‹ Le Comte Guillaume de Portes, 1750-1823Chapitre 25 sur 45 · EN 1787 ET · texte numérisé non relu

EN 1787 ET

Un édit royal, promulgué en novembre 1787, ;iyant rendu aux protestants de France l'état civil et le libre exercice de leur cuUe, le comte de Portes put rentrer dans son pays d'origine et y réclamer un emploi militaire au double titre de Français et d'ofticier réfugié de Hollande. La nouvelle du combat d'Amstelveen s'était bientôt répandue au delà des frontières hollandaises et, lorsque de Portes vint à Paris, il y trouva sa réputation toute faite. Sans tarder, il adressa au roi un mémoire dans lequel il retraçait sa vie écoulée; il terminait ainsi ^ :

« Enfin j'ai quitté la Hollande après lui avoir sacrifié les années de ma jeunesse, npion emploi et une partie de mon patrimoine ; mais j'en ai emporté le souvenir consolant, d'avoir servi de mon

* Le lecteur trouvera ce document à l'Appendice.

mieux, jusqu'à la fin, la cause que j'avais embrassée, sans avoir perdu, je crois, l'estime du parti contraire, et d'avoir obtenu de S. A. le duc de Brunswick et des généraux et officiers prussiens plus de témoignages d'approbation que n'en a mérité la résistance que j'ai été en état de leur opposer.

« Libre aujourd'hui de tout engagement, dans cette double époque où Sa Majesté comble de bienfaits les victimes du patriotisme hollandais, et où elle daigne rappeler dans son royaume ses sujets de la religion protestante, en leur accordant un état civil, je bénirai les traverses que j'ai essuyées, si je puis rentrer dans ma patrie et consacrer le reste de ma vie au service de mon Roi ».

De Portes ne voulut toutefois point séparer son avenir de celui de ses anciens subordonnés dont la situation était devenue critique à la suite de leur licenciement. Dans l'espoir de trouver du service en France, la plupart d'entre eux s'étaient rendus a Béthune et à Saint-Omer, où M. de Bellonet, l'officier français dont nous avons noté la présence à Amsterdam, était chargé de les recevoir et de pourvoir à leurs premiers besoins. Une lettre du major Gilquin, officier ayant servi au régiment de Portes, nous dépeint les sentiments qui préoccupaient alors ces victimes du devoir.

Le major Gilquin au colonel de Portes.

« Béthune. le 22 décembre 4787.

« Monsieur et très honoré colonel,

« N'ayanI point reçu de réponse à ma dernière lettre de Paris datée du 10 courant, je crains que vous n'ayez pris la résolution de quitter la Hollande et que mes lettres ne vous soient pas parvenues.

(( Je hasarde cependant, monsieur le comte, de vous adresser celle-ci, vous donnant avis que nous sommes venus de Paris en cette ville depuis deux jours.

<( M. le comte de Saint-Priest ^ nous avait recommandé à M. de Bellonet qui nous a fait l'accueil le plus gracieux, et nous fait sentir qu'il est un vrai galant homme. 11 se souvient parfaitement d'Amstelveen, et vous porte un hon cœur. Est-il donc décidé, cher comte, que nous soyons expatriés pour jamais ; n'y a-t-il pas la moindre apparence que, sans nous forcer à avouer des torts dont nous ne sommes pas coupables, la Hollande nous donne une pension. Je vous prie, si vous êtes encore en Hollande, de me communiquer votre idée là-dessus; il y a quantité de Hollandais

' Ministre de Louis XVI.

ici, mais peu dont on puisse dire qu'ils soient officiers de service.

« Comte, vous n'ignorez pas notre cas! Je n'ai cru que remplir mes devoirs en obéissant aux États de Hollande ; et pour cela faut-il que je sois malheureux ? La Hollande m'est toujours chère : c'est ma patrie, j'y ai mes proches et tout cela perdu à jamais. C'est affreux î je ne puis y songer sans me trouver plongé dans une douleur profonde. Les aliments d'ici diffèrent considérablement des nôtres, aussi nous maigrissons à vue d'œil.

(( Le régiment de la Tour va se former à Cambrai ; je vous ai marqué dans une de mes précédentes qu'Oldendel y était placé. Depuis, on m'a assuré la môme chose de M. van Helden, Dirks, notre Sloet, Yvory, Lichtenberg, le jeune Thoen ', et plusieurs autres.

« Si vous jugez, cher comte, que, sans faire la moindre bassesse ou subir une humiliation, nous avons lieu d'espérer de pouvoir rentrer dans la patrie, j'attends avec fermeté ma sentence, de même que le pauvre Verhorst. et nous vous prions de nous dire cela à la première poste, et s'il n'y a absolument plus d'espoir pour nous, j'espère que vous voudrez bien y ajouter une attestation, que j'ai été capitaine au régiment de Salm et que j'ai eu l'honneur de servir en qualité de major sous

* Anciens officiers sous les ordres du colonel de Portes.

SÉJOUR A PARIS m

VOS ordres, à Amstelveen, dans le nouveau régiment d'infanterie. La cour de Versailles exige cela de tous ceux qui entreront au service de France, et M. de Bcllonet m'a dit qu'une attestation de votre part sera bonne et absolument nécessaire. M. Verhorst est dans le môme cas que moi. « J'ai l'honneur, etc. »

Un grand nombre de lettres écrites en français, en hollandais, en allemand et qu'il serait trop long de citer ici prouvent que les officiers du régiment de Salm s'en remettaient à leur ancien colonel, le comte de Portes, comme à leur unique protecteur, et obtenaient de sa générosité des encouragements matériels et des recommandations qui finirent par assurer leur existence. D'une modestie toujours scrupuleuse, de Portes a soin d'omettre dans ses lettres les nombreuses démarches faites à Paris en faveur de son prochain, et la correspondance que Ton va lire ne fait allusion qu'à ses propres affaires. Elle traduit ses impressions de Paris avec un parfum de naïveté qui s'allie fort bien à sa nature virile. Ne voit-on pas renaître en lui le type du huguenot français, que M. Hanotaux a serré de si près en étudiant récemment le caractère du duc Henri de Rolian? « Mœurs pures, intelligence claire, esprit appliqué, volonté rétléchie et obstinée, instruction étendue ». Le comte de Portes avait, lui aussi, « de l'amertume, du pes-

simisme et même une certaine originalité qui n'est pas rare parmi les membres de cette fière minorité » \

Le comte de Portes à sa mère.

« Paris, 4 janvier 1787.

(( Me voici arrivé depuis hier dans la grande ville, ma très chère et bonne mère, et mon premier soin a été de chercher Gautier et les nouvelles que j'attendais de vous... Il convient que je prolonge mon séjour ici, et comme nous sommes plus proches voisins que de la Hollande, j'aurai, j'espère, plus souvent de vos nouvelles et ne négligerai pas de vous donner des miennes. Soyez bien sûre que si ce n'était la nécessité des convenances, et la crainte qu'on n'eût ensuite des reproches à se faire, je n'aurais pas de plus grande hâte que d'aller embrasser ma bonne mère et mes chères sœurs, tout aussitôt que mes juments seraient un peu rafraîchies.

L'année s'est renouvelée sans que je m'en sois douté. Mais, ce qui fait le sujet le plus constant de mes vœux, est toujours dans mon cœur ; je n'ai point de sentiment plus vrai, plus précieux que celui qui m'attache à ma bonne mère. Je n'ou-

' ^enue des Deux Mondes, \^^ février 1902.

blierai jamais les cruelles alarmes que vous nous avez causées il y a deux ans ; elles me firent sentir plus vivement encore, s'il eût été possible, combien vous êtes nécessaire à notre bonheur. Je ne trouverai jamais le mien qu'auprès de vous, et ne puis demander au ciel de faveur plus précieuse que de m'en faire jouir longtemps, aussi longtemps que je jouirai moi-même de mon existence. — Ce billet devient une lettre, je ne l'ai pas fait partir avec celle de mon oncle, afin de pouvoir vous donner des nouvelles de M™® Necker que je me propose de voir demain. Je serai appelé à voir un monde qui n'est pas trop le sien ! La marquise de Champcenets, sœur d'un de mes amis, est à la tête de tout le tripot hollandais. Elle a de Finfluence dans ce moment et comble d'honnêteté les fugitifs ^ Son frère vient me chercher demain.

(( Ce lundi 7. — J'ai trouvé M"''' Necker en assez bonne santé, quoiqu'elle se plaigne d'être retombée depuis l'été. L'accueil qu'elle m'a fait a été empressé et naturel. Celui de M. Necker mêlé de morgue, de distraction et d'honnêteté. M""" de Staël avec qui je soupais me parut impertinente. Je ne sais si par délicatesse elle voulait diminuer mes regrets. Enfin, je passai une journée très fatigante et je suis tenté de dire comme le chevalier : tout cela m'ennuie ! On m'a offert un logement

' Les patriotes Hollandais réfugiés en France,

180 LE GOxMÏE GUILLAUME DE PORTES

et j'en prendrais prcférablement un aux petites maisons ! — Je cherche Micheli, que je n'ai pas rencontré encore. J'irai au premier jour demander à dîner à M. le marquis de Lamure, et j'aurai beaucoup de plaisir avoir cet ancien ami de mon oncle. Je profiterai de temps en temps des bontés de ]y[ine Necker, tout comme on fait mettre ses souliers à la forme pour être ensuite plus à son aise.

« Je suis impatient, toute bonne mère, que vous m'écriviez beaucoup de choses sur tout ce qui vous environne, en attendant que j'aille moi-même y tenir ma place ; veuillez me dire en confidence quelle bagatelle je pourrais apporter à mes sœurs qui leur fît plaisir et me donner vos commissions.

« J'embrasse tendrement les chères dames, et suis avec un profond respect et le plus tendre dévouement, votre fils très soumis.

(( Guillaume. »

« Paris, le dl janvier 1788.

(( J'ai bien reçu votre excellente lettre, ma toute bonne mère, et n'ai pas lu sans attendrissement les touchantes expressions de votre bonté pour moi. Puissent les vœux que vous faites être aussi complètement exaucés que ceux que je fais pour vous.

« J'ai vu avec grande satisfaction que vos idées sont extrêmement conformes aux miennes sur mes

SEJOUR A l'A lus 181

affaires et mon séjour ici. Comme vous en aurez pujuger par ma précédente lettre, je vois qu'il faut rester encore quelque temps jusqu'à ce que je discerne un peu plus clairement si ce qu'on voudra faire pour moi peut me convenir. En attendant, je puis vous assurer que c'est un rôle déplaisant pour moi que celui de solliciteur, je n'ai point l'art de me faire valoir et c'est ce qu'il faut ici...

(( J'ai dîné hier chez M. de Lamure avec Tabbé du Goudray. J'ai reçu beaucoup d'honnêtetés et mille témoignages d'attachement et de souvenirs pour mon oncle. J'assistais à une fête chez l'ambassadrice de Suède dont le spectacle m'a amusé un moment. Je dîne aujourd'hui chez M. Tronchin, le fermier général.

(( Veuillez, ma toute bonne mère, m'envoyer les extraits de baptême le plus tôt possible. La crainte de manquer le courrier me fait finir par les assurances du plus tendre et respectueux dévouement avec lequel je suis pour la vie,

« G. DE Portes. »

(( Je suis impatient de voir M. de Divonnc et bien sensible à l'amitié qu'il me témoigne. Au cas qu'il ne vînt pas bientôt ici, je serais charmé qu'il voulût écrire à mon occasion à M. le comte de Brienne^ »

* Le ministre de la L^uerre.

(( Paris, 10 janvier 1788.

(( Je vois avec peine que mon séjour ici sera plus long que je ne comptais. Du moment que j'y suis, mieux vaut voir par moi-même la tournure que les choses prendront, d'autant que Ton ne peut rien faire que lorsque Ton est sur les lieux, surtout ici où l'on ne pense qu'à l'objet présent. J'ai été dimanche à Versailles, où j'ai été présenté au ministre de la guerre chez qui j'ai dîné, et dont j'ai été fort bien reçu. Il m'a dit que la manière dont je m'étais conduit me donnait droit aux bienfaits du roi et qu'il ferait de son côté tout ce qui serait possible. Sur ce que je me réclamais de r,amitié du comte de Divonne, il m'a répondu qu'il était aussi de ses amis, et que c'était un titre de plus pour lui. Voilà de l'eau bénite, sur laquelle j'aurais tort de faire grand fond ; mais elle console de l'ennui des antichambres.

« Je serai charmé de voir arriver notre bon voisin, afin qu'il puisse dire que je suis de bonne race et justifier ce que j'ai avancé sur nos relations. J'ai cherché son fils et nous ne nous semmes pas encore rencontrés.

« Je vois quelquefois M""" Necker et en suis très content. J'en sors dans cet instant et y ai dîné avec une vingtaine de ducs, ambassadeurs ou princes. Cette société me gène moins qu'elle n'a fait, surtout lorsque je n'y suis pas assu-

jetti et que je puis me secouer et prendre haleine dans les intervalles; même l'ambassadrice ne m'a pas fait de mines aujourd'hui.

« Mon baron de Grothaus est arrivé avant-hier à pied de Londres, comme il me l'avait dit, et a été présenté hier à la famille royale. Il pourrait bien arriver à Genève avant moi, quoique je suppose qu'il est chargé de quelque commission secrète. J'ai reçu une lettre du cher Louis qui est encore à Tholen et se porte bien. Il vous aura sans doute donné connaissance de la réponse froide du général Dopft', en conséquence de laquelle il a présenté requête pour sa démission, en demandant au prince de faire un arrangement avec les capitaines du régiment pour le dédommager en partie de ce qui lui en avait coûté pour mettre sa compagnie en bon état. J'espère qu'il ne tardera pas d'aller voir notre bonne amie\ Je ne vois pas encore le moyen de le placer ici et crois qu'il faut faire une chose après l'autre, afin d'être moins sûr de les manquer l'une et l'autre ; d'ailleurs il ne serait pas conséquent de parler de lui tant qu'il n'a pas sa démission. Ma santé est bonne à présent ; l'air et la vie de Paris m'avaient d'abord un peu éprouvé; mais je commence à m'y faire. Si seulement les louis n'avaient pas des ailes ; tout est d'une cherté exécrable. Je me repens de n'avoir

* M"»* de Leyde.

pas volé les vieilles dentelles de l'oncle de Portes, qui me serviraient à merveille. J'hésite de sacrifier une dizaine de louis pour de semblables panosses^ !

« J'ai vu ici M. etM""^ de Ghâteauvieux, Lullin, Turrettini et sa femme. J'ai dîné chez le fermier général Tronchin par invitation du ministre Tronchin. Je vois quelquefois le bon M. Guyot; la maison Grand^ me comble d'honnêtetés ; mais quand verrai-je la Toute Bonne, et ses alentours mille fois plus aimables pour moi que toutes les belles choses de la grande ville ? Quand verrai-je le cher monsieur et les petits bambochons d'Eclépens... Tout cela est bien plus drôle que les Italiens et même que le grand Opéra.

« En attendant, je les embrasse tous de toute mon âme et baise tendrement la main de la toute bonne. »

« Paris, le 3 février 1788.

« Il y a huit jours, ma très chère et bonne mère, que j'ai écrit à notre cher oncle et lui ai fait part de la réception de l'extrait baptismal et de ]a lettre de M. de Divonne. Sa présence m'aurait fait plus de plaisir, car j'ai une grande

* Expression genevoise : vieux linge usé avec lequel on frotte les planchers.

- M. Grand était le chef de l'importante maison de banque Grand. Son buste par Houdon, une excellente œuvre du maître, appartient à M. de Sévery à Lausanne,

répugnance pour les lettres de recommandation, je n'en ai fait usage que le moins possible et ai toujours observé qu'elles m'avaient nui plutôt que servi. Je ne crois pas que celle-ci ait le môme sort. Quoi qu'il en soit, jamais succès manqué ne m'aura moins affecté que celui-ci. Je ne saurais môme mettre de la cbaleur dans mes sollicitations, d'autant que si mon affaire va, ce sera en conséquence d'une mesure générale, qui ne me flatte guère, et, par contre, une exception contre moi laisserait mon amour-propre entièrement à l'abri et relèverait même le petit bout de réputation que j'ai acquis. Si je m'explique bien, vous jugerez, ma très chère mère, que ma principale inquiétude est de rester encore quelque temps dans un état d'incertitude qui m'est toujours pénible.

ce Je me flatte d'aller cueillir avec vous les premières violettes à Eclépens ou à Crassier, comme vous le préférerez. Si vous restez à Crassier, je prendrai, je crois, la route des Rousses.

« Je vis hier à Versailles la fameuse procession des cordons-bleus \ Comme je ne suis pas grand amateur de cérémonies, l'impression que cela m'a fait n'est pas aussi forte que la bonne marquise de Lamure me l'avait annoncé. Je fus aussi voir l'appartement de la reine, où ce qui me frappa le plus fut un feu magnifique, comme à Eclépens,

^ Fête de Tordre du Saint-Esprit.

dont j'avais grand besoin. J'ai reçu encore aujourd'hui une lettre de notre bonne amie. Elle me marque qu'un de nos amis communs sollicite assidûment la réponse à la requête du chevalier.

« M""" Necker ne se ralentit pas sur ses empressements. Peu de jours se passent, sans que je reçoive quelque ambassade, et souvent des reproches sur ce que je ne profite pas assez souvent de leur maison. Suivant la disposition oii je me trouve, j'y vais avec plaisir ou répugnance, l'état de gène et de cérémonie n'étant pas toujours naturel à l'homme. Je me repose avec vos bons Hollandais chez la marquise de Ghampcenets et vais une fois la semaine entendre les vieilles guerres du marquis de Lamure. J'ai été voir M"'° de Villette qui est toujours la même et fort bien à ma guise, n'en déplaise à l'oncle Maillebois. Elle a une gentille petite fille qui a de bons symptômes de vie.

« M. du Coster m'a réclamé ; je l'évitais parce que sa réputation ne flaire pas comme baume, et qu'il est un objet de scandale pour le sage et prudent Gautier; mais, après tout, je sais toujours bon gré à quelqu'un qui me comble d'honnêtetés et qui ne peut me faire aucun mal. Il fait grande figure et il faut que sa fortune soit bien rétablie. Il m'a donné à dîner avec un maréchal de camp de notre nom, qui est ici depuis longtemps pour soutenir des paysans contre des moines. A ce trait seul, je

le reconnais pour être de la famille : et, d'ailleurs, c'est un homme tout à fait à ma guise.

« Je me donne tout le mal possible pour placer M. Vignier^ Louis Ta enfin secoué de ses épaules; il se trouve à Béthune où on refuse de le reconnaître et de le payer. En attendant que l'obstacle soit entièrement levé, comme je m'en flatte, j'ai écrit pour lui avancer sur mon compte l'argent qui lui sera nécessaire.

« Je passe le dimanche gras tranquillement, au coin de mon feu, à expédier mes dépêches, tandis qu'on se démène de partout. Mon goût du spectacle s'est fortement ralenti et je le ménage. Je n'ai pas mis les pieds au bal de l'Opéra parce que tout comme vous, bonne mère, lorsque minuit sonne, j'aime mieux essayer de dormir que de voir danser. )>

« Paris, le 27 février 1788.

« Je suis bien de votre avis qu'il ne faut pas abandonner la partie avant de l'avoir perdue, et cette raison me fait prolonger si longtemps mon séjour ici. Nous voici j'espère enfin à l'époque où l'on prendra des arrangements définitifs sur ce qui nous concerne, et je vois avec impatience le moment de sortir d'une incertitude qui est tou-

* Un protégé de la iamille de Portes, qui avait été placé en qualité d'enseigne dans le Régiment de Salm.

jours pénible. Le départ de M. de Saint-Priest, qui doit se rendre en Hollande dans une quinzaine de jours, et qui est chargé de ce département, hâtera peut-être le dénouement. Il paraît qu'on n'emploiera ici que des voies amiables, puisque Ton se détermine à faire partir Tambassadeur. L'arrivée de M. deDivonne m'a fait plaisir, et j'ai lieu d'être fort satisfait de son zèle et de son amitié. Nous avons été ensemble à Versailles dimanche passé et nous avons vu le ministre ; notre but principal était de faire la connaissance de M. de Saint-Paul, premier secrétaire de la guerre, lequel est des amis du comte, et il m'a recommandé à lui avec beaucoup de chaleur et d'intérêt.

« Notre bon voisin est aussi à son aise dans ce pays qu'au milieu de ses ouvriers à Divonne ; il paraît y être connu et aimé. Il a la complaisance de me mener dîner demain chez le comte d'Affry, qui est une bonne relation à faire \ Je continue aussi à être fort content de M. et M"'"" Necker, et vais même souvent avec plaisir chez eux; on finit par aimer M. Necker, lorsqu'on le connaît, et j'ai été charmé d'éprouver ce sentiment pour lui. Si cela ne vous dérange pas trop, ma toute bonne mère, je crois qu'une petite lettre à mon occasion ne serait pas déplacée ; au reste, j'y ai pourvu en

^ Le comte d'Affry était alors colonel des Suisses. Il devait jouer, plus tard, un rôle politique dans sa patrie et, en sa qualité de Landaman, renouer des relations avec de Portes.

attribuant votre silence à la discrétion, et en faisant là-dessus un petit compliment de votre part.

« J'assistais avant-hier à un très grand souper chez l'Ambassadrice^ et remarquai que l'air qu'elle a avec moi est celui qui lui est habituel avec à peu près tout le monde; aussi n'est-elle pas trop aimée, et c'est dommage.

« Le pauvre chevalier est toujours à Tholen où il s'est heureusement rétabli d'une indisposition. J'espère qu'il aura enfin obtenu permission de s'absenter et que sa prochaine lettre sera datée de Leyden. Il paraît que la nouvelle formation des troupes hollandaises lui donne quelque espoir d'obtenir une pension, et si des amis voulaient le servir, la chose serait peut-être faisable ; mais j'en doute fort et, en attendant, il me lie les mains ici. C'est le moyen de se trouver entre deux chaises ; mais comme il me paraît très disposé à mener une vie tranquille et indépendante, et qu'il a tout ce qu'il faut pour cela, je m'en inquiète peu. Je rencontre quelquefois Micheli. Il est très absorbé à ce qu'il paraît dans ses affaires de Paris ; c'est un pays oii chacun s'occupe de soi, et il ne faut en savoir mauvais gré à personne.

« L'ouvrage de M. Necker a pour titre De T importance des opinions religieuses. Il paraîtra dans huit jours. L'on m'a promis un exemplaire, que je vous

' M""> de Staël.

apporterai. Il ne tardera pas, j'espère, à être suivi de la réponse à M. de Galonné, dont le livre* perd journellement de son crédit, à mesure que les fausses assertions qu'il renferme se développent. Je suis retourné deux ou trois fois chez M. de Ville tte.

(( M. Vignier est toujours à Béthune ; j'espère que c'est le pain du roi qu'il mange. Tous mes protégés y ont été admis ; mais il faut voir ce que l'on en fera ultérieurement. Les affaires ne vont guère plus vite, à ce qu'il paraît, dans les monarchies que dans les républiques.

« Mes pauvres chevaux gagnent très honorablement leur vie sur le pavé de la grande ville, et les bonnes betes, lorsqu'elles m'auront transporté à Crassier, auront bien mérité le repos dont elles jouiront.

« Vous avez sans doute lu TEdit de tolérance^ ; mais vous ne me dites pas, ma très chère mère, quel jugement vous en portez. Je crois qu'il conviendrait assez à ma future position de posséder quelque chose dans le pays de Gex. Il faut en causer avec l'oncle. Je vous adresse cette lettre chez lui dans l'incertitude si vous êtes encore à Eclépens... Il me semble qu'il y a dix ans que je

* Précis (Tunplan d'amélioralion des finances, présenté au roi le W juillet 1786.

- Edit royal rendant aux membres de l'église réformée leurs droits civiques.

ne vous ai vue ; les scènes de cette année ont été tellement diversifiées que je ne puis me persuader qu'il y ait si peu de temps que j'ai quitté la Suisse... »

« Paris, le 6 mars 1788.

« J'espère, ma très chère et bonne mère, que vous avez reçu ma réponse à votre dernière lettre et que vous aurez aussi eu de mes nouvelles par mon beau-frère et par notre oncle. J'ai appris de Tabbé du Goudray que les papiers, que j'avais désirés, étaient ici, et que par un malentendu d'hôtel, ils n'avaient pu me parvenir encore. Ils arriveront assez tôt, car je crois que tout ceci s'achemine lentement à sa fm. Notre voisin ^ partira le plus tôt qu'il pourra ; depuis FefTort qu'il a fait de me procurer la connaissance de M. de Saint-Paul, il se tranquillise et croit mes affaires en bon chemin, et je crois aussi qu'en effet elles iront à peu près le même train soit qu'on se démène beaucoup, soit qu'on les laisse cheminer toutes seules.

« J'ai eu encore aujourd'hui une épître de notre bonne amie% qui me dit que les gens prévenus contre moi commencent à me rendre justice. Il paraît que le système d'oppression continue dans ce pays-là, et que les émigrations continuent à en être la suite. Mon ami Senarclens me donne aussi

' Le comte de Divonne.

- Mm» de Levde.

des nouvelles de Louis. 11 vient d'être fait major et paraît fort content. Rath a obtenu aussi en Russie la place qu'il attendait, et il travaille à conserver en même temps celle du régiment de Saxe- Gotha, mais je crois que cela n'est guère possible. Notre ambassadeur^ va partir pour la Hollande, où le zèle pour nous se ralentit d'un jour à l'autre. Le livre de M. Necker sur Fimportance des opinions religieuses a paru ce matin et m'a été envoyé à mon lever. J'en ai continué la lecture qui vous intéressera sûrement beaucoup. Il prend, dans un petit article, à la tête de Touvrage, l'engagement de répondre avec évidence à la nouvelle attaque de M. de Galonné et de maintenir en son entier la foi due au Compte rendu. Je suis impatient de voir Leflet que cet ouvrage produira sur le public. Il devrait bien suffire pour dissiper tous les doutes, mais M. Necker a bon nombre d'ennemis. « M. Achard et M^'" Rontemps sont ici. H y a quelque temps, je dînais en tiers avec M. et M™^ de Lamure; je leur vis manger avec beaucoup de satisfaction du très bon ragoût en gras que leur dispense leur permettait ; mais, leur dévotion ne leur ayant pas permis de m'admettre à ce banquet, je fis de mon côté bonne chère avec morue et omelette et m'amusais beaucoup de la circonstance que je crois nouvelle. »

^ Le comte de Saint-Priest.

« Paris, le 9 avril 1788.

(( Je viens, mon excellente mère, de recevoir votre lettre du 31 mars, et j'espère que depuis cette date, vous aurez eu de mes nouvelles par mon oncle. Je lui écrivais dans un moment où je n'étais guère content, comme il aura pu en juger. Je ne suis actuellement pas plus avancé, mais j'éprouve un peu moins d'impatience. On me flatte toujours d'une démarche qui ne se fait point, et d'un jour à l'autre, d'une semaine à l'autre, je vois les mois s'écouler. Un peu plus d'intrigues, d'importunité et d'assurance de ma part hâteraient peut-être la décision, mais Ton ne se donne pas les qualités qu'on n'a pas au moment où elles nous seraient utiles. Tout ce que je puis faire, c'est de ne pas me rebuter complètement de ces longueurs, et de témoigner le moins possible mon mécontentement. Pour ce qui me concerne il me paraît vraisemblable que je passerai encore ce mois ici. Ainsi ce sont les roses et non les violettes que nous cueillerons ensemble, et si mon oncle n'a pas satisfaction de la fin de mes aventures, le succès de son procès le consolera ^ Je soupçonne fort que c'est le pauvre X... qui a baissé. Il n'est cependant pas le seul qui critique cet ouvrage et même le style ; mais ce sont en grande partie ceux qui ne l'ont

Voyez p. 1(13.

pas lu, OU ceux qui sont prévenus contre le sujet ou contre Fauteur*. Je l'ai entendu louer avec enthousiasme et dépriser avec aigreur, et je suis plus près des premiers que des derniers ; mais, dans ce pays, un homme simple comme moi perd l'habitude et presque la faculté de louer. On y est tellement exalté, et les modifications de l'amour-propre y sont si variées, si exigeantes, qu'il n'y a plus de milieu entre l'enthousiasme et le mépris. Le bon voisin a eu l'assurance du ministre pour une majorité en second % et il en attend l'effet d'un jour à l'autre. Je ne suis pas le seul qui attende, et s'il y a lieu pour moi d'être mécontent, je le serai en nombreuse compagnie. )>

Enfin, le 13 avril, le comte de Portes reçoit la réponse du ministre de la Guerre. Conçue en termes flatteurs, elle comble ses vœux, le nomme mestre de camp et chevalier de l'ordre du Mérite.

Le îïiinistre de la Guerre au colonel de Portes,

« Versailles, le 13 avril 1788.

« J'ai mis SOUS les yeux du roi les témoignages. Monsieur, qui ont été rendus du zèle, du courage

* Il s'agit du récent ouvrage de M. Necker, Sur Vimportance des opinions religieuses.

- Majorité voulait dire, au xviii» siècle, emploi de major; M. de Divonne le sollicitait pour son fils.

et du dévouement que vous avez monirés au service de la république de Hollande, où vous commandiez un régiment d'infanterie. Sa Majesté a bien voulu vous attacher à son service avec le grade de mestre de camp d'infanterie. Elle vous a réglé en cette qualité un traitement de trois mille livres par an, et elle vous a accordé la place de chevalier dans l'institution du Mérite militaire, dont elle a bien voulu vous juger susceptible d'après votre ancienneté de service. J'ai l'honneur de vous annoncer avec plaisir cette grâce de Sa Majesté, et d'être très parfaitement. Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur*.

« Le Comte de Brienne. ))

Remarquons que sur cent quarante officiers hollandais admis définitivement au service de France en mai 1788, soixante-dix-neuf perdirent un grade". La promotion du comte de Portes à un grade supérieur fut donc une distinction par laquelle le roi reconnut sa valeur.

Ne nous attendons pas, toutefois, avoir le nouveau mestre de camp déborder d'enthousiasme à la nouvelle de son avancement.

' Cette lettre se trouve à Paris, aux Archives administratives du ministère de la Guerre (cote n° 5,718, au verso) où nous en avons pris une copie. L'original ne figure pas parmi les papiers de famille; il a été probablement détruit pendant la Révolution, avec les brevets et titres de propriétés féodales qui font également défaut dans les dossiers réunis entre nos mains.

- De WiU, p. ^98, note.

J96 LE GOxMÏE GUILLAUME DE l»OKTES

Le comte de Portes à sa 7nère.

« Paris, le 26 avril 1788.

« J'espère, ma très chère et bonne mère, que vous aurez reçu ma précédente lettre avec celle de Louis et que vous êtes satisfaite de son apologie. Je viens encore de recevoir de ses nouvelles, et il paraît fort content dans sa retraite. M™'' de Leyden me marque qu'elle était déterminée à entreprendre le voyage projeté, lorsque sa mère y a mis opposition. Elle me priait d'aller la joindre à Bruxelles, et je n'aurais pu lui refuser, quoique je me flatte de toucher au moment où je pourrai vous rejoindre. La petite croix est sans doute accrochée à quelque bureau, sans quoi j'aurais dû la recevoir, à ce qu'on prétend. Mon brevet de lieutenant-colonel dans des espaces imaginaires est aussi, dit-on, expédié, et l'on y joindra quelque petit accessoire un peu plus solide. Si vous croyez que je suis content de tout cela, vous vous trompez, ma très chère mère. On n est jamais content; et il y a longtemps que je Féprouve. Lorsque j'aurai le bonheur de vous revoir, nous examinerons tout cela à loisir.

« Je ne puis définitivement fixer mon départ, mais je présume que votre réponse, si elle n'est pas différée, pourrait encore me rencontrer.

SKJOUR A IWIUS 197

]^/[me Necker part demain pour Saint-Oucn. Je soupai hier chez elle avec M""^ de Watteville de Montbenay que j'ai trouvée fort à ma fantaisie. M. de Divonnc va partir incessamment; du moins il m'a dit hier qu'il allait à Versailles pour la dernière fois. Ainsi vous le verrez peut-être avant moi. La crainte de manquer la poste me force à finir, ma très chère et bonne mère, en embrassant tendrement, etc.

« Votre fils très soumis,

«G. DE Portes. »

« Paris, le 16 mai 1788.

« J'espère, ma très chère et bonne mère, que vous aurez eu de mes nouvelles par mes dernières lettres à mon oncle, à qui j'ai voulu donner le plaisir de vous apprendre l'heureux dénouement de mes affaires. Elles sont actuellement au point que je crois pouvoir sans inconvénient m'absenter de ce pays, et je me flatte de pouvoir vous embrasser Fun des derniers jours de ce mois. C'est donc la dernière lettre que je vous écris de Paris...

« L'impatience de me revoir que vous voulez bien me témoigner, ma très chère mère, ne peut surpasser celle que j'ai de me retrouver dans vos bras, après la vie inquiète et aventureuse que j'ai menée. Je crois que j'ai besoin d'un peu de repos,

et je sens que je ne pourrais le goûter qu'auprès de vous. Tout ce qui vous approche doit partager le calme et la sérénité de votre âme.

« Il est inutile que je prolonge cette lettre, car nous aurons le temps de causer; si j'avais de la mémoire, j'aurais bien des choses à vous raconter, mais il me semble que je vieillis un peu sur ce point.

(( J'embrasse tendrement tout ce qui vous entoure; agréez, ma toute bonne mère, l'expression de mes sentiments les plus vrais et les plus sacrés et du profond respect de votre fils,

« Guillaume. »

Ces deux dernières lettres font bien ressortir le caractère du comte de Portes. Les récompenses sont loin de lui procurer la satisfaction qu'il éprouve au milieu des dangers oii il peut développer tout à son aise les qualités de sa forte nature.

Par contre, son frère Louis ressentit une joie sans mélange à la nouvelle des distinctions dont Guillaume venait d'être l'objet; il la lui témoigna dans une lettre fort gaie dont nous extrayons les passages importants :

Monsieur Louis de Portes à son frère,

« Tholen, le 19 mai 1788.

(( Il y a longtemps, mon cher ami, que je n'ai eu tant de plaisir; plus encore par l'idée que tu es satisfait que pour la grâce en elle-même. Mais de penser que tu es au comble de tes vœux, as obtenu et mérité au delà de tes espérances, c'est à la vérité une idée délicieuse et dont je jouis bien complètement. Je n'ai rien qui puisse me chagriner, quand je joins à cela le tableau de la joie générale, depuis l'oncle de Portes, etc., etc. En vérité Tholen serait bientôt un paradis terrestre pour moi, si je devais y avoir souvent de pareilles nouvelles.

« Il était juste que notre excellente mère fût dédommagée des peines que lui ont causées les circonstances. Dieu soit loué, elle l'est entièrement, et nous sommes à même de vivre parfaitement heureux. Parfaitement, c'est trop dire, il y a toujours quelque bagatelle à redire, mais serons-nous bons amis pour rien, et les soucis de la vie ne sont-ils pas allégés plus de la moitié en les partageant?... ))

Après avoir parlé en détail des difficultés qu'il rencontre en Hollande et qui contrastent si fort avec le succès de son frère aîné, il ajoute :

« Pour moi. je me réjouis, sans mélange de cha-

grin, de tout ce qui nous arrive d'heureux à cette heure, bénis la mémoire du meilleur des pères qui n'a donné qu'un cœur à ses enfants, tellement que le bonheur de l'un ne peut se distinguer de celui des autres. Au reste, il semble que l'intérêt que l'on prend à toi est communicatif, et j'aime ces dames Stegelmann^ pour Icsamitiés qu'elles te font et le plaisir que leur a fait ton avancement. »

Ces témoignages de contentement intime sont d'autant plus touchants que la carrière du capitaine Louis de Portes était compromise par la malveillance de ses chefs, ce qui l'obligea à donner sa démission. Heureusement, grâce à son caractère enjoué, il ne vit pas la situation en noir. Sa famille gagna en lui un élément gai et spirituel qui rendit plus vif chez tous le sentiment du bonheur.

De son côté, M""^ Necker félicita M"" de Portes et lui fit part de la sympathie que le public parisien manifestait à l'égard du colonel de Portes :

« l>aris, le 16 mai 1788.

« J'ai attendu, Madame ma très chère amie, le départ de M. de Portes pour répondre aux lettres aimables que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Je commence par ce qui doit vous inté-

* Stegelmann avait deux sœurs établies à Paris.

rcsser le plus. Quelle que soit la sagacité de votre esprit et la justesse de votre raison, il est impossible que vous jugiez des effets de l'opinion comme nous le faisons ici. Monsieur votre fils s'est conduit avec autant de noblesse que de prudence, même dans l'action qui paraissait la plus téméraire. Les liaisons qu'il avait nécessairement formées avec un homme dont la conduite a été généralement désapprouvée \ ne lui laissaient qu'un moyen d'éclat pour se tirer de ce mauvais pas. Il l'a saisi avec autant de courage que d'habileté, et je ne puis vous exprimer, Madame, combien il s'est acquis de considération et d'estime. Peutêtre lui paraîl-il fâcheux de quitter si tôt la carrière où il se montrait avec succès, mais son vertueux père s'en était retiré de meilleure heure, et personne cependant n'a été plus heureux. Je ne crois pas que Monsieur votre fils ait le goût du grand monde ; mais je crois qu'il est impossible, en môme temps, d'avoir des sentiments plus honnêtes et plus conformes à la saine morale ; et il a bien prouvé qu'en lui l'honneur est un aiguillon plus fort que l'ambition, et je puis vous assurer qu'il a recueilli de sa conduite beaucoup plus encore de considération que d'éloges, car il se refuse à la louange.

(( J'ai remis à Monsieur votre fils un exemplaire du livre de M. Necker; j'ose croire qu'il est dign(^

Le Rhingrave.

202 LE COxMTE GUILLAUME DE PORTES

de VOUS être offert, ce qui suppose la haute opinion que j'en ai. Le cinquième chapitre surtout répondra à tous les mouvements de votre âme.

Monsieur votre fils partant plus tôt que je ne l'avais compté, Madame, je suis ohligé de finir ici ma lettre. J'espère qu'il voudra bien vous rendre tout le respect et l'attachement dont nous sommes pénétrés pour vous, M. Necker et moi, et les hommages que nous avons rendus plusieurs fois dans la conversation aux charmantes compagnes de votre solitude ; personne n'a plus partagé que nous l'heureux succès du voyage de M. de Portes ; ce n'est que justice, mais la justice ne s'obtient pas toujours, surtout au milieu des passions qui troublent actuellement la société. Nous sommes heureux de votre bonheur dans cette circonstance, et nous vous renouvelons l'assurance de notre dévouement. »

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