et ne l'a point trouvée changée ; ces deux dernières années sont bien marquées pour nous, mon bien-aimé frère ; nous devons être reconnaissants de l'heureuse issue qu'ont eues nos peines, et nous jouirons mieux du bonheur qui nous attend après ceci. ))

M, de Gingins d'E dépens : « Je n'ajoute rien, mon très cher frère, sinon que j'ai partagé et partage bien sincèrement tous les sentiments que ma femme vient de vous témoigner, et qu'en

remerciant la Providence de vous avoir conservé, je me suis réjoui de ce qu'elle vous a fourni l'occasion de vous faire voir ce que vous êtes, à ceux qui ne vous connaissent pas aussi bien que nous. Je ne vous dis rien, mon cher ami, du plaisir que je me fais de vous voir fixé dans ce pays-ci ; vous savez depuis longtemps combien je le désirais. Tout vous y promet une vie heureuse et agréable, et personne n'y prendra une part plus tendre que moi. Nous prendrions enfin bien aisément notre parti que le cher Louis suivît votre exemple ; faites-lui mille et mille amitiés et rejoignez-nous le plus vite que vous le pourrez ; vous trouverez tout ici comme vous l'avez laissé et bien impatient de vous embrasser.

(( Adieu, mon très cher frère ; partagez notre empressement de nous rejoindre, et recevez tous les sentiments que je vous ai voués. »

Malgré le vif désir qu'il avait de gagner Paris, le comte de Portes prolongeait son séjour en Hollande. Toutefois, il annonce à sa mère l'intention de se mettre en route vers la fm de Tannée.

« Leyden, 7 décembre 1787.

« Voilà bien des courriers qui sont passés, ma très chère et bonne mère, sans que j'aie eu le bonheur de vous donner moi-même de mes non-

velles, mais vous en avez reçu, j'espère, par ma sœur d'Eclépens, par Louis et par l'oncle de Portes. Je n'ai pas répondu à vos deux excellentes lettres qui me sont parvenues successivement, et m'ont causé toute la satisfaction qu'elles devaient produire.

« Mon séjour dans ce pays a été prolongé plus longtemps que je n'avais compté. Mes affaires, et peut-être plus encore la manière obligeante avec laquelle on a cherché à me retenir, en ont été la cause presque involontaire, mais comme enfin tout doit finir, j'ai donné rendez-vous pour dimanche prochain à Louis et à mon ami de Senarclens, qui se rencontreront j'espère à Rosendal entre Bréda et Tholen, et je passerai vraisemblablement encore quelques jours avec mon frère avant de poursuivre mon voyage. J'aurais fortement désiré que nous puissions nous voir et nous concerter ensemble plus tôt ; mais il est survenu de part et d'autres des contrariétés qui y ont mis obstacle. Le défaut de réponse de M. Dopff laisse mon frère dans la môme position. Je lui ai conseillé d'écrire une seconde lettre pour s'informer simplement si la première est bien parvenue, et je ne partirai pas volontiers sans avoir vu ce que cela produit.

« En jugeant par votre cœur, par votre tête froide et par votre âme généreuse, vous ne pouvez comprendre comment ces dissensions malheureuses

ont pu détruire les relations et môme l'amitié.

« Il semble surtout que lorsque notre cause triomphe on doit avoir moins de peine à pardonner, et que, du moins, il devrait être impossible de ne pas répondre à des avances. Tout cela existe néanmoins, et le tableau de ce qui s'est passé à Genève ^ n'offre qu'une image très imparfaite du degré auquel on peut porter la haine. L'esprit de vengeance gagne chaque jour des forces en s'assouvissant et quelqu'un qui n'en serait pas le témoin aurait bien raison d'en douter.

« Tout cela me touche peu dans ma position d'étranger; j'ai heureusement mis les rieurs de mon côté (ceux dont je me soucie), et si la démarche que j'ai faite auprès du général Dopff n'a aucune inlluence sur mon frère, nous aurons l'occasion de le connaître et point de cause de le regretter.

« Je ne puis savoir, ma très chère mère, combien de temps m'arrêtera la grande ville; à en juger par mes souvenirs et par le désir que j'ai de vous revoir, mon séjour ne sera pas long.

« Nos pluies ne le cèdent sûrement pas aux vôtres; jamais on n'en a vu de pareilles. Elles viennent encore de succéder à un gel très fort, qui n'a duré que quelques jours, et je souhaite qu'il revienne vite pour mon voyage.

^ Troubles auxquels nous avons fait allusion, p. 3î).

(( M'""* de Leyden me charge pour vous de mille compliments et respects. Il m'en coûte beaucoup de me séparer, peut-être pour toujours, d'une aussi bonne amie, et malgré tous les événements contraires que j'ai essuyés depuis que j'habite ce pays, je ne le quitterai pas sans regrets. Ce qu'on a débité de mes vues sur le service de France n'est fondé sur rien à quoi je puisse avoir donné lieu. Je ne suis même pas disposé à retrouver là les Patriotes que j'ai appris à connaître ici, et à profiter des avantages qu'on paraît disposé à leur faire — mais si l'état civil y est assuré aux protestants, comme cela va être décidé — j'ai comme vous savez, ma très chère mère, beaucoup d'inclination à regarder ce pays, tout traître qu'il est \ comme ma patrie, et il le sera en effet. Cependant toutes mes opinions et surtout mes résolutions seront constamment subordonnées aux vôtres.

« Je vais remercier le cher Mouton, et finir, ma toute bonne mère, par les assurances les plus sincères de mon tendre et respectueux dévouement.

« Guillaume ».

* Allusion aux procédés du gouvernement français envers les Patriotes Hollandais, qu'il avait abandonnés après les avoir encouragées à la résistance.

A Mademoiselle Margtierite de Portes.

« Tu es bien aimable, cher Mouton, dans la manière dont tu assaisonnes la flatterie; on a beau dire, ça fait toujours plaisir. Je reprendrais volontiers mon personnage afin de mériter encore, s'il est possible, quelques succès dans ce même genre, car on désire d'être aimé sous quelque forme que l'on paraisse. J'en reviens à mes Prussiens, car c'est encore pour quelque temps mon champ de bataille. J'en rencontrai un — le baron de Grothausen — il y a quinze jours au concert; il m'aborda pour me dire des choses honnêtes, et tout en causant d'Amstelveen oii il avait été, son nom me roulait en tête.

« Vous avez vu — me dit-il — un corps de chasseurs qui vous poursuivait dans votre retraite et cherchait à vous coupera travers le Polder? — En elfet ! — Eh bien ! c'était moi qui le conduisais.

— J'ai vu que la nature du terrain vous empêchait d avancer. — J'en avais jusqu'à la ceinture; mais je vous aurais bien atteint si mes gens avaient pu suivre î — Auriez-vous jamais voyagé en Suisse?

— J'y ai fait un assez long séjour. — Ah ! c'est donc vous qui avez mis sur des béquilles mon ami Plantamour? — Moi-même; c'était sa faute! Je suis d'une nation que vous poursuivez, etc., etc., et de rire.

LISSUE DE L.\ CAMPAGNi: 461

« C'est un original qui court le monde à pied avec un gros chien, une chemise bleue, faisant des livres, des projets, et forçant à la course ceux qui veulent lui tenir tête. Il est attaché à la personne du roi de Prusse, était venu de Berlin à pied, et va se reposer sur le détroit de Calais. Il m'a donne rendez-vous à Paris et peut-être ironsnous ensemble en Suisse.

(( J'embrasse tendrement la chère Angélique, mes respects et tendresses à Eclépens, au bon oncle.

Je suis, bien-aimé Mouton, tout à toi,

(( Guillaume, »

Après avoir quitté M""^ de Leyden, de Portes alla passer quelques jours auprès de son frère Louis, en garnison à Tholen (Zélande), d'où les deux frères envoient à leur mère une épître écrite en commun.

« Tholen, 19 décembre 1787.

Louis : (( Nous avons reçu votre lettre, ma très chère et bonne mère, et on ne peut être plus sensible que nous le sommes à toutes les excellentes choses qu'elle contient. Je voudrais, pour ma part, avoir votre sagesse et votre philosophie qui fait toujours choisir le meilleur parti. Je me llatte de faire quelque arrangement pour ma compagnie.

S'il réussit, tant mieux: sinon, je la donnerai avec la plus grande satisfaction à qui la voudra, et ne serai coulent et heureux qu'après vous avoir rejoint. M. DopfT paraît avoir oublié nos anciennes relations; le mal est petit. Ce nous sera un exemple de plus qu'il ne faut pas compter sur les étrangers. Par contre, l'amitié que mon frère me témoigne et sa complaisance pour moi me font d autant plus sentir le bonheur d'avoir un ami comme lui. Il doit partir demain pour Paris, et quoique j'aie la perspective de le rejoindre bientôt, j'ai bien de la peine à en prendre mon parti. Gomme nous serons heureux, ma bonne et excellente mère, de nous trouver tous réunis auprès de vous. L'année prochaine sera bien une des plus agréables de notre vie, puisque ce sera la première où il n'y aura rien qui puisse nous éloigner davantage les uns des autres. Dieu veuille la faire suivre d'un grand nombre, où nous puissions le bénir de nous avoir donné de si bons parents. Permettez que nous vous embrassions bien tendrement, ma bonne mère.

« Mon frère se porte très bien, est même d'humeur plus égale, sent et juge très bien l'heureuse tournure qu'ont prise les affaires pour lui personnellement, et jouit, après la tempête, de la récapitulation de tous les dangers qu'il a courus. Nous avons parlé de toutes ses aventures — du duc de Brunswick, du joli général Eben — en un mot de

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tous CCS honnêtes Prussiens. Kramer a aussi de nouvelles histoires. Voilà des conversations merveilleuses pour distraire l'oncle do Portes de ses procès ^, et je conseille à mon frère de profiter du premier moment d'enthousiasme pour inspirer des idées pacifiques et rétablir la tranquillité dans plus de vingt maisons. »

Guillaume : <( Nous n'aurons, je crois, jamais de rivalité que pour vous témoip^ner, toute bonne mère, combien nous vous sommes attachés l'un et l'autre., Ce dont vous pouvez être bien sure, c'est que nous n'emporterons pas de ce pays des regrets qui puissent nuire à ce sentiment. Ce n'est qu'après mûr examen de l'état des choses que le cher Louis s'est déterminé à demander sa démission, et je ne fais aucun doute que vous n'approuviez complètement les motifs qui nous ont décidés. Sa position n'offre aucun avantage, ni pour l'honneur, ni pour l'avancement, ni pour rintérct.

« L'agrément de la vie est détruit. J'ai même lieu de juger que ma réconciliation avec le général Dopff était arrachée par le zèle et la chaleur que j'avais mis dans mes démarches. Le congé auquel vous avez pensé eût été difficile à obtenir et n'eût vraisemblablement pas rempli son but. Plus que

' Le général de Portes, toujours disposé à protéger le « pot de terre contre le pot de fer », ainsi que le lui disait un de ses amis, avait engagé un procès contre la commune de Géligny pour l'obliger à rendre justice à quelques malheureux.

foutes les raisons, le dégoût invincible que mon frère témoigne, l'heureuse tournure de son esprit et ses ressources personnelles, qui lui feraient trouver le bonheur dans la solitude, suffiraient pour justifier sa résolution. J'ai fini mes affaires ici autant qu'il a dépendu de moi et crois pouvoir partir sans que personne puisse y trouver à redire. Mon projet est de m 'arrêter peut-être quelques jours à Bruxelles où je trouverai des connaissances, et mon séjour à Paris ne sera pas long, si je n'ai à consulter que mon désir de vous rejoindre et de bavarder en paix au coin du feu. J'ai passé huit jours ici dans cette douce occupation, et nous n'avons pas eu le temps de penser à la fièvre qui n'est au reste plus à craindre; d'ailleurs, dans quinze jours au plus, le cher chevalier pourra se rendre à l'invitation de notre bonne amie et y attendre que son affaire soit décidée. Je doute au reste qu'elle le soit favorablement; mais comme il n'est question que de le débarrasser de la dette de son solliciteur, il ne changera sûrement rien à sa détermination pour un objet de cent louis. J'ai trouvé mes amis Senarclens et de Grancy à Rosendal et ai passé un jour avec eux à Bréda, où j'ai revu avec plaisir mon ancienne amie M"^*^ Tennagel. Les mauvais chemins et le détour que cela m'eût occasionné, m'ont empêché d'aller voir M""^ du Tour. J'espère trouver à Paris une bonne lettre dans laquelle la toute bonne et les

chères sœurs me donneront leurs commissions.

« Mille tendres choses au cher d'Eclépens, à Toncle, etc.

(( Agréez, ma très chère mère, le dévoûment tendre et respectueux de votre fils.

« GuiLLAUaiE. »

Louis : « Je reprends la plume, ma chère mère, pour vous confirmer le peu de regrets de quitter la Hollande. J'aurais de la disposition à prendre ce pays en guignon, et puisque je ne prévois pas la possibilité d'y être heureux, je ne doute pas que vous ne donniez votre approbation à ma démission. Quand vous et mon oncle de Portes, vous aurez applaudi, je ne m'embarrasserai plus des suffrages des autres, bien persuadé que mes frères et sœurs ne peuvent penser différemment de vous. Ainsi je compte que l'on me recevra bien à Crassier. Du moment que tout est fini, je n'aurai plus d'autre idée que celle de vous témoigner, par mon respect et mon attachement, tous les sentiments qui me sont communs avec vos autres enfants. Ma gaieté se déploiera mieux que jamais et, dans ce sens-là, je fournirai quelque chose aux agréments du Ghâtel, ferai des ronds dans le bois, en un mot me rajeunirai de quinze ans ! et lorsque mon cher Guillaume et G... auront des sujets propres à être gâtés par la grand'maman de Crassier, je serai le docteur de famille et élèverai

de petits républicains et <ics lidèles sujets. J'embrasse tendrement la petite marmaille. Je ne serai plus le capitaine, mais le bon oncle du clier Louis ^ Je ferme ma lettre pour suivre votre Jils, le colonel sur les remparts; depuis son arrivée, j'ai oublié la fièvre. Mon hôpital va même beaucoup mieux, nouvelle preuve de la bonne étoile qui l'accompagne partout. Mille amitiés au cher d'Eclépens et à nos sœurs.

« Loris i)K Portes. >

Guillaume de Portes quitta les Pays-Bas sans amertume. Les témoignages d'allection qu'il recul de ses anciens amis séparés momentanément de lui par le jeu de la politique, rachetèrent en quelque sorte rindifférence dont se rendait coupable envers lui le parti qu'il avait si loyalement servi.

Le cotnlc de. Portes au capitaine Stegelmaiin.

« Leydc, le IG février 1787.

« Je t'exprimerai faiblement, mon très cher et bon ami, combien j'ai été touché de l'excellente réponse que tu m'as faite; on ne saurait parler le langage de Pamitié avec plus de sentiment et de

* Louis de (Jingins, son neveu.

IL QUITTE LA HOLLANDE iC7

(Iclicalcsse. Enfin, j'ai retrouve mon bonChrisUan après avoir craint de le perdre. Pardonne ce moment de doute, dont je nreslime heureux de pouvoir reconnaître l'injustice. Mais la singularité de nos positions, l'abandon de ceux sur l'amitié des- (juels j'osais compter, cette fureur politique, qui a tourné tant de t(Mes et brouillé tant de familles, semblaient justilîer ma méfiance. La cause n'en était pas dans mon coîur, car jamais je ne sentis si vivement combien je t'aimais (|ue lorsque j'ai du jouer le rôle de ton ennemi.

« Pourquoi faut-il que d'aussi bonnes gens que nous, qui se conviennent autantFunà l'autre, soient destinées à vivre séparés peut-être pour toujours. Cette idée m'affecte plus que je ne puis te le dire; je vois depuis longtemps que la plupart des choses vont tout de travers dans ce monde. Je crains môme de ne pas avoir la consolation de t'embrasser avant mon départ. Je différerais de te répondre afin de pouvoir fixer lejouroii j'irai à Isenstein. Senarclens me mai'que qu'il part pour Bréda. Ne pourrionsnous pas nous rencontrer, ne fût-ce que pour dîner (intre Utrecht et Leyde. Alplien serait trop loin pour toi,Woerden trop près, d'ailleurs garnisons. Si tu pouvais venir ici, mes hôtes seraient charmes de faire ta connaissance, mais je n'ose m'en flatter. Enfin, lixe-moi le jour, l'heure et le lieu, et tu peux compter que j'y serai à la minute, pourvu que ce soit incessamment. Mes hommages à ton

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aimable compagne, mes respects à M. deNoscmatt et deux baisers à la chère petite.

« Je suis pour la vie bien tendrement ton dévoué.

(( DE Portes. »

Le capitaine Stegelmann au comte de Portes.

« Ulrecht. le :20 novembre 1787.

(( J'ai été extrêmement touché, mon bien bon et cher de Portes, du contenu de la lettre que tu m'as adressée le 10, et si mon tendre attachement pour toi était susceptible d'augmentation, le langage que tu m'y tiens l'aurait produit. Je gémis de la nécessité où lu te trouves de quitter un pays où probablement je devrai passer ma vie. Tu entrais pour beaucoup dans les plans que j'aimais à me forger pour l'avenir, et ton éloignement y porte un vide que je ne remplirai jamais.

« Pour toi, mon bon ami, ce changement qui se fait dans la position, me paraît un avantage, et si je pouvais faire abstraction de ce que j'y perds et ne songer qu'à Fagrément qui doit en résulter pour toi, je me consolerais d'un événement qui m'affecte plus que je ne puis te le dire. Dans la situation où tu te trouves, je ne vois rien qui pourrait te compenser de la gêne, de la dépendance où notre service nous assujettit; point do

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