M'"* DE STAËL
classique que nous devons au plus grand des historiens suisses, Jean de Muller.
Dans ses notes, le comte de Portes ne se borne pas à reproduire la pensée de l'auteur ; il l'assaisonne de ses propres réflexions, relève les défauts et met en évidence les qualités de l'ouvrage. Son besoin de précision et de clarté ne se dément pas un instant dans ces pages d'une écriture élégante et régulière. A travers les détails, il ne perd point de vue l'ensemble du sujet et insiste sur les points essentiels.
Les travaux militaires qu'il étudie de préférence, ont trait aux guerres de Napoléon. L'amateur éclairé que nous apprenions à connaître dans les notes littéraires et politiques, se transforme ici en juge compétent, parfois sévère. Il existe des feuillets écrits de sa main, sur lesquels pas une seule page d'un ouvrage traitant des campagnes de Napoléon n'échappe à quelque observation.
De tout temps, M°'^ de Staël avait tenu MM. de Portes aux courants de ses travaux. En 1794, elle leur adresse une brochure et la fait suivre d'une lettre fort gracieuse.
« Mézery, par Lausanue, le S mars.
«Ma mère est toujours dans le même état\
* M'"« Necker, gravement maladC: mourut le G mai de cette môme année.
Mathieu a sa permission pour le pays allemande Je suis donc bien triste et bien solitaire à Mézery ^, mais je pense à vous, à tout ce que vous avez répandu de charmes sur mon séjour à Nyon % et j'espère que si vous venez de ce côté vous penserez à moi et choisirez Mézery pour auberge ; il en mérite tout à fait le nom. Avez-vous reçu Zulma'\ Ce n'est pas pour la chose, mais pour que vous ne croyez pas que je puisse vous oublier dans les détails de ma vie, comme dans son ensemble. Les nouvelles de Turin sont bien mauvaises ^ Est-ce que vous ne faites pas vos paquets pour l'Amérique? Adieu à tous les deux, et mes respects au reste de la famille. »
Vingt ans plus tard, nous retrouvons M""*" de Staël à Goppet terminant un nouveau séjour d'exil. Nous sommes en 1814. Napoléon esta l'île d'Elbe.
^ Mathieu de Montmorency s'était réfugié à Coppet avec de Narbonne à la fin de 1793. Toute une colonie d'émigrés recevait, pendant Tannée terrible, Thospitalité de M'"'= de Staël.
- Campagne près de Lausanne qui appartenait à M. Necker.
^ M^e de Staël fit un séjour à Nyon à la fin de l'année 1793. C'est dans cette petite ville qu'elle apprit le supplice de Marie- Antoinette. Elle pleura la Reine dans une lettre adressée de Nyon à M'"« de Charrière.
* Une des Nouvelles que M""^ de Staël publia plus tard, en 1795, en y ajoutant Mirza, SopJde, Adèle, Théodore et Pauline. L'auteur y discute entre autres questions la peine de mort (voyez Lady Blennerhasset, Frauvon Staël, Berlin, 1887, t. I, p.l65 et
suiv,).
^ La résistance que le roi de Sardaigne opposait à la Révolution diminuait, et l'on craignait pour Genève.
LAUTOiNOMIE DE VAUD 257
Les troupes des alliés ont pénétré en Suisse. La Constitution, octroyée à ce pays par l'empereur, s'écroule. Un Congrès européen est convoqué à Vienne pour y décider du sort des nations. La Suisse y délègue ses représentants. Bâle envoie Wieland, Zurich Reinhard, Berne Zerleeder, Fribourg de Montenach ; Genève donne pleins pouvoirs à un de ses plus grands citoyens, Pictet de Rochemont. Parmi les questions que ces députés auront à traiter, figure, au premier plan, l'indépendance des nouveaux cantons issus de la Révolution. L'autonomie de Vaud intéresse vivement les riverains du lac Léman, et Fon discute cette affaire dans tous les foyers.
Autour de M'"'' de Staël s'était groupée une petite cour d'élite composée de gens de lettres et d'hommes du monde. Les nouvelles du jour y étaient commentées, et les entretiens politiques venaient s'entremêler aux conversations d'ordre littéraire. Le comte de Portes, que son mariage avait rapproché de la châtelaine de Coppet, fréquentait volontiers ce milieu spirituel. Un jour, la question de Vaud fut mise sur le tapis en sa présence, et M""" de Staël se déclara en faveur de l'autonomie du canton. Il en résulta une discussion assez vive entre la châtelaine de Coppet et de Portes qui défendait les Bernois. Quelques heures après, ce dernier envoyait à M""^ de Staël un mémoire accompagné de la lettre suivante :
« Bois d'Ely, 28 août 1814.
« Veuillez, Madame, agréer mes excuses. Je crains d'avoir, par trop de vivacité, nui à la cause que je voulais défendre, et j'aggrave peutêtre mon tort en vous engageant à lire la note que je joins ici ; elle n'a pas même tout à fait le mérite de l'à-propos, puisqu'elle est du mois de février, mais je crois qu'elle a essentiellement celui de la vérité sur une question qui n'a pu vous occuper que d'une manière fugitive. Ce qui m'attache surtout à mon opinion, et me permet de vous la présenter avec confiance, c'est qu'elle me paraît en harmonie parfaite avec tous les souvenirs que j'ai conservés de M. Necker sur un sujet que je l'ai entendu traiter hien des fois, et avec ce qui, dans ses immortels écrits, peut y avoir quelque analogie, en sorte que j'ai l'intime conviction que s'il existait encore, il ne pourrait penser autrement. <( C'est donc en son nom. Madame, que j'ose réclamer de vous un peu d'indulgence pour moi, et, en faveur des Bernois, cette juste impartialité si disfne de votre caractère et de vos lumières \ Votre jugement, à hon droit, compte dans le monde, et vous pourriez leur faire beaucoup de mal ou beaucoup de bien.
* C'est à bon escient que de Portes cite ici M. Necker. M-"* de Stacl avait pour son père une admiration sans bornes et aimait à se solidariser avec lui.